Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

 

« Pas de sujet tabou »
(Photo AFP)

Il ne se passe pas de jour sans que se produise un nouvel incident politique qui agite le tout-Paris (et même le pays). Dans « le Parisien » de ce matin, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, répondait à la question d’un lecteur du journal, qui suggérait le retour de la semaine des 39 heures payées 39. « Pourquoi pas ?, a dit M. Ayrault. Il n’y a pas de sujet tabou. Je ne suis pas dogmatique ». Devant le charivari qu’il a aussitôt provoqué, le chef du gouvernement a vite reculé : « La durée légale du travail restera à 35 heures ».

ON VA peut-être nous reprocher d’accorder trop d’importance à une déclaration qui, démentie dans l’heure, ne change rien aux projets du gouvernement. Il n’empêche que, si le Premier ministre ne mesure pas la force de l’engagement de toute la gauche en faveur de la semaine de 35 heures, s’il considère qu’il peut en parler librement, au point d’envisager une discussion publique à ce sujet, c’est qu’il n’est en phase ni avec le président, ni avec le parti d’où il est issu, ni avec la majorité qu’il représente. Pour se convaincre de la gravité de ses paroles, il aura suffi d’assister à la joie de Jean-François Copé qui, informé des propos de M. Ayrault, a annoncé que l’opposition était prête à ouvrir une négociation sur les 35 heures avec le pouvoir, ou d’entendre la forte approbation apportée par Bernard Accoyer. Ou mieux, de constater qu’un simple ministre, celui du Travail, Michel Sapin,  remettait sèchement en place son patron dans un entretien radiodiffusé du matin.

Maladresse ou politesse.

De surcroît, avec un air innocent qu’on veut croire feint, le Premier ministre affirme qu’il n’y a pas eu de couac, qu’il n’a pas « commis de maladresse », et que, s’il a osé aborder le sujet, c’est « par politesse » pour son interlocuteur. Jusqu’à quand continuera-t-il d’avoir pour lui-même une indulgence extrême et de s’exonérer systématiquement des gaffes qu’il commet ? Cher M. Ayrault, peut-on vous rappeler que les 35 heures sont l’alpha et l’oméga de la doctrine socialiste ? Qu’y toucher, de près ou de loin, surtout si l’on dirige le gouvernement, c’est déclencher une tempête encore plus forte que Sandy ? Au bout de combien de couacs consentirez-vous enfin à reconnaître qu’il y en a à peu près un tous les jours au sein de votre gouvernement et que, malheureusement, ils sont parfois de votre fait? Pour vous persuader que vous fûtes inconscient et que le lendemain, vous ne mesuriez toujours pas le poids de votre erreur, vous devriez écouter les propos de M. Sapin, ou mieux, ceux de François Chérèque (CFDT), que vous avez mis fort en colère, ce qui ne lui arrive pas souvent car c’est, parmi d’autres plus volubiles, un syndicaliste toujours paisible.

Croyez-vous, cher M. Ayrault, que, sur un sujet qui divise tant les Français, qui a une importance économique, sociale, morale, qui définit bien plus que d’autres notre singularité nationale, avec ce qu’elle a de bon et de moins bon, vous deviez, à tout prix, vous montrer poli à l’égard du lecteur du « Parisien » et entraîner la gauche, la droite, le gouvernement, les médias, dans une polémique dont vous, plus particulièrement, n’avez aucun besoin ?

On devine le dilemme de M. Ayrault. On lui a demandé d’occuper le terrain médiatique et, du coup, il parle beaucoup. Plus l’on parle, plus l’on risque de se tromper. Mais, contrairement à ce qu’affirme M. Ayrault, il s’agit de plus qu’un couac, il s’agit d’un propos qui semble presque traduire un sentiment profond que le Premier ministre a laissé échapper, à savoir qu’il reviendrait bien aux 39 heures. Il s’agit donc d’une fracture avec M. Hollande, et aussi avec Martine Aubry. Il s’agit d’un de ces lapsus qui révèlent une vérité habituellement indicible. C’est grave. On peut, une fois encore, balayer la poussière sous le tapis. Mais, la prochaine fois, pourra-t-on faire semblant de rien ?

RICHARD LISCIA

 

 

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Une réponse à Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

  1. vultaggio-lucas dit :

    Après la « balladurade » de la CSG non déductible, nous avons connu les « raffarinades » comme celle de 2003 avec le jour de Pentecôte travaillé mais pas payé, pris sur les RTT des médecins hospitaliers par exemple, au bénéfice des personnes dépendantes. Nous avons maintenant les « jeanmarcades » ou les « ayraultades ». Il est sûr que parfois nous avons l’impression que le Premier ministre nous chante de Nantes à Montaigu et pas de Nantes à Matignon. Il s’agit peut-être d’une méthode de gouvernement du style à la ni vu ni connu, je t’embrouille, sauf que les gens ordinaires n’ont pas la mémoire courte et que les plus de quarante ans se souviennent comment la première « rigueur de gauche » leur est tombée dessus en 1984. Attention à leur extrême droite! D’autant que le réservoir d’idées Terra Nova ne veut plus que le PS parle aux gens ordinaires et que leur Sécurité Sociale ait des « prérogatives ».

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