Le suicide de l’Europe

Ruée sur les banques cypriotes
(Photo AFP)

La Commission de Bruxelles et le Fonds monétaire international (FMI) ont accordé à Chypre, membre de la zone euro, une aide de 10 milliards, en échange d’une taxation des comptes bancaires s’élevant à un peu moins de 7% pour les comptes de 100000 euros ou moins et de 15% pour les montants supérieurs à 100000 euros. Cette décision a déclenché la panique des épargnants, les marchés boursiers ont chuté, la monnaie unique a baissé. Les élus cypriotes s’apprêtent à modifier cette étrange disposition.

PREMIÈRE bizarrerie : on ne sait pas qui a pris cette décision, si le gouvernement cypriote en a pris l’engagement, et qui, au FMI et dans l’Union européenne, l’a suggérée. Pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, il faut rappeler que Chypre est un paradis fiscal abondamment utilisé par des Russes riches et pas toujours honnêtes qui veulent échapper à la fiscalité de leur pays. L’idée était moins de taxer les citoyens cypriotes que les dépôts venus de l’étranger. Le total des dépôts représenterait quelque 70 milliards d’euros, deux fois et demie le produit intérieur brut (PIB) de l’île ! Les banques sont fermées jusqu’à jeudi pour empêcher les cypriotes de se ruer vers leurs guichets afin de retirer leur argent. Ils en ont pris aux machines automatiques qui ont été aussitôt scellées. Ce soir, les élus de Chypre devraient amender le verdict de l’UE et du FMI, pendant que Moscou (les Russes disposeraient d’une vingtaine de milliards d’euros dans les banques cypriotes) pousse des grognements sourds et menaçants. Mais le mal est fait.

On a tué un principe.

Les Allemands auraient joué un rôle important dans la décision de taxer les comptes cypriotes. Depuis la crise grecque, qui les a indignés, ils ne consentent à délier les cordons de la bourse que lorsque les États bénéficiaires font des sacrifices. On peut penser que la taxation des comptes correspond à une dévaluation. Si Chypre n’était pas dans l’Union, c’est ce qu’elle aurait fait de toute façon. Mais elle est dans l’Europe et la zone euro et, pour la première fois, les Européens se sont attaqués à un principe fondamental: la protection des comptes de particuliers, censés être assurés jusqu’à 100000 euros.  Quel message les comptables européens ont-ils envoyé à l’opinion des Vingt-Sept ? Le pire, celui de la vulnérabilité des citoyens européens aux vicissitudes sans cesse renouvelées de la zone euro. Imposer des sommes épargnées, c’est oublier qu’on ne peut mettre de l’argent de côté que si on a déjà payé l’impôt sur le revenu. Créer un impôt   relève de la seule volonté d’un pays souverain et de son parlement. Aller prendre de l’argent dans la poche des gens revient à les voler.

Disparition de la confiance.

La zone euro et le FMI ont donc porté un coup, peut-être mortel, à la confiance des gens envers leurs banques et leurs institutions. Elles ont pris la décision la plus anti-européenne de l’histoire. Elles ont coupé le lien entre l’épargnant et le financement de  l’activité économique. Elles ont créé un précédent, une sorte de jurisprudence morbide qui indique aux détenteurs de comptes qu’on pourra, à l’avenir, leur appliquer les mesures les plus iniques. La zone euro, qui a franchi avec la Grèce, l’Espagne, l’Irlande, l’Italie, le Portugal des caps très dangereux, échoue sur un tout petit rocher méditerranéen qui représente à peine 0,2% du PIB de l’Union européenne. On pouvait s’attendre à ce que nos si savants technocrates envisagent les conséquences de leur fière idée ; qu’ils songent au traumatisme ainsi infligé à 500 millions d’Européens plongés dans une crise où la psychologie joue un rôle essentiel ; qu’ils respectent, fût-ce de manière formelle, les procédures institutionnelles. Mais non. Et nous réserverons notre dernière flèche aux journalistes de l’économie et de la finance qui, habituellement, nous séduisent tant sur les écrans de télévision mais dont un certain nombre, avec un admirable aveuglement, ont trouvé l’idée « pas si bête que ça ». 

RICHARD LISCIA

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3 réponses à Le suicide de l’Europe

  1. Letellier dit :

    Entièrement d’accord avec M. Liscia. J’ai subi un rappel à l’ordre des modérateurs du journal pour avoir poussé un coup de gueule contre les paradis fiscaux et dit qu’il fallait leur envoyer des bombardiers. Quand on pense que ces paradis ont de quoi rembourser la totalité de la dette mondiale et que pendant ce temps on précipite des gens dans la famine, il est normal de s’insurger ou en tous les cas de s’indigner. Tous les pays pourraient s’interroger sur le rétablissement de la peine capitale pour les grands crimes financiers. Ce que je lis chez Michel Rocard et dans les textes du collectif Roosevelt me paraît plus séduisant que le businessocrate européen égaré et fou qui a pondu ce hold up fiscal. Excusez les expressions.
    Merci de votre analyse et de votre indulgence. L’ennemi n’est pas la finance mais le bandit et l’immoralité.

  2. Amsalhem dit :

    Merci pour cette analyse si juste.

  3. marine dit :

    Que faire ?

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