Mandela, le plus grand

Un géant
(Photo AFP)

Nelson Mandela est mort hier à l’âge de 95 ans. Je ne vois pas ce que ma faible voix peut apporter au concert mondial des louanges: il s’est imposé comme une sorte de saint politique, un géant qui dominait tous les autres, y compris ceux qui veulent mettre de l’ordre et de la justice dans le chaos du monde. Il n’y a guère que Bruno Gollnisch, en France, qui ait trouvé le moyen de minimiser son rôle ou de relativiser l’épreuve de sa captivité pendant 27 ans. Se distinguer des autres dans l’espoir d’émettre un jugement original, alors que s’impose une approbation fervente, voilà bien une entreprise ridicule.

JE CROIS que Mandela tirait sa force immense de son humilité, de la distance qu’il avait mise entre son action en faveur du peuple noir et ses ambitions personnelles. Logiquement élu à la tête de l’Afrique du Sud en 1994, il ne s’est pas présenté pour un second mandat. Il a commencé comme combattant politique, il est devenu le combattant pour la liberté qui avait terminé son travail quand les Sud-Africains, Noirs et Blancs, s’affranchirent d’un régime inhumain, injuste, grotesque. Un homme emprisonné, menotté, enchaîné pendant 27 ans, mais un homme toujours libre et seulement attentif à obtenir la liberté des autres, bourreaux et victimes confondus. Que, au terme d’une vie sacrifiée, il n’ait ressenti aucune haine, aucune amertume, aucune rancoeur contre les Blancs, est exceptionnel, peut-être même unique. Qu’il ait conçu, avec Desmond Tutu, ce plan de réconciliation nationale qui a permis au peuple dominateur de vivre en paix dès lors qu’il reconnaissait les crimes qu’il avait commis, est l’acte qui le range dans la catégorie des Gandhi et des Martin Luther King, qu’il a même dépassés.

Un Nobel de la paix qui le méritait.

Et puis il a donné l’Afrique du Sud aux Sud-Africains, aux hommes qui avaient grandi dans son ombre mais n’étaient pas, comme lui, faits d’acier trempé, n’avaient peut-être pas sa tolérance infinie, son amour pour l’humanité sous toutes ses formes, et pour la nature, qu’il voulait contempler de sa fenêtre enfin dépourvue de barreaux, sa passion pour les êtres et les choses. Les Sud-Africains n’ont pas tous appris la leçon enseignée par Mandela : ni les Blancs, qui ont conservé la plupart de leurs privilèges, ni les Noirs qui n’ont pas endigué la criminalité, n’ont pas lutté contre le SIDA de manière rationnelle, n’ont pas tenu les promesses de Mandela : un logement,  un emploi pour chaque foyer.

Vingt-sept ans de prison, président à 76 ans, fallait-il qu’il continuât à gouverner au-delà de son unique mandat, sous le prétexte que le peuple l’aurait réélu massivement ? Devait-il accomplir un second mandat à plus de 80 ans ? Il l’aurait fait sans doute s’il n’avait eu confiance en Thabo Mbeki, l’homme qui lui a succédé, mais n’avait ni son autorité ni son panache. L’Afrique du Sud avait produit un géant, un de ces prix Nobel de la paix qui le méritait, une statue vivante, elle ne savait pas très bien panser ses plaies et, pourquoi ne pas le reconnaître ?, Mandela n’aurait pas été nécessairement efficace dans la résolution des problèmes économiques et sociaux. Il est bon, néanmoins, que le monde le prenne comme modèle, celui d’un homme politique sincèrement désintéressé, qui a trouvé le chemin de la gloire parce que, justement, il ne le cherchait pas. Un homme pour qui le mot paix avait un sens : la nature, la contemplation, la méditation, le temps, la vie et son dénouement inéluctable, la mort,  dont on pouvait espérer naïvement qu’elle n’emporterait pas un personnage d’une telle force, mais qui a accompli sa tâche sinistre pour le meilleur d’entre tous les hommes, comme pour tous les autres. Il est parti au terme d’une vie longue et pleine mais, pour nous, c’était encore trop tôt.

RICHARD LISCIA

 

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5 réponses à Mandela, le plus grand

  1. guinard dit :

    Un Sage d’une imposante stature, voila ce qu’était Nelson Mandela. Et c’est de ce genre de figure que notre monde chaotique a tant besoin. Merci M. Liscia de votre hommage tout en finesse à ce grand homme.

  2. vochelle dit :

    Je conseille vivement de lire le livre de Nelson Mandela sur sa vie et en particulier les pages sur ses rapports avec le FLN.
    Il y est intéressant de comparer son combat à celui de Martin Luther King

  3. Exceptionnelle leçon d’amour de la vie, de courage et de sagesse.
    La vieillesse et la faucheuse représentent de véritables scandales. Mais il en est ainsi pour nous tous, en particulier les pires d’entre nous.
    Une Europe pacifiée depuis plus de 60 ans, ce n’est pas mal non plus, finalement. Certes, il n’y eut pas un seul être providentiel, mais bon.
    « Pourvou qué ça dourre … »

  4. Dr Jérôme Lefrançois dit :

    Bravo M. Liscia, vous avez encore une fois parfaitement dit les choses.

    Je suis comme vous pétri d’admiration et de reconnaissance devant M. Mandela, l’oeuvre qu’il a accomplie, et surtout ce qu’il a initié et qui va continuer et grandir après sa disparition.
    De fait, c’était un « Grand », un grand initié, qui nous montre à tous non seulement la direction à suivre, et aussi et surtout les comportements à adopter pour avancer : fraternellement, la main dans la main, avec tous les autres membres de la même tribu que la nôtre, l’espèce humaine.

    Il y a une personne dont la similitude de comportements et de modes de pensée me saute aux yeux : le Dalaï Lama, que je trouve digne d’être associé à toutes les qualités que beaucoup se mettent à reconnaitre à Nelson Mandela.
    Pourvu que la « fraternité » mentionnée au fronton de nos mairies se manifeste plus souvent et plus largement, et que la tolérance soit cultivée et encouragée.
    Et en disant cela, je suis en dehors de toute considération (et tentative de récupération) politique, comme nous avons déjà pu en voir quelques exemples ce vendredi.
    Tout d’un coup, l’humanisme, l’humanité, ont retrouvé du sens.

    Dr Jérôme Lefrançois

  5. JOHNSON Raymond Messanvi Psychiatre - Psychanalyste à Lomé au TOGO dit :

    Une triste nouvelle, la disparition de cet homme de Dieu qui ne galvaudait pas le nom de son Créateur, mais qui prêchait que Sa Volonté soit faite et que Son Règne vienne. Ce règne du pardon, de la paix, de l’amour, de l’entente entre les hommes qui l’avaient pourtant menotté et ‘trituré’ pendant 27 ans.
    R. I .P.

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