Foot et politique

La détresse des Brésiliens
!Photo AFP)

Comme si la passion du football ne se suffisait pas à elle-même, la Coupe du monde a entraîné des analyses, exégèses et considérations qui n’ont rien à voir avec le sport et tout à voir avec la politique, la psychanalyse et le social. Ce mélange des genres sert principalement à souligner tout ce qu’il peut y avoir de spectaculaire dans les matches, mais risque de créer des confusions dangereuses et d’exacerber les ressentiments.

À LA VEILLE du match France-Allemagne, par exemple, des voix se sont fait entendre qui mettaient en exergue les souvenirs des deux guerres mondiales, l’ancienne hégémonie militaire de l’Allemagne, mais aussi son actuelle supériorité économique. Ces Allemands étaient décidément insurpassables, moins par leur talent, peut-être, que par leur constant souci de bien faire et de ne jamais aborder une discipline, fût-ce le football, que pour y exceller. Quel rapport y a-t-il entre l’Allemagne qui, jadis, se dota d’un système dictatorial et écrasa ses voisins européens de sa puissance et celle d’aujourd’hui qui, sollicitée pour participer à un tournoi, s’efforce d’y jouer jusqu’à son terme ? C’est lui faire en vérité un bien mauvais procès qui tend, dans le subconscient français, à minimiser nos propres lacunes footballistiques et à expliquer le succès allemand par autre chose que l’agilité de ses joueurs. J’ajoute que l’équipe de France, cette année, a mérité les éloges nationaux qu’elle a reçus. Nous étions si indignés par notre terrible mésaventure  en Afrique du Sud que nous avons pensé que, en parvenant aux quarts de finale cette année et en perdant avec panache, notre formation nationale avait retrouvé son honneur.

Des excuses.

Nous aurions pu nous contenter de cette sage analyse. Mais la retenue contient par définition une forme de frustration. Il nous fallait donc nous trouver des excuses plus larges en vertu desquelles la pauvre Angela Merkel, pourtant si performante en économie et en popularité, nous a servi de bouc émissaire. Mais au moins avons-nous été satisfaits de l’évolution positive du parcours national entre 2010 et 2014, qui nous a conduits du plus grand désastre à un résultat respectable, sinon brillant. Ce n’est pas le cas des Brésiliens, tant habitués au triomphe que, après l’effroyable prestation qui les a éliminés sur leur propre sol, ils en ont conçu aussitôt de la haine contre leurs joueurs, un chagrin inconsolable, et versé des larmes d’enfant. Il y avait quelque chose d’à la fois violent et émouvant dans une si profonde détresse qui m’a fait penser que, décidément, le football doit être pris au sérieux dans la mesure où les masses populaires l’associent à leur destin, pour la simple raison qu’elle n’ont pas d’autre prétexte de se réjouir que le ballon pénétrant dans un but.

Sortir de soi.

C’est d’autant plus vrai que beaucoup de ces mêmes Brésiliens ont critiqué leur gouvernement avec virulence pour avoir voulu héberger le Mondial 2014, à un prix qui, comme d’habitude, aura été bien supérieur aux prévisions, dans un pays où la misère reste tenace en dépit des progrès économiques et sociaux qu’il a accomplis. Si, en plus, les Brésiliens ont dépensé tant d’argent pour se faire battre comme des novices, toute l’affaire devient intolérable. Et les supporters de dénoncer des salaires faramineux payés à des joueurs qui, dans un moment d’aberration, ont oublié qu’ils étaient les meilleurs du monde.

Les médias se sont donc adressés à de doctes psychiatres et psychanalystes pour savoir ce qui a bien pu se passer dans la tête, le coeur et l’âme de ces joueurs soudains transformés en pantins dépourvus de toute initiative.  La panique causée par les deux premiers buts qu’ils ont rapidement encaissés et qui les a démoralisés au point qu’ils n’ont plus pu réagir, voilà l’explication. Moi qui n’y connais rien, j’aurais pu au moins en dire autant. Se placer sur une tribune pour haranguer les foules et leur rappeler que le football n’est qu’un jeu ne me semble donc pas, après réflexion, pertinent. C’est bien plus qu’un jeu, c’est une folie humaine et collective qui permet, comme dans le cas de passions plus individuelles, de sortir enfin de soi.

RICHARD LISCIA

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