La confusion des genres

Ministre ou pamphlétaire ?
(Photo S. Toubon)

Un grand jury populaire a refusé d’inculper le policier qui, en août dernier, à Ferguson,  Missouri (États-Unis), a abattu de plusieurs coups de feu un Noir de 18 ans, Michael Brown. Cette relaxe a mis le feu aux poudres et des émeutes graves ont eu lieu dans les grandes villes américaines. La ministre de la Justice, Christiane Taubira, a tenu à joindre son indignation à celle des Américains révoltés par ce déni de justice. Elle l’a fait dans trois tweets et sur France Info.

IL N’EST PAS question, ici, de rester sur sa réserve à propos de cet incroyable épisode judiciaire. Nous avons tous notre libre-arbitre et nous ne pouvons pas rester indifférents, en tant que citoyens, à une exécution qui méritait sans nul doute un procès. C’est à croire que le jury populaire de Ferguson a été sélectionné parmi les racistes. Mais ce qu’elle peut dire en tant que citoyenne, Mme Taubira ne peut pas le dire en tant que ministre de la Justice de son pays. Laissons de côté les tweets, toujours sommaires et brutaux, mais revenons sur ses propos à France Info : « Je ne porterai pas de jugements de valeur sur les institutions des États-Unis. Cependant, il est évident que, lorsque le sentiment de frustration est aussi fort, aussi profond, aussi durable et aussi massif, il y a à s’interroger sur la confiance dans ces institutions et donc la capacité des institutions à assurer cette paix sociale ».

Une affaire planétaire. 

Je note une étrange contradiction entre la volonté affichée de ne pas juger les institutions américaines et ensuite de tirer sur elles à boulets rouges. Comme dans toute démocratie, les institutions sont conçues pour lutter et même empêcher le racisme, mais celui-ci est d’abord dans le coeur des gens. Ce n’est pas le gouvernement américain qui est en cause. Ce n’est pas le président des États-Unis, qui est noir. Ce n’est pas l’attorney general  (ministre de la Justice). Ce qui est en cause, c’est une manipulation par les avocats de la défense, qui ont probablement (mais où était la partie civile ?) récusé les jurés dont ils soupçonnaient l’hostilité au policier meurtrier. Cela dit, dans n’importe quel pays au monde, il est difficile de réunir un jury impartial pour une affaire qui a un retentissement planétaire.

Il serait facile à un journaliste américain de trouver tout ce qui fonctionne mal dans la justice française et de poser la question de la validité de nos institutions. Quant à l’attorney general, il se garderait bien de prononcer un pamphlet contre la France, il se garderait bien de le faire sans avoir demandé l’avis du président et du secrétaire d’État. Ce que je reproche d’ailleurs à Mme Taubira, ce n’est pas le contenu de ses propos, mais qu’elle ne soit pas encore parvenue à distinguer sa condition de ministre et sa condition de citoyenne.

Tellement plus simple.

La citoyenne bénéficie d’une liberté d’expression totale, trait majeur des institutions démocratiques, en France comme aux États-Unis. La ministre aurait pu au moins se rappeler que l’Amérique qu’elle décrie s’est donné un Noir pour président, ce que la France n’a pas encore fait. Quand le jeune Rémi Fraisse a été tué à Sivens par une grenade de la gendarmerie, Mme Taubira n’a pas fait le procès des institutions françaises, d’autant que cela aurait été son propre procès. Je ne me souviens pas que son indignation, lors de ce triste incident, lui ait dicté le pamphlet lyrique que je rapporte ci-dessus. Mais bien sûr, c’est tellement plus facile de se livrer à « l’Amérique bashing » ! C’est tellement plus agréable de montrer de quelle formidable générosité on est habité, au mépris des conséquences ! C’est tellement plus aisé d’épouser une cause tellement évidente que toute réserve ministérielle paraîtrait incongrue à cette pasionaria !

RICHARD LISCIA

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6 réponses à La confusion des genres

  1. phban dit :

    Mme Taubira combine l’amateurisme et la démagogie, le tout enrobé d’une épaisse couche d’idéologie qui la rend hermétique à tout débat d’idées. Dans ces conditions, il lui est très difficile de se comporter en ministre responsable de ses propos.

  2. Bonsoir. Imaginons. Un grand jury populaire refuse d’inculper un policier qui a abattu en juillet dernier dans le Missouri un jeune juif blanc de 18 ans. Madame Taubira réagit-elle de la même façon ? Et vous ? Cordialement.
    Réponse
    Moi, oui. Elle, il faut le lui demander.

    • JMB dit :

      En 1915, en Géorgie, le juif Leo Frank, après avoir été gracié par le gouverneur de l’État, est lynché. La Géorgie est dans les États en pointe pour la ségrégation, et les lynchages d’Afro-américains y étaient nombreux. Le Ku-Klux-Klan, actif dans ces régions, s’attaque d’abord aux « nègres », puis aux juifs, aux catholiques, aux immigrants.
      Un dénominateur commun: l’incapacité à accepter l’autre dans sa différence, sinon en la hiérarchisant et en se donnant la plus haute place évidemment.

  3. LECRU JEAN dit :

    Mme Taubira se sent très bien dans sa fonction et en plus inamovible ; elle est à l’image du président c’est-à-dire qu’ils sont résolument inadaptés à leur poste; quand une telle situation existe,la seule solution est de s’en aller; Hollande démission, crie-t-on partout où il se déplace; meme si la banderole du 11 novembre était incongrue, elle paraît pleine de bon sens.

  4. JMB dit :

    Aux États-Unis, une goutte de sang noir, vous fait qualifier de noir. Le dictionnaire français (Robert) indique pour mulâtre: « Homme ou femme né(e) de l’union d’un Blanche avec une Noire, ou d’un Noir avec une Blanche ». Cette dernière situation correspond à celle de M. Obama. Plus significative serait l’élection à la présidence des États Unis d’un Afro-américain descendant d’esclaves.
    Sur les 44 présidents de l’histoire des États-Unis, un seul est catholique, Kennedy, alors que les catholiques représentent 20 % de la population.
    Le protestant Guizot est chef du gouvernement dès la monarchie de Juillet alors que le protestantisme représente un pourcentage à un chiffre de la population française. Enfin, aucun président des États Unis n’est d’origine juive. En France, Léon Blum, René Mayer, Pierre Mendès-France ont dirigé le gouvernement à une époque où le président de la République inaugurait surtout des chrysanthèmes.
    Les événements de Ferguson sous la présidence d’Obama confirme l’adage selon lequel une hirondelle ne fait pas le printemps.

    Réponse
    Avant de demander aux gens leur ascendance, on voit leur couleur. Le pinaillage génétique n’enlève pas une once au racisme.

  5. Oj dit :

    Après deux ans et demi en « responsabilité », Mme Taubira ne peut plus être taxée d’amateurisme. On peut considérer sans risque de se tromper qu’elle sait ce qu’elle fait. Elle a très bien mesuré sa marge d’expression, qui est très importante au regard de l’absence de réaction du président et du premier ministre à la suite de ses prises de position précédentes. Il est à craindre que cela ne dure jusqu’à la fin du quinquennat, car un trublion idéologique et un brin populiste entretient l’idée que l’équipe au pouvoir conserve son esprit révolutionnaire ce qui peut plaire à une partie de l’électorat qui n’a pas le sentiment d’être écouté sur le plan économique.

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