Le club français de Poutine

Poutine temporise avec nous
(Photo AFP)

Vladimir Poutine a, avec la France, des relations moins tendues qu’on l’imagine. Plutôt implacable de nature, il nous traite avec beaucoup d’indulgence, cultive ses réseaux en France, met en sourdine le contrat franco-russe sur les Mistral (que la France ne veut pas honorer pour le moment), et laisse même son ambassadeur faire un don généreux à la Notre-Dame de Paris pour qu’elle ait son arbre de Noël.

IL EST vrai que le président russe dispose chez nous de puissants relais qui lui sont favorables. Il s’agit de nationalistes qui défendent la souveraineté de la France, et, surtout, une indépendance vis-à-vis de l’Amérique qui rendrait judicieuse l’amitié sans réserves avec la Russie actuelle. Dans ce club français, on compte principalement le Front national, ardent militant de la cause poutinienne, des communistes, des mélenchonistes, des chevènementistes, mais aussi des personnalités de l’UMP, anciens séguinistes, comme François Fillon et Thierry Mariani. Ils se refusent à juger Poutine, sans doute parce qu’ils pensent que, pour mieux assurer notre souveraineté, il ne faut pas critiquer celle des autres. Ils sont donc les premiers à dénoncer la décision de François Hollande de suspendre la livraison à la marine russe de deux navires de guerre Mistral construits à Saint Nazaire. C’est Nicolas Sarkozy qui avait autorisé ce contrat, c’est M. Hollande qui en subit les conséquences. Il aurait fallu en effet beaucoup de courage pour les livrer (et ne pas perdre le 1,2 milliard qu’ils valent) ; mais un tel geste aurait fait de la France la brebis galeuse de l’OTAN et de l’Europe. Il a fallu tout autant de courage pour mettre en péril les emplois dans les chantiers navals et compromettre une recette que l’État n’a plus du tout les moyens de compenser.

L’erreur de Sarkozy.

D’ailleurs, M. Hollande n’a pas annulé le contrat, il l’a seulement suspendu, en attendant que M. Poutine finisse par respecter la souveraineté de l’Ukraine, celle-là même à laquelle ses amis français devraient être attachés au nom du principe qui les guide. On ne sait pas du tout comment l’affaire se terminera, mais elle n’apportera que des ennuis au gouvernement, car accepter la vente ou la refuser représentent deux propositions qui comportent de sérieux inconvénients. Je ne nie pas que la première qualité du vendeur d’armes idéal consiste à ne pas avoir de scrupules politiques et qu’un refus définitif de vendre aurait des conséquences graves pour la crédibilité de la France en tant que fournisseur. Je crois seulement que M. Sarkozy a commis une erreur terrible en engageant le pays dans cette affaire.

Les souverainistes ont leurs idées, mais ils sont minoritaires. Le consensus droite-gauche en politique étrangère, c’est l’appartenance de la France à l’Europe et à l’OTAN. Nous avons donc une responsabilité en matière de sécurité européenne. Nous ne pouvons pas accepter qu’un pays européen, comme l’Ukraine, soit rayé de la carte, ni assister à un acte géopolitique et militaire d’une autre époque sans bouger le petit doigt. Je sais bien, et je m’en désole, que l’anti-américanisme demeure depuis 50 ans, l’alpha et l’oméga du sentiment français, il ne saurait donner naissance à un pro-poutinisme qui ne traduirait pas pour autantt une forme d’empathie pour les Russes. Qu’ils se satisfassent de leur régime et de leur semi-dictateur, c’est leur affaire. Mais enfin, ce Poutine n’est pas fréquentable. S’il n’a pas déjà phagocyté l’Ukraine, c’est parce qu’il y a des limites à son action néfaste dans ce pays, ce que les Européens, malgré leur indolence congénitale, ont réussi à lui faire comprendre.

Cruelle géopolitique.

Il n’est même pas vrai que l’OTAN et l’Europe aient provoqué Poutine. Ce qui déplaît tant à Mme Le Pen (qui a reçu un prêt de 9 millions d’euros d’une banque moscovite) ou à M. Mélenchon, c’est très précisément ce qui fait courir les Européens de l’Est, comme la Pologne ou les pays baltes qui ont expressément souhaité appartenir aux deux institutions. Ils y voient leur sécurité, leur avenir, leur prospérité, toutes choses que le Gulliver russe est incapable de leur donner, lui qui voudrait étendre à ces pays la domination exercée autrefois par les Soviets. Nous ne sommes pas allés chercher les pays qu’inquiètent les menées russes, ils sont tombés dans nos bras. Et je renvoie à leurs responsabilités tous ceux qui prétendent soutenir la veuve et l’orphelin mais qui pratiquent en réalité la géopolitique la plus cruelle qui soit, celle qui favorise les forts et oublie les faibles.

RICHARD LISCIA

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