Bachar, Poutine : faux amis

Le triomphe russe est un mythe (Photo AFP)

Le triomphe russe est un mythe
(Photo AFP)

Plusieurs facteurs font que les Européens, en quête de solutions de rechange dans tous les dossiers, croissance, Syrie, Ukraine et beaucoup d’autres, espèrent les trouver dans de nouveaux rapports avec la Russie, le régime syrien ou celui de la Turquie. Ils feraient mieux de camper sur leurs principes car l’expérience a démontré que la fermeté paie.

NOMBRE DE NOS ÉLUS, de droite, ou souverainistes ou hostiles à l’Union européenne se rendent à Moscou ou à Damas avec l’étrange espoir d’y trouver les moyens de sortir des impasses diplomatique et militaire auxquelles nous sommes confrontés sur divers théâtres, de la Libye à la Syrie et de l’Ukraine à l’Irak. Ils le font au nom d’une Realpolitik qui devrait se débarrasser de tout scrupule et d’une logique en vertu de laquelle nous devrions respecter la souveraineté des dictatures de manière à ce qu’ils respectent la nôtre. Mais même le cynisme, tellement à la mode aujourd’hui, et l’abandon des droits de l’homme, qui deviendrait une façon de faire une politique intelligente, ne nous mettraient pas au niveau d’un Bachar Al Assad ou même d’un Vladimir Poutine. En rouerie, ils dépasseraient la plupart de ceux qui refusent de voir en eux des adversaires, de Marine Le Pen à la poignée d’élus du parti Les Républicains qui exigent une autre politique étrangère que celle de François Hollande.

Le seul objectif de Poutine.

Ils ont salué l’intervention militaire russe en Syrie comme un coup sérieux porté à l’État islamique, qui serait notre seul ennemi, Bachar ne devant pas nous inquiéter. La Russie, hélas, bombarde un peu tout le monde, Daech, certes, mais aussi les rebelles modérés qui visent à chasser Bachar de son palais, tandis que les Turcs, autres amis potentiels mais dont les lettres de créance démocratiques sont insuffisantes, s’en prennent aux Kurdes et que les chiites irakiens, avec l’aide de l’Iran, combattent les sunnites. Dans cet imbroglio, il faut au moins une chose : des idées claires. On ne fera rien d’utile dans cette région du monde si on soutient un clan contre un autre ou une religion contre une autre. M. Poutine ne cherche nullement un retour à la paix en Irak, par un rapprochement des factions de ce pays, pas plus qu’il ne souhaite l’instauration d’un régime démocratique en Syrie. Ce qui compte à ses yeux, c’est de maintenir son influence dans la région et de garder les bases qu’il a sur la côte méditerranéenne de la Syrie. Pour rester là, il a besoin de Bachar et il ne lésinera pas sur les moyens pour le protéger.

Le jeu des Iraniens.

De même, le gouvernement turc, qui déteste Bachar, n’entend pas pour autant que les Kurdes forment un État dans le nord de ce pays ravagé. Il les combat avec férocité. Quant aux Iraniens, avec lesquels nous espérons bientôt lier des relations privilégiées grâce à la levée de l’embargo, ils n’ont qu’un but : établir la suprématie chiite en Irak. En d’autres termes, il n’y a pas un seul belligérant qui défende les droits des peuples, ceux des Syriens, ceux des sunnites, ceux des Kurdes. Il y a seulement des États qui protègent leurs intérêts nationaux. De ces motivations très disparates, une coalition ne saurait voir le jour. En conséquence, rien ne nous oblige à nous rapprocher de Poutine, rien ne nous contraint à soutenir Bachar, ce qui serait parjure, rien ne nous force à abandonner les Kurdes à leur sort. Ce qui ne signifie pas non plus que nous devions, nous, Européens, nous dresser militairement contre nos faux amis. Observez le tableau : les Turcs sont furieux parce que l’aviation russe viole leur espace aérien. Un incident sérieux entre les deux pays réduirait la marge de manoeuvre de Moscou. Le soutien russe suffira-t-il à sauver Bachar ? Rien n’est moins sûr. L’intervention de Moscou lui vaut des critiques non seulement en Turquie mais dans le monde arabe et complique ses relations avec l’Europe qui sont déjà au plus bas. Nous nous reprochons notre impuissance et admirons presque la témérité de Poutine comme si tout allait bien pour la Russie. En réalité, elle ne va pas fort et elle va vite découvrir les inconvénients graves de sa participation au conflit syrien. Un peu de temps et de patience fait des miracles.

RICHARD LISCIA

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2 réponses à Bachar, Poutine : faux amis

  1. PM dit :

    Article intéressant car il dépeint bien la complexité de la problématique et des enjeux mais qui présente deux grosses limitations:
    1) Sciemment (ou pas), pourquoi limiter les intervenants et oublier/passer sous silence des acteurs majeurs dans ce conflit?
    – Quid du double jeu abominable (là-bas et sur notre sol) des pétro-monarchies du Golfe, sunnites et représentant un islam des plus rétrogrades mais pourtant soutenu par Hollande?
    -Quid d’Israël et des néocons (qui portent bien leur noms) américains qui après l’Irak veulent à tout prix mettre à genoux l’Iran seul pays multi-millénaire, cultivé et stable de la région avec certes un régime autoritaire mais avec un certain degré démocratique (alternance politique entre conservateur et modéré).

    2) Deuxième limitation: de quel droit (international?) pouvons-nous decider aussi légérement de qui est le bon / le méchant, la chute de Bachar entrainera le massacre des alaouites et chiites syriens, etc etc… Au moins Poutine, même avec ses arrière-pensées, améne un certains rééquilibrage dans la région, que nous Européens sommes incapables, aveuglés par la désinformation et le parti pris de nos médias/politiques ?

    Cordialement

    Réponse
    1) Je n’ai passé personne sous silence. J’ai évoqué le rôle des pays du Golfe dans plusieurs articles. Je ne peux pas tout mettre dans un seul article.
    2) Le mot abominable s’applique à tout le monde, à commencer par le régime syrien. C’est une question de tasse de thé. Si Bachar est votre tasse de thé, permettez qu’on ne soit pas d’accord.
    3) Les néoconservateurs américains n’ont rien à voir avec la Syrie dont la crise résulte du printemps arabe. Méfions-nous des amalgames. Israël n’a rien à voir avec tout ça. Quand les Américains ont attaqué l’Irak en 1991, Israël a été bombardé par des centaines de Scud, avec des dégâts et des pertes en vies humaines, sans être autorisé par l’Amérique à se défendre contre Saddam.
    4) Désinformation, partis politiques corrompus, médias aux ordres : c’est en Russie, pas en Europe occidentale. L’équilibrage de Poutine, c’est le maintien au pouvoir d’un homme qui a fait tuer 250 000 Syriens et provoqué l’exil de quelques millions d’autres.

    • PM dit :

      Bachar n’est pas ma tasse de thé, j’ai tenté de montrer que la logique et la réflexion soulevées par votre propre article ne peuvent mener qu’à une position beaucoup plus nuancée et moins catégorique.
      Prendre le problème syrien par la lorgnette Bachar n’apportera pas le moindre apaisement ou diminution des troubles / nombres de morts (quels qu’ils soient).
      Les massacres d’hier ne justifient (pas forcément) l’intervention qui provoquera les massacres à venir. D’autant que tout le monde s’accorde à chasser Bachar mais personne n’est prêt à aller avec des troupes sur place pour maintenir l’ordre après ce départ.
      Quand à l’exil et donc les migrants soit on est interventioniste soit on ne l’ai pas. Si l’Occident veut intervenir pour imposer sa « démocratie » sans nuance, qu’il ne soit pas surpris de voir affluer telle ou telle communauté qui va en pâtir sur place (aujourd’hui les sunnites, demain les chiites).

      Cordialement.

      Réponse
      1) Bachar n’est pas une lorgnette, c’est un dictateur sanguinaire.
      2) L’Occident n’essaie pas d’imposer sa démocratie, mais Poutine impose la sienne.
      3) Les migrants n’arrivent pas en Europe à cause de notre intervention, mais à cause des crimes de Bachar et de Daech.

      R. L.

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