Inquiétant chaos turc

Un triomphe pour Erdogan (Photo AFP)

Un triomphe pour Erdogan
(Photo AFP)

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a bien des défauts, mais il a été élu et réélu d’une manière parfaitement démocratique. Les Occidentaux et d’autres trouvent ses manières de faire très contestables, ils ne pensent pas pour autant qu’il doive être renversé par un coup d’État.

LES MILITAIRES TURCS qui ont participé au putsch auraient dû comprendre que le retour de la Turquie au kémalisme ne peut être assuré par la violence. Que l’islamisme croissant de leur président devienne non seulement un problème mais soit bourré de contradictions ne les autorisait pas à tenter une aventure qui appartient au passé. Leur solution était mauvaise, leur défaite est pire. Ils ont abouti au résultat inverse de celui qu’ils recherchaient, en donnant au président Erdogan une victoire qui le rend désormais indéboulonnable. Masqué à notre regard par l’horrible attentat de Nice, le coup d’État raté de Turquie a été un événement sanglant (près de trois cents morts), suivi d’une purge ahurissante : des milliers de militaires arrêtés, des milliers de juges et de fonctionnaires interpellés, des contre-manifestations monstres à la gloire du président, consacré comme le garant de la démocratie turque et renforcé dans ses convictions.

Une dérive autoritaire.

Quelles convictions ? M. Erdogan qui voulait apparaître comme un exemple pour le monde musulman, ne cache pas sa haine pour le président syrien, Bachar Al-Assad, s’est brouillé provisoirement avec M. Poutine après que son armée eut abattu un avion russe qui avait franchi l’espace aérien turc, inquiète les Européens par ses décisions autoritaires, envenime son conflit avec les Kurdes (il a fait mine de négocier pour mieux les bombarder ensuite). C’est donc un démocrate tenté par la présidence à vie et par l’appropriation de son pays avec l’aide de ses partisans fanatiques, décidé à éliminer toute forme d’opposition ou de critique politique (il a jeté en prison des dizaines de journalistes) et qui pense quand même que son régime mérite d’adhérer à l’Union européenne.
M. Erdogan ne manque pas d’atouts. Il a accepté un accord avec l’Allemagne qui a tari le flux migratoire en Europe et, s’il dénonçait cet accord, payé en monnaie sonnante et trébuchante, l’immigration massive reprendrait vraisemblablement. Il a donné un feu vert à l’OTAN pour des bombardements des positions du prétendu État islamique à partir des bases turques. Il représente une nation dont la croissance économique a été vive jusqu’à présent, dont la position géographique, entre l’Asie et l’Europe, est essentielle et qui ne peut être négligée ni par les Européens ni par les Américains. Après une brouille terrible avec Israël, causée par la tentative d’un navire turc de briser le blocus de Gaza, il a fini par conclure un accord avec l’État juif parce qu’Israël va bientôt exporter du gaz et que M. Erdogan préfère le gaz israélien au gaz russe.

L’ami de personne.

Mais le président turc, qui voulait faire de la Turquie une nation-phare pour le monde musulman et au-delà, n’est en réalité l’ami de personne : pas des Israéliens, dont son islamisme réprouve la politique palestinienne, pas vraiment des Américains, qui le ménagent mais n’ignorent rien de son autoritarisme, pas des Russes, pas des pays arabes qui lui reprochent d’être ambigu au sujet de Daech, et sûrement pas des Kurdes, valeureux combattants musulmans, mais anti-islamistes, qui représentent une forte minorité en Turquie et ont assez souffert historiquement pour commencer à réclamer un territoire et une forme d’indépendance, même s’ils sont eux-mêmes très divisés. Quant à l’Europe, elle continue, contre toute attente, à négocier avec Ankara les modalités d’une adhésion éventuelle de la Turquie à l’Union.
Quand M. Erdogan est apparu dans le paysage politique turc, on pouvait envisager l’adhésion de la Turquie, qui, après avoir donné des gages quant à la solidité de la démocratie turque, aurait répondu aux critères de l’intégration. Cela aurait eu pour effet d’apporter un contrepoids à tous ceux qui exigent une Europe chrétienne. Inutile de dire que, aujourd’hui, le président islamiste, l’homme de la répression brutale contre les putschistes, l’ennemi des libertés ne peut plus prétendre à une intégration dans l’UE. Les Européens sont-ils sincères quand ils négocient avec lui ou sont-ils en train de le balader ? C’est un poker menteur. M. Erdogan, de toute évidence, préfère être prophète dans son pays que le vingt-huitième partenaire de l’Union. La vérité est que, tant que la Turquie ne sera pas devenue une démocratie authentique et durable, les Européens ne l’accepteront pas dans leur cénacle.

RICHARD LISCIA

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Une réponse à Inquiétant chaos turc

  1. RCDOC dit :

    Très belle analyse. Hors de question de laisser un régime déviant vers l’autocratisme dictatorial intégrer l’union européenne! Et puis on a assez de soucis nous-mêmes avec notre propre « monarcratie » à la française…

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