Urgence et crispation

Valls s'est emporté contre Wauquiez (Photo Afp)

Valls s’est emporté contre Wauquiez
(Photo Afp)

L’Assemblée nationale a voté dans la nuit de mardi à mercredi la prolongation de six mois de l’état d’urgence, grâce aux suffrages de l’opposition. Le climat politique n’en est pas moins perturbé par les vifs propos échangés entre la droite et la majorité.

L’ÉTAT D’URGENCE, faut-il le rappeler, n’est pas la panacée. Il permet principalement de harceler les milieux tentés par le terrorisme djihadiste en France, de contrecarrer leurs projets dans quelques cas, de rassurer la population à tort ou à raison, mais il fonctionne un peu à l’aveugle et ne permet pas de cibler ceux qui sont sur le point de passer à l’acte et dont l’imagination meurtrière prend parfois les pouvoirs publics par surprise, comme on l’a vu dans la tragédie de Nice. Je n’aurais vu que des avantages dans un vote de type consensuel qui eût effacé les différences entre droite et gauche, comme cela conviendrait à un pays où nous devrions tous agir comme un seul homme contre le danger qui pèse sur le pays. Ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. La droite n’a consenti à approuver le texte qu’après avoir obtenu une prolongation de six mois au lieu de trois, sans doute pour démontrer que la mesure est la sienne tout autant que celle du gouvernement.

Tension à l’Assemblée.

En outre, le débat qui a précédé le vote a exposé des divergences entre les deux camps et surtout une acrimonie exceptionnelle. Le numéro 2 des Républicains, Laurent Wauquiez, a exprimé son indignation parce que la gauche refuse de placer dans des centres de rétention toutes les personnes fichées « S », c’est-à-dire susceptibles de basculer dans le terrorisme à un moment de leur parcours. Le député LR Guillaume Larrivé voit dans ce refus une « faute politique » de Manuel Valls. Conformément à son tempérament, le Premier ministre a riposté avec vigueur, n’hésitant pas à voir en Laurent Wauquiez l’incarnation d’une dérive de la droite républicaine. « Il y a chez vous une stratégie, elle vous emportera », a-t-il déclaré tandis que les cris de « Wauquiez facho » montaient de l’hémicycle. Cela fait beaucoup de tension pour un vote qui cumulait les votes de la droite et de la gauche.
On ne saurait prendre à la légère des échauffourées verbales qui traduisent une fébrilité anormale dans les deux camps, car on voudrait que, pour lutter efficacement contre la vague d’actes terroristes, nos élus gardent leur sang-froid. Il ne suffit pas en effet que l’état d’urgence soit prolongé. Il était en vigueur le 14 juillet, il n’a pas empêché le carnage de Nice. Rien ne dit d’ailleurs que sans cette prolongation, qui tend à créer un état d’urgence permanent, ce qui n’est donc plus une urgence, le gouvernement ne pourrait pas disposer des moyens nécessaires. L’opposition lui demande justement de se doter de ces moyens, mais il n’est pas inutile que se poursuive le débat sur la dose minimale de libertés que nous voulons garder et la dose de détermination à annihiler nos ennemis par toutes les procédures possibles et imaginables.

État de guerre, État de droit.

Épouvanté, le peuple a tendance à croire que l’état de droit joue en faveur des islamistes fanatiques. Mais il ne mesure pas assez les concessions que nous avons faites à l’autoritarisme sous l’empire de la nécessité. Aujourd’hui, nous ne vivons plus dans l’insouciance et l’innocence. Être fouillé ou scanné chaque fois que l’on se rend dans un endroit sensible constitue bel et bien une atteinte à la liberté. Les gens pensent justement que, si l’on est innocent, il est bon de contribuer à la lutte du pays contre la menace en acceptant des contraintes indispensables. Mais il ne faut pas oublier non plus que l’état d’urgence joue un peu dans les milieux musulmans le rôle du chien dans un jeu de quilles. Car l’expérience montre que son application depuis janvier a entraîné d’inévitables brutalités : familles visitées dès potron-minet par les groupes d’intervention, enfants effrayés et traumatisés, blessés dans de rares cas, et surtout cette menace diffuse sur une communauté contre laquelle nous ne pouvons rien, mais avec des effets collatéraux regrettables. Rappelons-nous que le terrorisme fait aussi des victimes musulmanes.
On ne peut pas condamner non plus l’idée de M. Wauquiez, car, même si les fichés « S » ne devraient pas être inquiétés tant qu’ils n’ont commis aucun délit, ils constituent un danger potentiel que nous devons écarter à tout prix. Il faut réfléchir aux moyens que nous devons nous donner et, surtout, agir rapidement. Il est difficile d’arrêter plusieurs milliers de personnes à la fois, il est possible de maintenir la pression sur elles et de les déstabiliser.

RICHARD LISCIA

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Une réponse à Urgence et crispation

  1. Num dit :

    Votre point de vue est synthétique et résumé bien les débats actuels (qui sont sains en démocratie). Quelques remarques:
    1. Sur l’internement des fichiers S que M. Valls qualifie de régime des suspects sous prétexte qu’on pourrait enfermer des personnes n’ayant commis aucun acte répréhensible: j’adhère au point de vue de M. Fillon. Nous sommes en guerre, le fait d’exprimer une sympathie pour les terroristes, de revenir de Syrie, de consulter des sites d’apologie du terrorisme, etc. s’appelle de l’intelligence avec l’ennemi. Pas besoin de passage à l’acte, cela constitue en soi de la haute trahison devrait être passible de poursuites pénales.
    2. Sur le débat entre liberté et sécurité: entre mourir et subir des contrôles, personnellement j’ai choisi, je préfère vivre.
    3. Sur la nécessité d’un consensus politique: je ne comprends pas pourquoi on y tient tellement (à part M. Hollande). Nous sommes en democratie, il est sain de débattre ; le consensus mou est mortifère. Jamais dans l’histoire des guerres en France, il n’y a eu de consensus politique, cela n’a pas empêché les victoires et la survie de la France.
    4. Sur les effets collatéraux sur la communauté musulmane (vous pourriez dire arabe ou maghrébine, cela serait plus exact): c’est regrettable mais malheureusement depuis le debut de ces attentats, tous les terroristes (hormis Coulibaly) sont d’origine nord-africaine. Le pragmatisme et le bon sens rendent difficilement justifiable d’aller perquisitionner la nuit chez des familles auvergnates ou bretonnes, uniquement pour ne pas être taxé de discrimination…

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