Une église française

Jacques Hamel (Photo AFP)

Jacques Hamel
(Photo AFP)

Un prêtre assassiné à Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen. Une ville loin de tout, rattrapée par la violence du monde.

PEU d’entre nous ont eu l’occasion de se rendre à Saint-Étienne-du-Rouvray et a fortiori d’y vivre. On imagine cette grosse bourgade de près de 30 000 habitants, paisible sous le soleil de l’été, son inévitable église, son clocher. Là, comme dans de nombreux villes et villages, se situe, plus que dans les grandes métropoles, la vraie France, celle qui s’est forgée pendant des siècles et a résisté à toutes les horreurs produites par la folie des hommes. Là résident enfin la sagesse, la quiétude, la paix, pour tout dire. Dans l’église, un prêtre, un homme de 86 ans, Jacques Hamel, qui a préféré le sacerdoce à la retraite et se disait peut-être dans son for intérieur qu’il mourrait près de l’autel, au milieu de ses fidèles. Mardi matin, un assassin, âgé à peine de 19 ans, pratiquement encore adolescent, sûrement immature, certainement saisi par tous les démons qui sévissent sur Internet, l’a frappé de plusieurs coups de couteau. Le père est mort, l’autre, qui aurait pu être son petit-fils, et son complice ont été abattus par la police. Un fidèle a été lui aussi lardé de coups de couteau. Il est entre la vie et la mort.

Le vertige du néant.

Après Nice, sorte d’orgie meurtrière à grand spectacle, le crime qui a fait « seulement » deux victimes a un retentissement presque aussi fort. C’est que la diversité des méthodes d’une barbarie désormais quotidienne apporte chaque jour sa nouvelle surprise douloureuse. Le crime à la kalachnikov, à la bombe, au couteau, au camion, au pistolet, à la hache, à mains nues. Un prêtre, une église : nous aurions pu croire que l’un et l’autre étaient préservés par leur anonymat, leur fonction spirituelle mais modeste, leur banalité apparente. Et voilà qu’un acte atroce les hisse sur le podium tonitruant de l’actualité. De sorte que l’on apprend au moins deux choses : la première, c’est la qualité de Jacques Hamel, homme bon, dévoué, discret, constamment au service de ses fidèles, et tellement pacifique que, dans un monde à peine un peu moins imparfait, il lui eût été aisé de désarmer de son regard le pire des assassins. La seconde, c’est l’identité de son agresseur, qui n’aura rien appris dans sa vie si courte que la haine, une haine irrépressible et inextinguible, une haine qui ne s’adresse à personne en particulier mais à tout le monde en général, une haine de la terre, de la lumière, des arbres, des feuilles et des fleurs, une haine du bonheur, une haine de la douceur, de l’amour, du bon, du simple. Une haine de la vie. On nous parle de guerre de religion. Mais pas du tout. C’est un conflit entre la vie et la mort. Daech n’est pas seulement un projet islamo-fasciste, c’est le vertige du néant.

Des propositions abstraites.

Une ville, un clocher, la paix. Le terrorisme agit comme le poison dans la plus innocente des tasses de thé. L’ombre du crime s’étend jusqu’au lieu le plus serein, là où on n’est plus censé entendre le fracas des passions humaines, là où vivre modestement est la vocation, le sens, le destin. Faut-il revenir aujourd’hui sur le débat national relatif à la sécurité ? Ceux d’entre nous qui ne sont ni élus ni experts, savent confusément qu’une crise exceptionnelle et durable exige des moyens exceptionnels, une réforme de la stratégie sécuritaire du pays à l’intérieur et à l’extérieur des frontières, et, plutôt que les proclamations médiatiques, la recherche d’un consensus national sur les méthodes à mettre en oeuvre. Mais les meilleurs de nos spécialistes en islamisme et en terrorisme sont infiniment plus diserts sur l’analyse des faits que sur les techniques capables de freiner cette effroyable répétition d’attentats. Ils expliquent l’immonde logique de Daech, sa mécanique monstrueuse et implacable, décrivent parfois les failles de notre système ; leurs propositions sont beaucoup plus abstraites. Aujourd’hui, en tout cas, on ne veut penser qu’à Jacques Hamel et à l’autre victime sur son lit de douleur. Demain, il sera encore temps de retourner dans la mêlée, et de se plonger, une fois encore, dans les récriminations, les vociférations et les accusations.

RICHARD LISCIA

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5 réponses à Une église française

  1. mireille tardy dit :

    Merci de ce texte que j’apprécie, sur la France profonde et sereine que nous aimons tous. J’admire ce prêtre au sacerdoce absolu. Mais comment une telle haine a-t-elle pu germer et se développer dans cette sérénité? et comment ne pas s’interroger en songeant aux victimes, sur la possibilité laissée par ses juges, à ce jeune exalté délirant, pourtant condamné, mais libéré, certes avec un bracelet électronique, de se promener quotidiennement dans sa bourgade? et comment ces mêmes juges ont-ils pu ne pas comprendre l’appel du Parquet, et la menace que signifiait le désir renouvelé de ce jeune de partir en Syrie? Oui, nos pensées et notre profonde compassion attristée vont vers les victimes et leur famille, mais justement aussi nos pensées s’interrogent. De même qu’elles le font autour du traitement médiatique des évènements, qui dissèquent, explicitent, à plaisir la vie, les pensées, le processus, de leurs actions barbares, leur partenariat, et rappellent complaisamment les cibles possibles et à venir, des fois que d’autres excités délirants de leur espèce n’y aient pas pensé…Oui, pensons aux victimes, et à leur famille, au respect et à l’intime de ce qu’ils ont subi et de ce qu’ils vivent. C’est pour cela que j’ai apprécié votre texte.

  2. Num dit :

    On a maintenant l’impression – mais sans doute est-ce le but recherché, que n’importe quel malade mental, paumé, marginal étant tombé sur cette idéologie islamo-faciste mortifère peut désormais passer à l’acte n’importe où et n’importe quand, utilisant l’arme qui lui tombera dans les mains, que n’importe qui peut être visé, partout, tout le temps. Qu’il y a un effet boule de neige, la mort appelant la mort et chacun de ses meurtriers servant d’exemple et d’inspiration aux suivants.

  3. Michel de Guibert dit :

    Un petit correctif : Saint-Étienne-du-Rouvray n’est pas une bourgade tranquille comme vous semblez la décrire, c’est une banlieue ouvrière de l’agglomération de Rouen où se sont constitués des ghettos défavorisés avec une forte islamisation.

    Réponse.
    C’est ce que j’appelle une bourgade tranquille.
    R.L.

  4. Jacques Legroux dit :

    En laissant le champ ouvert à ces fous, il est finalement normal d’obtenir ce résultat. Je suis toujours étonné que l’on ne bloque pas les moteurs médiatiques qui font la promotion de ces organisations criminelles. Google, Facebook et autres médias laissent le champ ouvert à ces agissements, permettant un exhibitionnisme de la terreur qui exalte des jeunes paumés. Les gouvernements de nos pays n’ont aucun pouvoir de contrainte sur ces vecteurs médiatiques, au prétexte de la liberté de circulation des idées. Cela paraît incompréhensible. On argue aussi de problèmes techniques pour le faire. Je pense pour ma part qu’on ne veut pas déranger ces géants par trop puissants, et que le problème n’est pas technique mais politique.

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