La barbarie se porte bien

La détresse des réfugiés
(Photo AFP)

Le « nettoyage ethnique » (expression utilisée par l’ONU) des Rohingyas de Birmanie, aujourd’hui appelée Myanmar, semble d’autant plus révoltant qu’il a lieu dans un pays bouddhiste censé cultiver la non-violence.

L’APPARITION d’Al Qaïda, puis de Daech (ou « État islamique ») décrit un paroxysme d’inhumanité qui a été comparé au nihilisme hitlérien. On en a conclu que tous les peuples du monde risquent d’être saisis par une haine qui les conduirait aux pires exactions. On trouve, à ce malheur du monde qu’est la violence des hommes, toutes les raisons possibles et imaginables, comme la colonisation, triste page de l’histoire européenne, ou l’esclavage, où les actes d’injustice infligés à des groupes, ethnies ou peuples traités avec une telle cruauté par des communautés plus puissantes que l’objectif de celles-ci ne pouvait être que génocidaire. La « vengeance » des terroristes semble n’être jamais assouvie, ni dans la victoire ni dans la défaite. En Afghanistan, en Irak et en Syrie, le recul des djihadistes ne les empêche pas de fomenter chaque jour des attentats qui font des centaines de morts, parfois dans les lieux les mieux protégés.

Un modèle de non-violence.

Les Birmans sont des gens très différents. Le bouddhisme, tel que le pratique le dalaï lama, devrait leur interdire tout acte de violence. Les Birmans se sont soulevés contre un pouvoir militaire qui écrase leurs libertés depuis plus d’un demi-siècle. Leur idole, Aung San Suu Kyi, a été, pendant plus de trois décennies, un modèle de non-violence, de patience politique et de résilience. Elle a brandi l’étendard de la justice sociale, elle a milité contre la junte, et elle s’est opposée aux militaires avec tant de dignité que, malgré sa solitude et sa fragilité, elle a fini par obtenir des élections et partager le pouvoir avec eux. Pour son peuple, elle a littéralement sacrifié sa propre personne. Maintenue en résidence surveillée, elle n’a pas pu assister aux derniers instants de son mari britannique, malade du cancer. Elle savait que, si elle partait pour l’Angleterre, elle ne reviendrait jamais à son pays natal. Veuve, elle a poursuivi le combat.
On ne peut pas dire, cependant, que le peuple birman, bien qu’il se fût dressé contre la dictature, ait jamais eu empathie ou compassion pour les minorités qui vivent en Birmanie, même si le bouddhisme est une philosophie universelle, qui attire d’ailleurs nombre de personnes de confession différente. Au Tibet, vaste région qui représente près d’un tiers du territoire chinois, le dalaï lama réclame pour son peuple des droits qui n’ont jamais été accordés par le pouvoir central, lequel fait tout pour implanter des Chinois parmi les Tibétains. La jeunesse tibétaine a exprimé à ses chefs religieux son impatience face à un principe de non-violence qui n’a produit aucun résultat politique. Mais, jusqu’à présent, le bouddhisme est resté une référence pour la conquête des droits par d’autres moyens que la guérilla ou la guerre civile.

Riposte écrasante.

En Birmanie, malheureusement, l’aspiration à un système démocratique débarrassé de la clique des généraux n’empêche pas le nationalisme, lequel s’exprime avec un absolutisme qui conduit à la pire des intolérances. Les bouddhistes sont des victimes au Tibet, des bourreaux en Birmanie. En Asie, comme ailleurs, les frontières n’empêchent pas des ethnies (et des religions) différentes de cohabiter au sein du même pays. C’est le cas de la Birmanie, où les Rohingyas, musulmans, ressemblent plus aux habitants du Bangladesh voisin qu’à des Birmans. La précarité indescriptible dans laquelle ils vivent a donné naissance à un groupe d’insurgés qui a attaqué l’armée. La riposte, aujourd’hui, est écrasante. Les civils sont assassinés sur place ou fuient en masse vers le Bangladesh qui n’a ni les moyens ni peut-être même la volonté de les accueillir. Que pense Aung San Suu Kyi de ces massacres? Elle a répondu par un coupable silence, alors que le monde attendait du symbole mondial de la non-violence une condamnation sans appel du régime. Depuis quelques jours, elle commence à parler et fait passer l’idée dans les médias que, si elle veut peser sur la junte, elle ne doit pas adopter une position qui l’exclurait du pouvoir.
En attendant, c’est un peuple que les généraux birmans assassinent. Les reportages filmés et écrits sur l’abjecte condition des Rohingyas soulèvent le coeur et, si l’on désespère du pouvoir birman, on ne pense pas à exiger du Bangladesh qu’il prenne en charge les réfugiés, quitte à réclamer d’urgence une aide internationale.
Le plus décevant, peut-être, c’est la diplomatie, compliquée et tortueuse, d’Aung San Suu Kyi qui, certes, songe à l’avenir de son pays, mais semble croire que le peuple birman ne se salit pas par une action indigne. Et que, malgré son prix Nobel de la paix, elle n’est pas obligée d’injecter un peu de droits de l’homme dans ses calculs politiques.

RICHARD LISCIA

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8 réponses à La barbarie se porte bien

  1. admin dit :

    LL écrit :
    Ce qui montre bien que la religion quelle qu’elle soit peut trop souvent servir de véhicule à la haine.

    • Num dit :

      Rien à voir avec la religion. Ne pas confondre les fidèles et la religion elle-même.
      Ici c’est plutôt du nationalisme et de la guerre ethnique qu’une guerre de religions.

  2. DUDUCHE dit :

    Ce qu’il ne faut pas confondre, c’est la croyance et la religion.
    La croyance est avant tout individuelle. Elle peut se manifester pour un être humain, un être surhumain, voire une idée. Bien sûr, elle peut regrouper un certain nombre d’individus (voire des millions) pour : partager, échanger, adopter un certain mode de vie, etc.
    La religion est une institution politique qui se développe aux dépens de ces groupes. Elle les protège (parfois), les exploite (souvent), les manipule (quelquefois). Le nazisme, le stalinisme, et autres, ne sont que des religions laïques. Le communisme entre dans cette catégorie et l’on connaît sa religion et ses méfaits.
    Le mécanisme de cette volonté de dominer l’autre par tous les moyens est parfaitement expliqué dans l’excellent livre de Max Gallo : « Au nom de ce signe tu vaincras », relatant le développement, en France, du conflit entre catholiques et protestants.
    A cela ajoutons le découpage arbitraire des frontières lors de la décolonisation qui a forcé des populations que rien ne rapprochait à vivre ensemble jusqu’à que ça explose!
    Nous y sommes, et pour encore longtemps.

  3. Michel de Guibert dit :

    « La colonisation, triste page de l’histoire européenne »…
    La page de la colonisation n’est ni toute blanche ni toute noire, il me semble.
    Tout récemment encore un vieux patient africain me disait à propos de son pays : « La France n’aurait jamais dû partir » !

    J’ajoute que la colonisation d’un peuple par un autre n’est pas qu’européenne et que d’autres colonisations ont été infiniment plus douloureuses pour les populations colonisées.

    • JMB dit :

      Dans l’introduction du chapitre étudiant le sort des Indiens et des Nègres, Tocqueville écrit: “Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, que l’Européen est aux hommes des autres races ce que l’homme lui-même est aux animaux ? Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier, il les détruit.” (De la démocratie en Amérique)

  4. JMB dit :

    Une règle universelle de domination est de diviser pour régner. On s’appuie sur une minorité, en utilisant éventuellement un sentiment de discrimination, pour subjuguer la majorité. Une méthode largement employée par le colonialisme européen moderne.
    Outre leur différence religieuse, les Rohingyas sont d’abord discriminés en n’étant pas considérés comme Birmans, car ils sont vécus comme des auxiliaires du colonisateur britannique dans sa conquête de la Birmanie au XIXè siècle.
    Ce même colonisateur jugeait les Cinghalais paresseux, il fit venir des Tamouls sur l’île de Ceylan. Résultat: plus de 25 ans de conflit entre ces communautés.
    Une série britannique (il y a plus de Britanniques lucides sur leur passé) intitulée “Indian summers” montrait les Indes après la Première guerre mondiale et la façon dont le colonisateur instrumentalisait les divers groupes de la société indienne pour maintenir sa domination. (Dans cette série, les Anglais se réunissent dans un club “interdit aux Hindous et aux chiens”.)
    Les Chypriotes grecs et turcs ont vécu tant bien que mal côte-à-côte. La majorité grecque se prononce dès 1950 pour l’enôsis. Pour faire face à cette revendication grecque, les Britanniques recrutent de nombreux Chypriotes turcs dans la police: le problème chypriote devient conflit intercommunautaire, encore marqué par la partition de l’île aujourd’hui.
    Après la Première guerre mondiale, le traité de Sèvres avait admis le principe d’un état Kurde indépendant. Les Anglais dessinèrent l’Irak en incluant le vilayet de Mossoul riche en pétrole, et installèrent sur le trône Fayçal, le sunnite sur un pays à majorité chiite. Près de 100 ans plus tard, ces décisions ont toujours des conséquences.

  5. chambouleyron dit :

    Que Richard Liscia entonne l’air politiquement correct des abominations de la colonisation m’agasse au plus au point car je le croyais un esprit libre à l’esprit critique acéré. L’Afrique est sorti de son isolement à l’est par la colonisation arabe à l’ouest par l’européenne. (Braudel) C’est un moment de l’histoire de bruit et de fureur qui depuis la nuit des temps accompagne l’activité individuelle humaine. Sous des prétextes divers : religion, peuple, utopie, eau, pétrole, écologisme… Arrêtez avec le futur bisounours.

    Réponse
    Vous ne vous trompiez pas : je reste un esprit libre qui a le don de vous « agasser » au plus « au » point.
    R.L.

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