Justice médiatique

Daval et son beau-père
(Photo AFP)

L’affaire Alexia Daval, du nom de cette jeune femme dont le corps à moitié carbonisé a été découvert il y a trois mois dans la forêt d’Esmoulins, région de Besançon, a pris une tournure absurde : les enquêteurs et les magistrats sont dépassés par une réaction tonitruante des médias, ce qui nuit aux droits du meurtrier présumé et des parties civiles.

JE CONSACRE bien rarement cet espace aux faits-divers. Celui-ci, toutefois, a pris une dimension nationale à la fois extraordinaire et confondante. Jonathann, le mari d’Alexia, a fini, avant-hier, par avouer le meurtre, qui serait consécutif à une vive querelle entre les deux époux. Il nie en revanche avoir tenté de brûler son corps. Ses aveux ont pris le public par surprise, l’homme ayant manifesté depuis trois mois une douleur incontrôlable. Il était physiquement soutenu par ses beaux-parents pendant les obsèques, il pleurait sans cesse, il présentait tous les signes d’un mari dévasté par la mort de sa femme. La ville de Gray a été bouleversée par son malheur et, encore aujourd’hui, ses anciens collègues de bureau et tous ceux qu’il connaissait lui rendent hommage.

Le rôle des avocats.

Les enquêteurs, pendant ce temps, réunissaient des preuves contre lui. Mis en garde à vue, il a fini par faire des aveux qui semblent bien lui avoir été dictés par ses avocats, lesquels, à quelques heures de sa mise en examen, ne cachaient pas qu’ils le considéraient comme coupable, ce qui ne semble pas correspondre au rôle qu’ils sont censés jouer. Cette défense bizarre, peut-être machiavélique (reconnaître les faits pour relativiser ensuite la culpabilité), n’a pas manqué de porter l’affaire à son paroxysme médiatique. Les magistrats, de leur côté, n’ont pas vraiment contrôlé les informations en provenance de l’enquête. Il y a eu, au début de la semaine, une sorte de crescendo dans les révélations qui a amené les gens qui s’intéressent à ce genre d’affaire à voir en Jonathann un coupable assorti d’un hypocrite génial, capable de simuler la souffrance et de manipuler la population d’une ville, d’une région, d’un pays.

L’affolement des organes de presse, décidément surexcités par l’incroyable comportement du meurtrier présumé,  a créé un tel climat que la secrétaire d’État à l’Égalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, s’est précipitée sur le dossier pour en faire  un autre instrument de son combat politique. Certaines révélations ayant porté sur l’ascendant particulier qu’Alexia aurait acquis sur un mari doté d’une faible personnalité ont mis la ministre en colère. Elle s’est hâtée  de dire qu’il « est proprement scandaleux de mettre en avant la personnalité écrasante d’Alexia Daval ». Et, pour bien se faire comprendre, elle a ajouté : « Il faut arrêter de trouver des excuses au féminicide ».  On a commencé par un crime, on en arrive à la révolution féministe, qui a tellement déferlé dans la presse que la ministre semble avoir confondu les sujets. Elle a été aussitôt recadrée par Christophe Castaner, délégué général aux Relations avec le Parlement, qui déclarait ce matin : « Un ministre n’a pas à commenter une affaire judiciaire ».

Le secret piétiné.

M. Castaner parle d’or. Comme le font remarquer les juristes scandalisés par la défense de Jonathann, le secret de l’instruction a une fois encore été piétiné par les médias, mais aussi par les conseils de la personne mise en examen. Le principe du secret est sacré, mais bafoué dans pratiquement toutes les affaires qui présentent un intérêt pour le public. C’est d’ailleurs de cette manière qu’est traité le cas Darmanin. Le respect du droit n’est plus qu’un lointain souvenir. La question n’est pas de savoir si Jonathann Daval est coupable ou non, même si le droit dit que les aveux eux-mêmes ne sont pas une preuve de culpabilité. Elle porte sur un crime de droit commun qui, à cause du retentissement dans les médias, se transforme en problème politique, dès lors que la magistrature ne contrôle plus l’information et qu’une ministre établit une passerelle entre le sort d’une victime et la cause qu’elle défend. Quand le public, sonné par le crime et la dissimulation, essaie de trouver une explication au geste du criminel présumé, il fait certes de la psychologie de pacotille (mais qui n’en fait pas ? Le pire, c’est le psychiatre qui, à la télé, expose une thèse sans jamais avoir approché le « patient » et dont le commentaire relève plus de la littérature que de la science), mais il espère ne pas entrevoir le monstre qui sommeille en chacun de nous.

Jonathann Daval a été mis en examen, point. Il appartiendra à la justice de dire de manière précise s’il est coupable et quel est son degré de culpabilité. Pleurait-il pour Alexia ou pour lui-même ? On finira par le savoir, si tant est que l’on doive être informé sur ce point.

RICHARD LISCIA

 

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3 réponses à Justice médiatique

  1. Michel de Guibert dit :

    Au-delà de cette triste affaire et de son traitement médiatique, je remarque le dernier mot à la mode dans la bouche de Marlène Schiappa : « féminicide »…
    Fait-il expliquer à cette dame que quand l’on parle d’homicide, on parle de tuer un être humain, homme ou femme (homo en latin, άνθρωπος en grec) et non un homme de sexe masculin (vir en latin, ἀνήρ, génitif ἀνδρός en grec).
    Quand je dis « homme », j’embrasse les femmes, comme disait Sacha Guitry.
    On avait les femen, bientôt on va parler de « femen sapiens » !

  2. Ribrioux dit :

    J’apprécie beaucoup vos articles. Veuillez donc excuser cette remarque purement formelle et anecdotique qui ne remet pas en cause l’excellence de votre style.Une région peut être dévastée par un ouragan mais la traduction française du mot anglais « devasted » qui désigne la répercussion psychologique d’un évènement traumatisant est « effondré ». Force est de constater toutefois qu’on entend de plus en plus souvent utiliser « dévasté » à la place,ce qui est donc un anglicisme.

    Réponse.
    Merci de votre très élégante intervention. Le mot anglais est devastated et il veut dire dévasté. On ne peut pas être effondré par quelque chose, on ne peut qu’être détruit, éliminé, saccagé PAR quelqu’un ou quelque chose. Le mot dévasté n’est pas un anglicisme. Par extension de sens, il s’applique à une situation psychologique grave. Dans la phrase où j’ai écrit dévasté, je ne saurais pas dire autre chose.
    Bien à vous
    R.L.

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