Une « frappe » tant attendue

A l’ONU, on discute
(Photo AFP)

La « frappe » contre des installations syriennes qu’ont conçue les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne pour « punir » Bachar Al Assad d’avoir utilisé des armes chimiques à Douma, dans la Ghouta orientale, c’est un peu l’Arlésienne. Pour que cette action militaire ait lieu, il faut réunir beaucoup de conditions, de sorte que l’effet de surprise est impossible.

LES TROIS PAYS ont un accord : ils interviendront simultanément, sous la forme d’une pluie de missiles air-sol ou mer-sol, contre une base syrienne, de préférence celle où sont fabriquées des armes chimiques, après avoir prévenu les Russes de l’heure et de la cible, de manière à éviter un incident international susceptible de mettre le feu aux poudres. Comment mettre dans la confidence l’adversaire auquel on s’attaque, voilà l’un des paradoxes d’une décision occidentale censée être dictée par la colère que soulèvent les menées de Bachar, par ailleurs traité d’animal par Donald Trump, ce qui n’engage à rien. La fermeté verbale d’Emmanuel Macron et Donald Trump ne suffit pas à masquer les difficultés de l’entreprise. Ils auraient préféré être soutenus par le Conseil de sécurité, où la Russie a opposé son douzième veto depuis le début de la guerre civile de Syrie à une résolution internationale.

Compliquer la tâche de Poutine.

Il est donc clair que, devant le refus de Moscou de respecter le droit le plus élémentaire, seule une riposte militaire peut rétablir (très partiellement) le rapport de forces défavorable au camp occidental. Aidé par les milices iraniennes, par les forces turques (qui conduisent leur bataille spécifique contre les Kurdes, honteusement abandonnés par l’Occident), Bachar et Poutine espèrent se débarrasser des dissidents syriens, qui détiennent encore une partie du territoire, et mettre un terme à la fragmentation de la Syrie, tout en renforçant le régime. Cette vision d’une Syrie revenue à la paix armée est soutenue par nombre de courants, en France et à l’étranger, qui vénèrent Poutine, comme si son cynisme était la pierre angulaire de toute diplomatie. Dans ces conditions, la frappe occidentale ne changerait pas grand-chose aux projets poutiniens, mais elle compliquerait la tâche du potentat russe.

Chaos indescriptible.

De sorte que, de la même manière que l’on continue à stigmatiser la dérobade de Barack Obama en août 2013, quand il a décidé de ne pas intervenir militairement alors qu’était envisagée une action commune Amérique-France-Royaume Uni, on se demande aujourd’hui si M. Trump est crédible malgré le vif ressentiment que lui inspire Bachar. Il a en effet prévu d’évacuer les forces américaines de Syrie (qui protègent les Kurdes autour de Manjib), ce qui n’est pas compatible avec le coup de sang qui l’a incité à « punir » Bachar Al Assad. La diplomatie est mise à la peine par un chaos d’une complexité extrême. Les Turcs se battent en Syrie pour éloigner les Kurdes de leur frontière ; les Iraniens pour créer en Syrie, comme ils l’ont déjà fait au Liban, une menace contre le territoire israélien ; les Russes pour évincer les Occidentaux de la Méditerranée orientale et les empêcher de désigner le leader d’un pays arabe ; Daech reconstitue ses forces à la faveur de la petite guerre turco-kurde ; les Israéliens procèdent à des bombardements destinées à affaiblir les milices iraniennes, notamment le Hezbollah. Toutes ces présences hostiles les unes aux autres correspondent à autant d’abandons de souveraineté auxquels Bachar a été contraint, lui qui a livré son pays à un dépeçage éhonté parce que n’importe quel « allié » était bon tant qu’il combattait les rebelles syriens.

Glisser, dans cet enchevêtrement des destructions et de morts, une frappe occidentale dont tout le monde connaît les tenants et les aboutissants, et bientôt le lieu, la date et l’heure, devient un exercice qui relève davantage de la spéculation philosophique que de l’intervention militaire. Il ne faudrait pas en tout cas que, après une frappe qui ne laissera aucune trace politique, Donald Trump rapatrie ses troupes. Il exposerait les Kurdes à un génocide (je pèse mes mots), donnerait à Poutine et à Bachar un feu vert pour la suite et renforcerait l’Iran honni dont il prétend limiter l’influence.

RICHARD LISCIA

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9 réponses à Une « frappe » tant attendue

  1. Michel de Guibert dit :

    Barack Obama était plus sage et responsable…

    • mathieu dit :

      …responsable…de l’inaction et de l’indifférence érigées comme dogme de toute son action internationale, prélude à l’émergence d’une nouvelle gouvernance mondiale, basée sur la loi du plus fort avec prime au plus cynique (où émerge, au milieu des Erdogan, Bachar, Khamenei, Netanyahu et autres grands présidents démocrates extrême-orientaux élus « à vie », le grand archimandrite Poutine, arbitre des élégances mondiales, monstre sorti de sa coquille. 24h après la dérobade historique de M. Obama en août 2013, courageusement replié dans sa Maison Blanche, sur la terrasse de laquelle il courait avec un conseiller dans un clip anti-obésité, tournant à la même époque dans une télé-réalité style Koh Lanta et distillant ses bons mots d’autodérision dans ses shows médiatiques! Obama belle-gueule, le mythe de l’homme d’action, le règne du « paraître », la plus belle opération marketing de l’histoire américaine, chef de la « diplomatie-mauviette », Obama, le plus beau catalogue d’occasions manquées avec l’histoire, Obama, une présidence – presque – pour rien, qui n’a jamais pu fédérer ses forces législatives, n’a rien fait d’un potentiel charismatique pourtant unique, est resté spectateur durant 8 ans des évènements du monde! YES WE CAN!!
      PS: je sais que je vous choque et m’en excuse, comme auprès de RL, pour qui j’ai le plus grand respect.

      Réponse
      Vous ne choquez personne. Une addition de remarques outrancières ne fait pas une analyse.
      R. L.

      • Michel de Guibert dit :

        Mathieu, vous préférez sans doute la politique calamiteuse de Bush en Irak et les rodomontades de Trump dont on peut craindre le pire ?

        • mathieu dit :

          Je n’ai jamais défendu, loin s’en faut, les deux présidents dont vous parlez…mais l’inconsistance des uns (ces deux-là) ne rend pas l’autre « sage et responsable ». On sait, dans l’histoire, les ravages du bellicisme irraisonné… hélas proportionnels au pacifisme irréfléchi (ou trop réfléchi) qu’il trouve en face de lui!
          Trump, dans son incons(is)tance, a quand même une (seule) fois sauvé la face de l’Occident, il y a un an, par une frappe surprise (et trop modérée) sur une base de Bachar.
          Une intervention américaine d’envergure en août 2013, n’aurait certes pas ramené la paix au Proche et Moyen-Orient; elle aurait malgré tout neutralisé un régime sanguinaire et évité 200 000 morts de plus…peut-être (on ne refait pas l’histoire)! N’oublions pas aussi que l’hydre Daech s’est en grande partie nourrie du maintien en Syrie d’un régime autocratique, dictatorial et pour tout dire génocidaire, Daech récupérateur diabolique de toutes les oppositions, au départ démocratiques.

    • Berdah dit :

      Pas d’accord car, s’il avait agi à l’époque de la première attaque chimique, nous n’en serions pas là.

  2. PICOT dit :

    Et toujours pas de preuves que Bachar est responsable de ces attaques chimiques. Aucune importance attaquons, attaquons l’infâme. Grosses manipulations servant de prétexte à attaquer la Syrie alors qu’elle est en train de gagner ce conflit, ce que les Occidentaux ne sauraient reconnaître.
    Réponse
    La Syrie, quelle Syrie, celle d’Assad, celle de Poutine, celle de l’Iran, celle de la Turquie ?
    R.L.

    • Michel de Guibert dit :

      Même l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé à Londres et peu suspect de sympathie envers le président Bachar El Assad a déclaré n’être pas en mesure de confirmer une attaque chimique.
      On peut se demander si la CIA ne nous refait pas le coup des armes de destruction massive en Irak, tromperie dont Colin Powell a été victime et a dit qu’elle restait une tache dans sa carrière.

      Réponse
      Le président Macron a dit aujourd’hui qu’il avait des preuves de l’usage par Bachar, pardon, le président Bachar, d’armes chimiques à la Ghouta. Mais aucune importance : vous continuerez à les défendre, lui et Poutine, jusqu’au dernier syrien.
      R.L.

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