La révolte de Nanterre

Juin 68 : Sciences Po évacuée
(Photo AFP)

Quelques centaines d’étudiants, la plupart de Nanterre, ont empêché ce matin leurs camarades de passer leurs examens partiels, délocalisés à Arcueil dans le Val de Marne.

DÈS JEUDI SOIR, un appel au blocage de la maison des examens à Arcueil avait été lancé par le « Comité de mobilisation de la faculté de Nanterre ». Des manifestants sont arrivés avant l’ouverture des portes. Ils ont été accueillis par les forces de l’ordre, qui ont lancé des gaz lacrymogènes. La dispersion des bloqueurs n’a pas permis aux examens d’avoir lieu. Ils ont été annulés pour aujourd’hui et demain. De nombreux étudiants qui souhaitaient passer leurs partiels ont exprimé leur déception et les complications entraînées par l’action des grévistes. L’incident n’a pas vraiment une dimension historique, mais il dit bien que la volonté d’un petit nombre peut s’imposer au plus grand nombre : la violence d’une minorité est souvent suffisante pour semer un désordre durable.

Baroud d’honneur.

La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Girard, a évidemment exprimé son indignation. Le gouvernement s’efforce par tous les moyens de ramener les universités à la normale, mais souvent c’est la force qui l’emporte, avec des conséquences néfastes pour tous les étudiants. Malgré cet incident relativement grave, le mouvement estudiantin s’essouffle. Nanterre est sans nul doute le bastion de la protestation et, si les examens n’ont pas pu avoir lieu sur place, c’est parce que la faculté est occupée. Mais aujourd’hui, on ne compte que deux universités complètement bloquées, Rennes 2 et Nanterre, et cinq qui sont perturbées, Limoges, Nantes, Marseille, Sorbonne université et Paris 8. Les bloqueurs ont donc livré ce matin un baroud d’honneur, si on est assez optimiste pour croire que le retour à la normale dans l’enseignement supérieur est pour bientôt.

Les étudiants irréductibles sont hostiles à la loi orientation et réussite (ORE), censée empêcher la sélection par le tirage au sort et offrir de meilleures chances aux étudiants, mais dans laquelle ils ne voient aucune amélioration. Leur point de vue se traduit par des actions extrêmement violentes. Nanterre est bloquée depuis trois semaines. La gare de Nanterre université a été vandalisée dans la nuit par des individus cagoulés qui ont détruit deux distributeurs de billets, cinq écrans d’affichage et 14 portiques de la RATP. On peut se demander ce qui justifie un tel vandalisme, en dehors du romantisme lié à toutes les révolutions et du cinquantième anniversaire de mai 68, ainsi célébré par les casseurs qui rêvent d’un changement de régime politique. Il n’est pas impossible que le vandalisme ne soit pas le fait des étudiants, mais des black blocs, qui ne renoncent pas à se saisir de n’importe quel crise pour lancer des actions violentes. S’ils sont inspirés par mai 68, ils devraient se souvenir qu’il est interdit d’interdire.

Philosophie nihiliste.

L’indignation des pouvoirs publics est compréhensible, mais elle ne peut pas servir de thérapie. Le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour que les étudiants ne perdent pas leur année d’études. Il reste que beaucoup d’entre eux ne sont pas en mesure de se concentrer sur leur travail et sur les épreuves. Si le mouvement estudiantin est manipulé par des éléments extérieurs qui se sont déjà exprimés à leur manière dans diverses manifestations, l’injustice faite à tous ceux qui veulent passer leurs examens est inacceptable. Il ne s’agit pas, ici, de condamner mai 1968 pour mieux dénoncer mai 2018, mais de dire que l’état du pays il y a 50 ans et celui d’aujourd’hui sont très différents. Mai 68 a certes été déclenché par des étudiants qui réclamaient un changement structurel de la société française, pas seulement économique et social, mais aussi des moeurs et des rapports entre les classes sociales. Même si ce mouvement n’a pas obtenu la chute du régime, il s’est traduit assez vite par une libération sociale qui a modifié les codes moraux imposés à l’époque par la bourgeoisie. Ce n’est pas à quoi tendent les groupes minoritaires qui se contentent de tout casser. Leur philosophie, c’est le nihilisme. Une thérapie collective montrerait qu’ils sont si perturbés qu’ils ne peuvent trouver de satisfaction que dans la destruction de ce qui les entoure. Ils sont victimes d’une sorte de neurasthénie doublée du sentiment erroné qu’ils sont plus puissants que la société qui les a enfantés.

RICHARD LISCIA

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6 réponses à La révolte de Nanterre

  1. admin dit :

    LL dit :
    C’est un mouvement d’arrière-garde. Mais cette nostalgie d’un monde ou les « acquis sociaux » étaient une marche vers d’autres acquis en dépit du bon sens économique reflète la nostalgie américaine d’une prétendue paix intérieure où la majorité blanche dominait la société. La montée des hommes forts est un produit de ce regard en arrière. Il faut trouver moyen de mettre fin au déni.

  2. PICOT François dit :

    Si on remonte un peu plus haut dans les causes, ou du moins la cause principale de ce foutoir, on tombe sur un baccalauréat donné pratiquement à tout le monde. Du coup, il y a trop d’étudiants à l’entrée de l’université et qui ne sont pas à un niveau suffisant pour beaucoup. La responsabilité des pouvoirs publics qui ont poussé l’Education nationale à faire n’importe quoi depuis des décennies est écrasante.

  3. JMB dit :

    Ce qui est sûr, c’est que c’est René Haby, ministre de l’Éducation nationale sous la présidence de Giscard d’Estaing, qui a instauré le collège pour tous, le collège unique, y compris pour ceux qui ne maîtrisent pas la lecture, l’écriture, le calcul. Sur ce dernier point, on signalera que les élèves français sont parmi les derniers dans les pays de l’OCDE pour la maîtrise des mathématiques.
    Il faut être rigoureux bien en amont de l’université.
    L’échec de cette mesure se manifeste par exemple lorsque la philosophe Monique Canto-Sperber, quand elle fut nommée directrice de l’École normale supérieure, constata que le nombre d’élèves issus de classes modestes était en régression et non en progression.

    • Michel de Guibert dit :

      Oui, l’ascenseur social fonctionne moins bien que dans le passé, et la non-maîtrise des fondamentaux (lecture, écriture, calcul) dans le primaire en est la principale cause, les familles socio-culturellement aisées pouvant compenser les lacunes de l’école tandis que les enfants de milieux plus modestes ne maîtrisant pas ou mal le français en sont les premières victimes.

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