Un budget obscur

Bruno Le Maire va vendre des actifs de l’État
(Photo S. Toubon)

Les séquences politiques qui se sont succédé pendant plusieurs mois ont fini par prendre de vitesse les analyses instantanées dont sont coutumiers les spécialistes du commentaire à chaud. Le discours de politique générale du Premier ministre, mardi, pose plus de questions qu’il ne fournit de réponses.

LE GOUVERNEMENT ne peut pas dire qu’il découvre un « trou » de huit milliards dans le budget. Cela ne veut rien dire. Il manque huit milliards par rapport aux engagements du gouvernement précédent, qui n’ont pas été tenus. La vérité crue est qu’il manque une soixantaine de milliards pour équilibrer le budget de 2017. Le dérapage de la gestion antérieure était connu de tous et a fait l’objet d’alertes de la commission de Bruxelles et de la Cour des comptes. Mais c’est sur la base de cette « révélation » que le projet d’Emmanuel Macron a été remanié d’une manière beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît. Dans un pays où l’on ne cesse de répéter que la pression fiscale est trop forte, ce qui signifie qu’il faut en diminuer le montant global, sans distinction entre les catégories sociales, le Premier ministre s’apprête à augmenter les impôts tout en étalant dans le temps la suppression de la taxe d’habitation. La réforme de l’impôt sur la fortune est repoussée d’un an. La hausse de la CSG interviendra dès le 1er janvier 2018. La hausse du diesel et celle du tabac entreront en vigueur dès l’an prochain, ce qui est bon sur les plans sanitaire et environnemental, mais accroît la taxation indirecte.

Une relance à 50 milliards.

Simultanément, le gouvernement annonce de drastiques économies sur les budgets de fonctionnement. Ce qui permet à M. Philippe de promettre que le déficit budgétaire pour 2017 sera inférieur à 3 %, comme cela avait été promis par l’exécutif précédent. Cependant, le chef du gouvernement évoque des investissements pour la relance économique à hauteur de 50 milliards. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, s’est empressé de dire qu’il allait procéder à des ventes d’actifs de l’État, qui ne suffiront sans doute pas à compenser cette nouvelle dépense que le pouvoir présente non pas comme une nouvelle prodigalité, mais comme une nécessité pour le développement, qui ne devrait pas être comptabilisée dans les dépenses budgétaires. Il ressort du florilège de mesures lancées par M. Philippe et des explications données ensuite par ses ministres que la pression fiscale va augmenter inéluctablement, et sera financée une fois de plus par les foyers aisés et les retraités, que le pouvoir tiendra les promesses de la France en ce qui concerne le retour progressif à l’équilibre budgétaire, que la discipline n’empêchera pas la relance de l’économie, que de nouvelles dépenses sont néanmoins prévues, notamment en matière de santé, avec le remboursement sans reste à charge des lunettes, des soins dentaires et des prothèses auditives, que la transformation du CICE (crédit impôt compétitivité emploi) en baisse permanente des charges sociales sera elle aussi appliquée avec lenteur, ce qui ne contribuera pas suffisamment à un regain de croissance et que tout ce qu’on peut dire de sérieux sur les chances du gouvernement d’obtenir des résultats sur le plan de l’emploi et de la croissance dans un délai de un à deux ans, c’est que nous sommes devant une équation contenant trop d’inconnues.

Un besoin de cohérence.

On est en droit de se demander pourquoi une démarche politique, certes récente, mais élaborée dans ses moindres détails et examinée sous de multiples aspects (réforme de l’État, relance économique, lois éthiques, sécurité, immigration) n’a pas été chiffrée au sou près avant le discours de politique générale et ne l’est pas davantage après. M. Philippe et ses ministres, qui auront une rentrée difficile en septembre, doivent plancher tout l’été pour mettre un peu de cohérence dans un projet qui va dans tous les sens, soulève des espoirs qui risquent d’être déçus mais ne sera solide que s’il parvient à exposer des recettes et des dépenses dûment calculées. C’est de la simple arithmétique, qui concerne néanmoins les contribuables que nous sommes tous et à qui M. Macron doit expliquer une bonne fois pour toutes de quelle manière ils seront taxés, ou ne le seront pas. Le macronisme fonctionne sur la base du changement, de la réforme et de la confiance. Il est indiscutable que le président propose, pour chaque dossier, une approche innovante et, souvent, audacieuse. Il est indiscutable qu’il apporte au pays beaucoup d’espoir, et pas mal d’optimisme. Il ne doit pas gâcher ses chances encore réelles par une action confuse et embrouillée.

RICHARD LISCIA

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Philippe : une pluie de mesures

Philippe cet après-midi à l’Assemblée
(Photo AFP)

Le Premier ministre, Edouard Philippe, a prononcé son discours de politique générale à l’Assemblée nationale. Il a annoncé de multiples mesures sanitaires, économiques, sociales, politiques et européennes. Le nombre et l’étendue des décisions gouvernementales n’ont pas empêché M. Philippe d’aborder des sujets très concrets qui concernent tous les Français.

VACCINS recommandés rendus obligatoires, prix du paquet de cigarettes porté progressivement à 10 euros, baisse de trois points de PIB de la dépense publique et d’un point de la pression fiscale, réduction de l’impôt sur les sociétés (IS) de 33 % à 25 % d’ici à 2025, transformation du Crédit impôt compétitivité emploi (CICE) en allègement de charges reporté à 2019, réforme du bac et de la formation professionnelle, Sécurité sociale remise à l’équilibre à l’horizon 2020, convergence diesel-essence d’ici à quelques années, budget de la défense porté à 2 % du PIB d’ici à 2025, Internet à haut débit pour tous d’ici à 2022, voilà l’essentiel des dispositions nombreuses et ambitieuses du chef du gouvernement.

Une addiction française.

Il a aussi annoncé que la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers français serait étalée dans le temps. Et même si le Premier ministre a pris de la hauteur au début de son discours, il l’a consacré presque entièrement à la fiscalité. Il a dénoncé « l’addiction française à la dépense publique », en rappelant que, chaque année, la France consacrait 42 milliards, soit presque une fois et demie le budget des armées, au remboursement de la dette. Quand l’Allemagne a une recette fiscale de cent euros, a-t-il expliqué, elle en dépense 98. Quand la France perçoit cent euros, elle en dépense 125. Le commentaire de M. Philippe n’est pas sans rapport avec l’évaluation de la Cour des comptes qui a stigmatisé l’incapacité du précédent gouvernement à tenir ses engagements pour 2017. Manifestement, M. Philippe en a tiré la conclusion qu’il devait différer d’un an l’allègement de l’impôt sur la fortune (ISF) et un certain nombre d’autres dépenses. Il a d’ailleurs pris l’engagement de ne pas dépasser, cette année, les 3 % de PIB de déficit budgétaire.

Trois axes.

Le Premier ministre a établi trois axes de travail : 1) Aucun ministère, aucun opérateur, aucune niche fiscale ne sera « sanctuarisé ». 2) La hausse de la masse salariale du secteur public (soit un quart des dépenses de l’Etat en 2017) sera « stoppée ». 3) Les politiques publiques seront repensées car elles pèsent sur nos actifs sans produire assez de résultats.
Dans le droit fil du rapport de la Cour des comptes, le gouvernement a fait du retour à l’équilibre budgétaire une priorité qui a donc différé d’un an des mesures généreuses pour les entreprises et le pouvoir d’achat. Il a confirmé que la CSG serait augmentée, sans donner le pourcentage définitif de la hausse et compensée par une baisse des cotisations, ce qui, pour les salariés au Smic, devrait se traduire par un gain de 250 euros par an.
L’opposition a sévèrement commenté des décisions que la droite juge insuffisantes et que l’extrême gauche estime libérales et injustes. Nombre d’entre elles, pourtant, favorisent les revenus les plus bas. M. Philippe était, à la fin de son discours, assuré d’obtenir la confiance de l’Assemblée, puisqu’il dispose de la majorité absolue. Comme le président Macron, le Premier ministre ne se soucie guère des critiques qui lui sont adressées, sachant qu’elles sont systématiques et qu’elles n’affecteront pas la mise en marche des réformes.

RICHARD LISCIA

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La nouvelle république

Dans la Galerie des Bustes
(Photo AFP)

Sur un point au moins, Emmanuel Macron avait raison : le discours d’une heure et demie qu’il a prononcé devant le congrès réuni à Versailles ne remplace pas celui que le Premier ministre doit faire mardi devant l’Assemblée. Il a voulu exposer l’ensemble de l’action politique qu’il va conduire pendant les cinq ans à venir et qui sera émaillée de nombreuses réformes.

DES REFORMES institutionnelles d’abord, qui vont modifier sensiblement le contenu et les effets de la constitution : réduction d’un tiers des effectifs de l’Assemblée, du Sénat et du Conseil économique, social et environnemental, introduction d’une « dose » de proportionnelle, nouveaux dispositifs pour les flux migratoires avec une réforme du droit d’asile, suppression de l’état d’urgence à l’automne, suppression de la Cour de justice de la République, perçue comme un tribunal de privilégiés. Le chef de l’Etat se donne un an pour achever cette réforme (« pour répondre à l’impatience des Français ») que l’on peut comparer sans exagération à une révolution puisqu’elle nous fait passer à une VIè République qui sera donc celle de Macron et non pas celle Mélenchon ou de Montebourg.

« Notre part maudite ».

Des réformes économiques et sociales ensuite, car ce que les Français attendent impatiemment, c’est la création d’emplois et un retour de la croissance. Le président a consacré une bonne partie de son discours à la pauvreté et aux inégalités, s’efforçant de montrer que ses objectifs sont principalement d’ordre humaniste. Convoquant Georges Bataille qui parlait de « notre part maudite », c’est-à-dire notre pourcentage permanent de pauvres, il a déclaré : « Il n’y aura pas de réussite française si chacun n’y a pas sa place ». Toutefois, il a insisté sur l’orientation libérale de sa politique sociale. Il ne s’agit pas, a-t-il expliqué, « de transformer les plus faibles en assistés permanents de l’Etat ». Il faut « se désintoxiquer de l’interventionnisme public ».
Le chef de l’Etat s’est aussi lancé dans une curieuse diatribe contre les agissements des médias, qu’il semble confondre avec les réseaux sociaux. Il faut, a-t-il dit, « en finir avec la recherche inlassable du scandale, le viol permanent de la présomption d’innocence et mettre fin à une chasse à l’homme où les réputations sont détruites et où la reconnaissance de l’innocence, des mois ou des années plus tard, ne fait pas le dixième du bruit de la mise en accusation initiale ». L’analyse de M. Macron est parfaitement exacte sauf qu’elle ne rend pas compte du contre-pouvoir que la presse représente. S’il le veut et s’il le peut, il lui suffit de réclamer que le trafic sur Internet soit surveillé et, éventuellement, épuré, quoique la censure ne soit pas recommandable. En revanche, ses premiers désagréments avec les journaux ne doivent pas le conduire à porter atteinte à l’une de nos libertés essentielles. On veut espérer qu’il s’en rend compte.

Un bréviaire pour cinq ans.

Son discours a donc été un des jalons majeurs de son mandat, un sorte de texte fondamental censé servir de bréviaire à tous les marcheurs de France. De ce point de vue, il serait stupide d’en minimiser la facture et le contenu. Ce que n’ont pas manqué de faire, cependant, la plupart des voix de l’opposition. Les plus virulents ont été Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. La présidente du Front national qui avait fait à M. Macron l’honneur insigne d’assister à son discours a émis un commentaire proche de sa sublime prestation lors du son débat télévisé avec le candidat d’En Marche ! : »Nous n’en savons pas plus en sortant qu’en entrant ; ça fait cher la conférence de presse ». Mme Le Pen a comparé le discours à un « sermon de télévangéliste : il commence les choses, il ne les termine jamais ». Pour atténuer sa méchanceté, il aurait peut-être fallu que M. Macron lui infligeât vingt minutes de plus de ses propos, cela aurait fini par l’anesthésier. Quant à M. Mélenchon, avec sa coutumière délicatesse, il a dénoncé « une interminable pluie de truismes », et parlé « d’ennui mortel », « d’européisme béat » avant de fusiller le président pour avoir « un niveau rédactionnel de chambre de commerce et une pensée politique d’un dogmatisme aussi libéral que lunaire ». Inutile de chercher à critiquer notre nouveau président, vous ne ferez jamais mieux que Mélenchon.

RICHARD LISCIA

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L’agonie du PS

Sincère mais pas réaliste
(Photo AFP)

En quittant le parti socialiste parce qu’il en dénonce la dérive droitière, Benoît Hamon poursuit le travail de démolition entamé par Manuel Valls qui, lui, est parti parce qu’il trouve le PS trop à gauche.

RIEN DE CE QUI arrive au PS ces jours-ci ne surprend. Cela fait au moins deux ans que les politologues qui connaissent le mieux l’histoire et l’évolution de ce parti nous en annoncent la décomposition. Après une primaire qui a confié les chances des socialistes à Benoît Hamon alors que, de toute évidence, il n’avait pas l’unanimité du PS, puis sa lourde défaite à la présidentielle, qui lui a été reprochée par ses camarades, on ne pouvait pas croire qu’il resterait sagement dans les instances du parti et obéirait à sa discipline. La « fronde » d’une fraction des élus socialistes à l’Assemblée, qui est parvenue à son paroxysme quand Manuel Valls a voulu faire passer sa loi travail (au 49-3), a montré que le parti était clairement divisé, que sa direction et son opposition interne étaient également minoritaires, que le débat de fond qui divise les socialistes est idéologique. Ils ne peuvent pas s’entendre parce qu’il existe au sein du PS deux approches divergentes des maux de la société française : ceux qui souhaitent moderniser le parti, l’adapter à la mondialisation, imaginer d’autres méthodes pour relancer l’emploi et ceux qui, comme M. Hamon, veulent en définitive que rien ne change dans la politique sociale et n’hésitent pas à préconiser de nouvelles dépenses publiques pour améliorer le sort des chômeurs et des laissés pour compte.

Un homme irréductible.

M. Hamon est un homme sincère qui, face aux nombreuses critiques dont il fait l’objet dans le camp libéral, maintient les propositions qu’il a faites lorsqu’il était candidat, y compris le revenu universel. Cependant, ce que ses détracteurs lui reprochent, c’est de continuer sur la voie qui n’a cessé, en France, de produire des chômeurs. Un accroissement systématique de la dépense publique pour renforcer le filet social devient insoutenable et empêche l’économie de se développer. Il ne veut pas en tenir compte parce qu’il souhaite un système plus dirigiste qui réoriente les recettes et les dépenses, quitte à s’acheminer lentement mais sûrement vers une société de type marxiste, dont l’inconvénient principal serait qu’elle se résisterait pas à un environnement européen et mondial progressant dans la direction opposée.
On ne le convaincra pas avec de tels arguments. Mais, s’il est irréductible sur le plan idéologique, il ne peut pas ignorer la réalité politique. Jean-Luc Mélenchon et ses amis ont confisqué l’opposition. Ce sont eux qui la représentent, même si le nombre d’élus PS à l’Assemblée est plus élevé. Justement, la bonne idée, pour la gauche, c’est de montrer qu’il y a une alternative à M. Mélenchon. Ce n’est pas, pour le moment, ce qu’elle est en train de faire. Si les élus les plus disciplinés cherchent un nouveau chef (qui pourrait être Bernard Cazeneuve, pour autant qu’il en ait envie) capable de faire un nouveau parti avec les survivants des élections, les autres tendances de gauche sont toutes des variantes de l’euro-scepticisme et du protectionnisme. M. Hamon ne le dit pas, mais pour que pour son plan ait la moindre chance, il faut que lui aussi préconise la sortie de l’euro et de l’Europe. En quoi se distinguerait-il alors de M. Mélenchon et même de Marine Le Pen ? La gauche est animée par une sorte de tropisme qui la rapproche de l’extrême droite.

Pour s’opposer, il faut aussi être réaliste.

Certes M. Hamon est un démocrate. Mais la démocratie est incompatible avec une politique si difficile à appliquer qu’elle serait imposée, tôt ou tard, par la contrainte. M. Valls a quitté le PS parce qu’il en est arrivé, après beaucoup de déboires, à penser que son parti ne se rallierait pas aux réformes qu’il propose et dont Emmanuel Macron est aujourd’hui le champion incontesté. Ce matin, M. Hamon, sur France Info, adressait au président de la République quelques critiques prononcées sur un ton dépourvu de toute animosité. Oui, ce discours devant le congrès réuni à Versailles n’a pour seule raison que l’embellissement de l’image et même le sacre du président. Oui, en devançant le discours de politique générale du Premier ministre, M. Macron a fait à Edouard Philippe une mauvaise manière ; oui, M. Macron n’aurait pas dû imposer Richard Ferrand à la tête du groupe parlementaire de la République en marche donnant ainsi l’impression qu’il a la main sur tout sans laisser beaucoup d’oxygène à son Premier ministre ; oui, sa présidence jupitérienne touche au ridicule (ou au moins à la puérilité). Quand on a dit tout cela, on n’a rien dit de l’essentiel, à savoir que M. Macron a été élu pour cinq ans, qu’il dispose d’une majorité absolue, qu’il a apporté une bouffée d’air frais à l’ensemble de ses concitoyens, et que tout changement de structure au sein de l’opposition, qu’elle soit de droite ou de gauche, doit tenir compte de ces impérieux changements.

RICHARD LISCIA

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Simone Veil, figure irremplaçable

Une très grande humaniste
(Photo AFP)

La mort de Simone Veil est une perte pour la France et pour l’Europe.

PEU DE NOS concitoyens auront entendu l’annonce du décès de Simone Veil, à presque quatre-vingt dix ans, sans ressentir un chagrin sincère. Et pourtant, elle n’a pas toujours été populaire. Son parcours, humain et politique, fut jalonnée d’épreuves indicibles et de difficultés presque insurmontables. Non sans une grâce remarquable, elle les a toutes dépassées, prouvant de la sorte que, au-delà des souffrances qui lui furent infligées, et qui auraient suffi à faire d’elle une femme d’exception, le combat qui lui permit de les vaincre forgea une âme d’acier. Ce mélange de féminité (Simone Veil était très belle) et de force de caractère (un caractère dont il valait mieux s’épargner les foudres) explique probablement ce qu’il y a d’unique dans son destin : victime de la barbarie nazie, elle en réchappa par miracle ; loin d’accabler ses bourreaux, elle conçut dès la fin de la guerre l’idée que seule la construction de l’Europe viendrait à bout de ses guerres dévastatrices ; étudiante sérieuse, elle fit du droit la seule arme qu’elle utilisa dans les batailles verbales qu’elle dut conduire, à l’Assemblée nationale, contre d’impitoyables détracteurs.

La cause européenne.

Le projet de loi sur l’IVG, baril de poudre que Giscard lui confia avec pré-science mais non sans une discrète cruauté, lui valut, à elle qui vit sa mère mourir dans ses bras dans un camp de la mort, une épreuve presque aussi terrible. Menaces de mort, insultes, et surtout cette épouvantable accusation selon laquelle l’IVG ne pouvait être soutenue que par une « nazie ». Par une perverse inversion des valeurs, on la renvoyait à son passé dans le rôle de bourreau, elle qui n’y avait été que victime. À ce déluge de haine, elle a toujours riposté par une calme dignité. La vulgarité de ses ennemis glissait sur elle comme sur une surface imperméable, bien qu’elle ne pût, au moins une fois, retenir ses larmes. Si la loi a été adoptée, c’est probablement parce qu’elle avait su opposer tant de tranquille assurance à des députés dévoyés par leur excessif ressentiment.
Il me semble que l’on n’a pas assez loué la lucidité politique de Simone Veil. Au moment où Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon vouent l’Union européenne aux gémonies, son exemple nous rappelle pourquoi l’Europe est tellement indispensable à notre avenir, pourquoi elle nous protège, souvent contre nous-mêmes, contre nos passions et nos intolérances, pourquoi la perspective de sa destruction serait un malheur historique. Ce n’est pas un hasard si Simone Veil a préféré être la première présidente du Parlement européen plutôt que Premier ministre ou, qui sait, présidente de la République. L’union, la réconciliation franco-allemande, l’intégration de nouveaux pays étaient à ses yeux des actions d’importance vitale, bien plus importantes qu’une gestion de la France qu’elle aurait envisagée à la manière de Mendès France, c’est-à-dire en refusant tout compromis. Elle détestait tant la cuisine politique qu’elle renonça souvent à des promotions prestigieuses.

Mère Courage.

Faut-il rappeler l’extraordinaire simplicité de cette femme, qui ne négligeait nullement son rôle d’épouse et de mère, et aimait les grands dîners d’une famille nombreuse, avec enfants et petits-enfants, tous attablés autour de leur mère Courage ? Dignité, luminosité du regard et des idées, formidable articulation du raisonnement et, surtout, ce calme olympien, cette distinction dans le discours, ce refus obstiné de la violence meurtrière des mots, voilà ce qui faisait Simone Veil, voilà ce qui explique qu’elle ait été ministre, présidente du Parlement européen et académicienne, toutes fonctions à très forte charge symbolique, puisque c’est malgré son passé de déportée juive qu’elle les a occupées. Qui de mieux que Simone Veil, en effet, pour hâter l’unité européenne, qui de mieux qu’elle, la féministe discrète, pour libérer les femmes de contraintes archaïques, qui de mieux qu’elle pour rassurer l’Allemagne, qui lui a fait tant de mal, à elle et aux siens, mais qu’elle a refusé, non sans magnanimité, de culpabiliser indéfiniment ? Comment ne pas voir en elle ce magnifique élan pacifique et humaniste qui commence maintenant à nous faire défaut, à nous, Français, Européens et Occidentaux ? Et surtout comment ne pas voir que, par son seul profil, sa culture, ses compétences, cette citoyenne française de premier plan ridiculise et écrase l’antisémitisme ?

RICHARD LISCIA

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Macron bouscule les habitudes

Trump et Macron
(Photo AFP)

Sans doute est-ce une façon d’habituer les Français aux réformes et changements qu’il veut apporter à la société, mais Emmanuel Macron est en train de bousculer beaucoup de règles et de traditions, ce qui, bien sûr, lui vaut les critiques de l’opposition, satisfaite de pouvoir se faire entendre dans le concert d’éloges dont le président fait l’objet.

LA DÉCISION du chef de l’État de prononcer lundi 3 juillet devant les deux chambres réunies en congrès à Versailles une sorte d’introduction à l’ère macronienne a été prise pour renforcer son image déjà très positive en France et à l’étranger. Elle a le défaut de percuter de plein fouet le discours de politique générale que le Premier ministre, Édouard Philippe, est tenu de lire mardi 4 juillet devant l’Assemblée nationale, à laquelle il demandera d’accorder la confiance à son gouvernement. Interrogé en Estonie, où il allait chercher l’inspiration pour le développement en France des nouvelles technologies, M. Philippe ne voit aucune contradiction entre les deux séquences, affirmant que les deux textes seront calculés pour exclure toute redondance. On ne peut pas s’empêcher de penser que vouloir faire le buzz deux jours de suite, consacrer le président jupitérien et démontrer que le chef du gouvernement conduit la politique du pays est une entreprise coûteuse et compliquée, ce que les Républicains se sont empressés de dénoncer en accusant le président d’avoir commis une « faute ». La réunion du Congrès à Versailles est censée servir à une réforme constitutionnelle, ce qui n’est pas le cas, mais pendant son unique mandat, Nicolas Sarkozy n’avait pas hésité à convoquer le Congrès parce qu’il brûlait d’envie de s’adresser directement aux parlementaires, ce qui est, en principe, l’apanage du Premier ministre. Par la suite, l’ancien président avait dit qu’il serait juste que le chef de l’État pût s’adresser une fois par an aux élus.

La vraie nature de Macron.

Mais il y a beaucoup d’autres moyens offerts au président de se faire entendre, discours, conférences de presse ou entretiens télévisés. C’est là que l’on devine la vraie nature de M. Macron, qui n’aime pas du tout se confier aux journalistes et subir leur tir de barrage. L’avantage d’un discours à Versailles, dont nul ne peut contester le contenu, ni poser des questions de relance, c’est que le président, qui veut faire de son mandat une charnière dans l’histoire, peut exposer sa gouvernance, ses idées et sa vision. L’essentiel, pour lui, c’est d’échapper aux questions portant forcément sur ce qui ne va pas et qui le contraignent à fournir des explications apparaissant comme les justifications compliquées et embrouillées des problèmes qu’il n’a pas réglés. À plusieurs reprises, nous avons eu l’occasion d’examiner la curieuse relation de M. Macron avec une presse qu’il semble vouloir mettre au service de sa popularité et avec laquelle il ne joue pas le jeu de l’entretien sincère et sans langue de bois. L’une des raisons de son extraordinaire popularité, c’est qu’il s’exprime fort peu. Il est complètement sourd aux attaques des diverses oppositions, qui semblent prêcher dans le désert. Il ne parle que dans des conditions qu’il rend solennelles à souhait et qui tendent à faire de la magistrature suprême ce qu’elle est, une sorte de lieu sacré qu’il serait blasphématoire de polluer par des questions pointues sur le nucléaire ou sur l’environnement. La preuve en est que M. Macron a purement et simplement supprimé la traditionnelle interview télévisée du 14 juillet. Dorénavant, il ne parlera que dans un cadre choisi par lui et dans des circonstances qu’il aura bien définies.

L’invitation adressée à Trump.

Pour le moment, tout le monde applaudit à ses méthodes, qu’il a amorcées très vite après son élection. Après avoir cheminé lentement jusqu’à la pyramide du Louvre au son de l’hymne européen, il avait prononcé un discours inaugural qui, pétri de bonnes formules, n’en a pas moins paru un peu long. On ne cesse, au sujet de Macron, d’évoquer la monarchie présidentielle, la renforcement institutionnel d’un régime entièrement axé sur le président, l’erreur (commise par Lionel Jospin) qui a consisté à faire coïncider le mandat du chef de l’État avec le renouvellement de l’Assemblée, le premier devançant le second, de sorte qu’il donne assurément une majorité au nouveau président. Mais, au fond, c’est toujours la même histoire : les hommes politiques veulent réviser la constitution tant qu’ils n’ont pas le pouvoir. Quand ils y accèdent, ils se coulent avec volupté dans la Loi fondamentale comme dans un habit taillé sur mesures. Avec le temps, il faudra que le président apprenne à faire des phrases qui ne seront pas nécessairement vouées à devenir des citations historiques.
Plus curieuse encore est l’invitation adressée à Donald Trump pour qu’il assiste à Paris au défilé militaire du 14 juillet et qu’il a acceptée. Cette année est le centième anniversaire de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917 et M. Macron a souhaité que des troupes américaines participent au défilé. M. Trump trouve ça merveilleux, comme d’habitude, sans paraître se douter qu’il va renforcer les liens transatlantiques, l’amitié franco-américaine et les engagements de son pays au sein de l’OTAN, toutes choses qui ne conviennent pas vraiment à son isolationnisme. Ce genre d’initiative, c’est de la diplomatie habile, celle qui consiste à amadouer l’adversaire avec l’espoir de le rallier aux idées qu’il récuse.

RICHARD LISCIA

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Folklore parlementaire

François de Rugy après son élection
(Photo AFP)

François de Rugy, ex-Europe Ecologie-les Verts, a été élu hier président de l’Assemblée nationale, dont la composition originale, avec ses nouveaux venus et les comportements atypiques de ses membres, ne cessera pas de surprendre.

CE N’EST PAS le moindre des paradoxes que François de Rugy, même s’il est issu de la majorité République en marche, ait été élu à la tête de l’Assemblée. Certes, il est député depuis dix ans et il connaît bien le fonctionnement de l’hémicycle. Mais il devient le quatrième personnage de l’Etat au moment où le mouvement écologiste disparaît en tant que groupe parlementaire. On admettra que l’environnement figure dans les priorités du gouvernement, puisque, avec Nicolas Hulot, il y est fortement représenté et que l’élection de M. de Rugy renforce l’idée que la France poursuivra une politique ferme en matière de réchauffement de la planète et autres menaces sur notre destin. Mais le pouvoir n’a pas tenu sa promesse de faire élire une femme présidente de l’Assemblée, ce qui est regrettable.

L’affaire de la cravate.

La moitié des 577 députés est composée de novices dont on prétend, toujours avec le souci de prévoir des dysfonctionnements qui ne seront pas forcément confirmés, qu’ils risquent de ne pas acquérir assez vite les codes de l’Assemblée, qu’ils pourraient être tentés par le mode contestataire ou provocateur ou, inversement, qu’ils voteront comme des bénis-oui-oui. L’arrivée de ces nouveaux acteurs de la politique a donné lieu à des spectacles moins traditionnels que naguère, les 17 députés de la France insoumise (ou, plus exactement, les mâles) ayant juré que rien ne les contraindrait à porter la cravate, alors que le règlement de l’Assemblée ne les y force pas et qu’ils pouvaient donc faire l’économie d’un débat bien dérisoire.
Quelques jours plus tôt, Jean-Luc Mélenchon et ses amis, étaient venus explorer le lieu suprême de la démocratie française, ce qui a incité le chef indiscuté de LFI à bousculer un huissier, à se plaindre de la présence du drapeau européen et à attaquer Cédric Villani, médaille Fields de mathématiques élu REM, qui, lui, porte une lavallière, sous le prétexte que ce « matheux », dixit M. Mélenchon, n’entendrait rien aux contrats de travail. « Cher Jean-Luc Mélenchon, lui a répondu l’élu de l’Essonne dans un tweet, en tant qu’ancien directeur de l’Institut Henri-Poincaré, j’en ai connu des contrats de travail, mais c’est toujours un plaisir de recevoir des cours particuliers ». Par la suite, les deux hommes se sont réconciliés, probablement parce que l’as des maths est doté de cette civilité exquise qui n’est pas, à proprement parler, la tasse de thé du provocateur en chef du monde politique.

Une idée de Marine Le Pen.

Quant à Marine Le Pen, elle a émis l’idée prodigieuse de permettre à tout député de former un groupe, alors que le règlement de l’Assemblée prévoit la constitution de groupes parlementaires à partir de quinze élus. Il n’y en a que huit du FN, ce qui est déjà beaucoup trop, mais quoi, ils veulent pouvoir crier au moins aussi fort que les 17 de LFI. C’est dire que la perception de la démocratie varie énormément d’un parti à l’autre et que la présence d’un groupe éléphantesque au sein de l’hémicycle suggère à ses faibles concurrents des mesures qui n’ont plus rien à voir avec ce qui est le fondement même de la république : un homme, une voix (mais pas plus).
Ce folklore parlementaire ne dit rien de ce qui va se passer pendant les cinq prochaines années à l’Assemblée nationale. Mais on sait quand même qui est en train de s’éclaircir la gorge pour mieux hurler ultérieurement, qui entend faire de l’obstruction, qui va voter pour ou contre, et pourquoi et comment. La CGT se rappelle au bon souvenir d’Emmanuel Macron en annonçant d’ores et déjà une journée de grève et d’action en septembre. Peu importe que le gouvernement ait prévu une cinquantaine de réunions pendant l’été sur la réforme du travail. La CGT dit non de toute façon. Dans tous ces changements que nous ont apportés les élections, il y a a moins une chose qui ne varie pas : l’ineffable constance du syndicalisme.

RICHARD LISCIA

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Les sacrifiés du changement

Un simple député
(Photo AFP)

Deux anciens Premiers ministres tirent la dure leçon des élections présidentielle et législatives : Manuel Valls quitte le parti socialiste et Jean-Pierre Raffarin abandonne les trois dernières années de son mandat de sénateur.

LE PARADOXE, chez M. Valls, c’est qu’il approuve le programme de la République en marche, mais qu’il fut le chef du gouvernement qui laissa partir son ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, sans se douter qu’il lui ouvrait la voie à une carrière fulgurante qui l’a conduit à la présidence de la République. Macron a fait ce que Valls aurait voulu faire, et avec des idées très proches. Une antipathie réciproque, sans doute induite par l’ambition de M. Macron, les a empêchés de travailler ensemble. Le Premier ministre de l’époque a tout fait pour écarter son ministre des responsabilités, notamment en le déchargeant de la loi Travail et en la confiant à Myriam El Khomry. Le triomphe de M. Macron l’incite sans doute aujourd’hui à oublier son sérieux différend avec l’ancien Premier ministre, mais de toute façon, M. Valls, qui l’a emporté d’à peine 139 voix contre sa rivale de l’Essonne, Farida Amrani, se retrouve simple député au sein d’un parti dominé par l’homme qui lui a donné tant de fil à retordre au sein de son gouvernement.

Après le pouvoir, les vicissitudes.

Par fidélité à ses idées, Manuel Valls, oubliant la mauvaise qualité de ses relations avec M. Macron, a souhaité se porter candidat à la députation avec l’étiquette En Marche ! Ce qui faisait de lui un godillot rejoignant une nombreuse troupe. Il était un parmi tant d’autres. Il a gagné d’un cheveu, ce qui n’est pas un score brillant pour un ancien Premier ministre. Il quitte maintenant le PS, et on le comprend, car il y était un personnage peu conventionnel par rapport aux idées du parti et qu’il s’y est fait un incalculable nombre d’ennemis, de l’espèce la plus hargneuse. Alors qu’il tentait de pousser François Hollande à changer de fond en comble sa politique économique, il a été combattu par les frondeurs et par d’autres socialistes à chacune de ses initiatives, notamment la loi Travail, sujet qui n’en finit pas de mettre en danger les exécutifs, et aussi la déchéance de nationalité que François Hollande a imaginée mais dont on a donné à Valls la co-paternité.

LFI et Dieudonné.

Jusqu’à l’arrivée de M. Macron, M. Valls a été le réformateur très rocardien du PS au point d’en donner la nausée aux frondeurs et à Martine Aubry. Aujourd’hui, que peut-il faire, en tant que député isolé, apparenté République en marche, quels nouveaux rapports peut-il établir avec le président, qu’est-ce qui peut le rapprocher du Premier ministre, qu’est-ce qui lui permettra de faire entendre sa voix ? Si sa vie, c’est la politique, celle-ci vient de lui infliger de cruelles déceptions. Mais comptez sur Valls pour ne pas céder à la déprime. Dans un entretien avec l’écrivaine Christine Angot, dans « Libération » de ce matin, il déclare tout net ce que beaucoup chuchotent, à savoir que le mouvement de M. Mélenchon, la France insoumise, « se compromet avec l’islam politique ». Il constate que sa rivale dans l’Essonne, Mme Amrani, a reçu le soutien de Dieudonné, l’humoriste antisémite, et n’a rien dit à ce sujet. Il dit que « la gauche n’est pas à l’aise avec ce sujet-là ». Il ajoute :« Ce n’est pas la première fois qu’il y a de la complaisance à gauche avec le terrorisme ». Ce sont des paroles fortes, mais pas du tout exagérées et qui portent sur le problème de l’antisémitisme et du terrorisme islamiste en France. Son jugement n’épargne pas ceux qui continuent de croire que les victoires de la gauche doivent être remportées à n’importe quel prix, quitte à faire un bout de chemin avec des gens voués à détruire la société française. En d’autres termes, ce que Valls combat, c’est ce sectarisme qui finit par renverser l’idéal que l’on est censé servir. Faire de la politique, c’est affronter ce danger insidieux, contre lequel hommes et femmes engagées ne savent pas toujours se défendre.
Manuel Valls, au terme d’un cycle pour lui très défavorable, aurait pu changer de métier, sauf, peut-être, qu’il n’en connaît pas d’autres. Jean-Pierre Raffarin, lui, abandonne complètement la politique, sans doute parce qu’il estime occuper son temps dans d’utiles actions privées. Il va fonder une ONG qui se consacrera à empêcher les guerres. Il a beaucoup voyagé, c’est un bon connaisseur de la Chine et il aura été toute sa vie un homme de raison et de modération, à l’abri des excès de langage et des effets de manche.

RICHARD LISCIA

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Trois partis en crise

A Calais, Bertrand sous le parapluie de Darmanin
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Le PS, LR et le Front national subissent, depuis la fin du cycle électoral, le contre-coup d’une défaite qui ne les a pas atteints avec la même violence mais les laissent tous trois dans un état proche de la décomposition.

LE PS était le plus vulnérable des trois mouvements car il était associé à une gestion pour laquelle la population a éprouvé une profonde aversion pendant presque toute la durée du mandat de François Hollande, dont le bilan n’a pratiquement été dressé par personne, comme si la dimension de l’échec entraînait une réaction charitable et donc un consigne de silence. On s’est d’autant moins attardé sur ce bilan que les convulsions du PS, laminé par une chute de 90% du nombre de ses députés, ont vite remplacé, dans les esprits, le souvenir des errances passées. En France, on s’inquiète toujours de la disparition d’un parti politique, parce qu’elle traduit un déséquilibre dangereux pour la suite, au cas où un dérapage de la majorité reporterait l’opinion vers l’opposition. Celle-ci ne peut jouer un rôle utile en période de crise que si elle est forte et peut se faire entendre.

La faute de Hollande.

M. Hollande s’est fait élire sur un programme qu’il fut incapable d’appliquer. Assez tôt dans l’exercice de son mandat, il a changé de fusil d’épaule et a commencé à mettre en oeuvre de coûteuses mesures de relance de l’économie qui commencent seulement cette année à produire des résultats. On dirait donc qu’il a été pris par le temps et que, si son mandat avait été plus long, il aurait été en capacité de faire campagne et peut-être d’être réélu. Mais il a soulevé contre lui non seulement les oppositions de droite et d’extrême gauche, mais aussi une partie du PS, qui a obligé Manuel Valls à gouverner au moyen du 49.3, méthode utilisée par nombre de chefs de gouvernement avant lui mais qui semble avoir cristallisé toute la hargne que le pouvoir inspirait à l’opinion. Le parti socialiste ne pouvait pas se relever d’un tel traumatisme.
Sur le plan électoral, les frondeurs ont été rejetés tout autant que les socialistes les plus traditionnels. Mais les courants expriment aujourd’hui leurs différences avec force et ne sont pas disposés à se réconcilier. Les conséquences de la défaite ne sauraient être minimisées. Les socialistes attachés à leur parti doivent apprendre la patience et faire une cure d’opposition qui leur permettra peut-être un jour de remonter la pente.

L’épisode Fillon.

Les Républicains et l’UDI ont essuyé un échec grave, principalement parce que, à la fin de l’année dernière, ils étaient censés gagner les élections qui viennent de s’achever. Mais ils représentent aujourd’hui la force d’opposition principale, grâce à leurs 132 députés (avec l’UDI). Cependant, comme le PS, ils sont divisés entre ceux qui souhaitent participer à l’action gouvernementale et ceux qui veulent la combattre. Eux aussi ont réussi non seulement à gâcher leurs chances électorales mais à brouiller leur message. Au lendemain de la défaite de François Fillon, ils ont cru utile de remanier sa plate-forme politique, notamment parce que les projets de réforme qu’elle contenait risquaient de déclencher une révolte sociale. Mais, du coup, les dispositions présentées par En Marche ! ont semblé plus consistantes que celles de LR et de l’UDI. L’erreur des Républicains aura été de se rallier à M. Fillon quand ils devaient, au contraire, lui demander de se démettre. Le rôle discret que Nicolas Sarkozy a joué dans le maintien de M. Fillon, par François Baroin interposé, a annihilé les chances de la droite dès le mois de février. La création d’un courant « très à droite » et qu’incarnerait Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, n’aurait pas eu lieu si un autre candidat que M. Fillon avait été investi par le parti avant la fin du mois de février. Aujourd’hui, M. Wauquiez livre un duel à Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, qui, dimanche encore, dénonçait son tropisme vers le FN. Tandis que les députés LR les plus à gauche annonçaient il y a quelques jours leur intention de voter la confiance au gouvernement. Les Républicains devraient écouter ce que M. Bertrand a à dire : il est le plus lucide d’entre eux et celui qui travaille le plus pour ses administrés.

FN : une tragi-comédie permanente.

Enfin, il y a le sort du Front national, lieu d’une tragi-comédie permanente, où les passions sont d’autant plus exacerbées que ce parti s’est cru aux portes du pouvoir et a été terriblement déçu par sa défaite à la présidentielle, puis aux élections législatives. Il reste néanmoins très bien implanté dans le territoire. La relation entre Marine Le Pen et Florian Philippot et la conduite d’un Jean-Marie Le Pen qui refuse de se laisser écarter expliquent probablement les divisions, la mauvaise humeur et le désarroi au sein du FN, tels que Marion Maréchal-Le Pen les a exprimées en refusant de se présenter à un nouveau mandat. On suppose que, si M. Wauquiez lorgne vers le FN, ce n’est pas pour le rejoindre mais pour lui prendre des électeurs. Une démarche fort peu originale. Elle a été utilisée deux fois par M. Sarkozy et la deuxième fois, en 2012, il a perdu.
Bien plus que le mode de scrutin et l’abstention, les partis politiques ont payé des erreurs qu’ils sont capables de commettre encore. Si les législatives ont chamboulé la répartition des députés dans l’hémicycle, c’est parce que la République en marche a fait à l’électorat une offre apparemment irrésistible. Des clivages idéologiques pré-existants, les fautes tactiques et stratégiques des autres mouvements expliquent largement la victoire de REM. Le PS ne risquait pas de rester au pouvoir après un quinquennat raté. LR ne pouvait pas triompher après avoir misé sur M. Fillon. Marine Le Pen ne pouvait espérer être élue présidente après sa prestation télévisée lamentable. Et enfin, si la France insoumise a survécu au raz-de-marée macroniste, c’est parce qu’elle suit aveuglément un homme et qu’elle aussi se présente comme une force de changement.

RICHARD LISCIA

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Brexit : le pire n’est pas sûr

Mme May (avec le Premier ministre espagnol) à Bruxelles
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La Première ministre britannique, Theresa May, garantit leur présence au Royaume-Uni aux Européens qui y vivent ; le président du conseil européen, Donald Tusk, laisse entendre que la Grande-Bretagne devrait renoncer à son projet de quitter l’Union européenne ; dans un entretien, le président Macron exprime un souhait dans ce sens ; et l’opinion britannique commencerait à douter d’une sécession qui risque de faire des dégâts économiques et financiers.

C’EST « LE FIGARO » de ce matin qui soulève cette très optimiste hypothèse. Elle a l’avantage d’être marquée au coin du bon sens, même si elle ne semble pas être réalisable à cause des crispations politiques que le référendum britannique a entraînées. Theresa May a sans doute compris que le « hard Brexit », la rupture pure et simple entre le Royaume-Uni et l’UE n’est plus possible. Avec un curieux acharnement, elle avait adopté, au lendemain du référendum, une position intransigeante, en partie pour satisfaire la majorité de 52 % qui exigeait le Brexit, en partie pour obtenir de l’UE le maximum de concessions grâce à sa position de force. La commission de Bruxelles avait aussitôt indiqué qu’elle ne se laisserait pas intimider par Londres, que les négociations seraient longues et extraordinairement complexes et que, pour quitter l’Union, clause écrite dans le traité européen, la Grande-Bretagne devait remplir les conditions mentionnées par le même traité.

Supprimer 750 accords.

La séparation, qui implique la suppression de quelque 750 accords liant Londres à l’Europe, ne peut être, quoi qu’en pensent les Britanniques encore attachés au Brexit, qu’une rude épreuve, avec des conséquences négatives. La dévaluation de facto de la livre sterling en est un exemple. Le financement par le Royaume-Uni des engagements qu’il a déjà pris vis-à-vis de l’Union est évalué à quelque 100 milliards d’euros. En acceptant de ne pas modifier le statut des Européens vivant et travaillant outre-Manche, Mme May fait un pas considérable en direction de la libre circulation des personnes, celle-là même que l’UE exige pour offrir à Londres un accord de libre-échange qui maintiendrait des relations commerciales et financières sans entraves entre les Anglais et les Européens.
Cependant, l’affaiblissement politique de Theresa May ne l’autorise pas à opérer un changement de cap aussi drastique. Elle vient de perdre des élections législatives qui l’ont privée de la majorité absolue au Parlement. Elle est très contestée, à cause de l’insécurité et de l’incendie d’une tour HLM qui a brûlé à Londres. L’incendie a fait plus de 60 morts. Très impopulaire, notamment dans la forte fraction de l’opinion publique qui est hostile au Brexit, elle l’est également chez les Brexiters, insatisfaits sur le plan économique et social et dubitatifs quant à sa capacité de trouver un accord convenable avec l’UE.

Un pays inquiet et divisé.

Depuis le référendum et la démission de l’ancien Premier ministre David Cameron, la Grande-Bretagne est à la fois morose, inquiète et divisée. Son modèle d’intégration des minorités est remis en cause par le terrorisme. Ses infrastructures sociales sont rongées par la rigueur budgétaire, à laquelle Mme May est associée. Ses perspectives internationales et son rayonnement à l’étranger sont limités. L’opposition travailliste, de son côté, a réussi à affaiblir le pouvoir sans pour autant le conquérir. Le chef du Labour, Jeremy Corbyn, qui se situe à la gauche de son parti, n’est ni un Européen enthousiaste ni un euro-sceptique. Le Royaume-Uni est donc en suspension, entre un pouvoir faible, une opposition faible, et des problèmes à résoudre qui nécessitent l’action d’un Premier ministre dynamique et visionnaire, appuyé sur une forte majorité.
La chef du gouvernement britannique n’a pas réussi à faire du Brexit une opération rentable pour son pays, et elle n’y parviendra pas dans les deux années que les négociations vont durer. Elle n’a pas non plus la stature qui lui permettrait d’expliquer à ses concitoyens pourquoi, en dépit du résultat du référendum, il est préférable de renoncer à la rupture avec l’Europe. Les arguments ne manquent pas mais, pour convaincre les Brexiters, il faut une autorité que Mme May n’a pas, comme elle l’a déjà prouvé avec des élections anticipées qui lui ont fait perdre son pari politique.

RICHARD LISCIA

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