Merah : le droit sans émotion

Eric Dupond-Moretti
(Photo AFP)

Frère du multiple assassin Mohamed Merah, Abdelkader Merah a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste, avec une peine de sûreté des deux tiers. Les juges, tous des magistrats, n’ont pas retenu la notion de complicité avec les crimes commis par Mohamed.

LES RÉQUISITIONS particulièrement sévères de l’avocate générale incitaient à croire qu’Abdelkader Merah serait condamné à la perpétuité. D’où une assez vive déception dans les rangs des familles des victimes. Défendu par Me Éric Dupond-Moretti, Merah a insisté pendant tout le procès sur son innocence, tout en reconnaissant son engagement personnel dans l’islamisme, dont les enquêteurs ont recueilli des preuves abondantes. Les parties civiles considèrent le frère aîné de Mohamed comme son mentor, son professeur de djihadisme, celui qui nourrissait l’esprit tourmenté de l’assassin et ne pouvait pas ignorer ses crimes. Certes, il n’existe aucune preuve susceptible de confondre l’accusé, aucun témoignage sur leurs conversations entre frères, aucun texte, aucune image de l’implication d’Abdelkader. Mais les magistrats pouvaient juger en vertu de leur intime conviction.

La déposition à charge d’Abdelghani.

Il n’est pas question, ici, de contester le rôle joué par Me Dupond-Moretti. Tout repris de justice a le droit d’avoir un avocat, tout avocat doit s’efforcer d’obtenir, pour son client, le jugement le moins défavorable. Mais, au terme de cinq semaines d’un procès censé apporter la riposte de la démocratie au pire danger auquel elle est exposée de nos jours, la technicité juridique semble l’avoir emporté sur la souffrance, donc l’émotion, des familles. On ne juge pas en fonction de ses sentiments bien sûr, mais Abdelkader n’a jamais eu un mot de compassion pour les victimes et son avocat lui-même ne semble pas avoir pris les précautions de langage suffisantes qui eussent apaisé les proches. Soucieux de refouler une pression populaire qu’il considérait probablement comme une sorte de « lynchage » virtuel, il en a presque oublié la source, c’est-à-dire la nature indescriptible des crimes. Il ne faut pas oublier le contexte d’insécurité croissante dans lequel s’est déroulé le procès, la douleur encore très vive des parties civiles cinq ans après les faits, la nature particulièrement odieuse des assassinats auxquels Mohamed s’est livré, le délire djihadiste de toute la famille Merah, cellule où la haine des institutions républicaines, des juifs, des musulmans intégrés dans la société française était partagée par la soeur, le père, la mère et deux des frères. Seul le frère aîné, Abdelghani, a échappé à cette psychose. Comment se fait-il que les magistrats n’aient pas retenu la déposition à charge qu’il a faite contre Abdelkader ?

Lancer un avertissement.

Un crime en vaut un autre et je me garderai bien d’en établir la hiérarchie. Toute la France est révulsée par l’assassinat de deux soldats français et musulmans (le troisième est paralysé à vie) auxquels Mohamed Merah reprochait sans doute d’avoir trahi la charia. Il demeure que la violence ultime à laquelle il s’est livré, c’est le meurtre de quatre personnes, dont deux enfants, à l’école juive de Toulouse. Il a poursuivi une petite fille avant de lui loger une balle dans la tête. La brutalité nazie d’un tel crime doit nous faire prendre conscience des dangers de l’antisémitisme en France, sur lequel l’opinion pose un voile pudique qui lui permet de penser à autre chose. Mais le nombre des agressions antisémites en France reste préoccupant, comme en témoigne une manchette, un article et un éditorial du « Monde » daté d’aujourd’hui. Faut-il creuser l’âme d’Abdelkader pour croire qu’il ne soutenait pas les actes de son frère, qu’il ne se réjouissait pas des malheurs que Mohamed infligeait à des innocents? Faut-il se satisfaire de ce que les actes les plus odieux doivent être prouvés scientifiquement alors qu’ils sont déjà établis par des faits concordants et par des propos dont l’intolérance pour les autres en général et pour les juifs en particulier ne fait aucun doute ?

Une simple question.

Je pose la question à Me Dupond-Moretti, dont je ne conteste ni le talent ni l’amour du droit. Que doit faire un Français juif, en France, en 2017 ? Se contenter des demi-mesures qui ne changent rien aux insultes, aux coups, aux crachats, à la double profanation de la stèle érigée en souvenir d’Ilan Halimi, à la défenestration d’une femme juive, à la peur qui gagne des quartiers désignés comme juifs, au danger qu’il y a désormais à se rendre dans une synagogue ou une yeshiva ? Comment, au nom de la bien-pensance et de la tolérance, peut-on continuer à ignorer d’où viennent ces attaques multiples, comme s’il n’était pas évident que de jeunes musulmans irrespectueux du droit, comme immunisés contre tout principe républicain, s’en prennent systématiquement et lâchement à des enfants ou à des adolescents juifs ? Pourquoi ne pas admettre que cette situation devient intolérable mais que, à ce jour, elle n’a pas encouragé les pouvoirs publics à prendre des mesures de répression, ni même à dénoncer les auteurs de ces agressions ? La France est-elle égalitaire si certains de ses sujets sont exposés à tous les dangers, comme en 1942 ? Un jugement plus dur, et tant pis s’il n’eût pas été tout à fait conforme au droit, aurait été considéré comme un avertissement à la faible minorité de Français musulmans engagée dans la haine et surtout la violence antisémite.

RICHARD LISCIA

PS- Le parquet a fait appel du verdict. Il y aura donc un nouveau procès et une chance de durcir la peine infligée à Abdelkader Merah.

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Terreur : complexité de la lutte

L’assassin de New York
(Photo AFP)

L’attentat de New York (une camionnette conduite par un Ouzbek, Sayfullo Saïpov, a renversé et tué six personnes et blessé onze autres) montre principalement que la déroute militaire de Daech en Syrie et en Irak n’empêche pas les actes terroristes de se multiplier hors du Proche-Orient.

SAïPOV est aux États-Unis depuis 2010. Il a bénéficié d’une loterie annuelle qui, chaque année, accorde 50 000 visas permanents à des personnes du monde entier. Il a essayé de vivre dans l’Ohio, puis en Floride, avant de s’installer à Paterson, New Jersey, à quelque trente kilomètres de New York. C’est là qu’il travaillait en tant que chauffeur Uber. Il a été blessé par des policiers et, sur son lit d’hôpital, il s’est félicité de son acte. Le président Trump a réagi à l’annonce de l’attentat avec colère. « Nous sommes victimes, a-t-il dit, du politiquement correct ». M. Trump ne veut plus entendre parler de la loterie des visas, dernier vestige de la générosité américaine, réclame la peine de mort pour l’assassin, après avoir envisagé de l’envoyer à Guantanamo. Quand et pourquoi Saïpov s’est-il radicalisé ? Pourquoi donner un visa au ressortissant d’un pays qui a fourni de larges bataillons de terroristes, pourquoi n’a-t-il pas été surveillé? Ces questions traduisent l’insuffisance de la coordination des services de sécurité américains, la complexité de lutte anti-terroriste et une prise de conscience : la répression des crimes n’a aucun effet préventif. Ce qu’il faut, c’est un système de détection de la préparation des attentats plus efficace.

L’affaire Merah.

Ce qui nous renvoie au cas de la France où la nouvelle loi anti-terroriste vient d’être promulguée. Elle remplace l’état d’urgence, qui n’a duré que trop longtemps. Certaines de ses dispositions s’inspirent d’ailleurs des mesures prévues dans le cas de l’état d’urgence, ce qui fait bondir les avocats : dans ce contexte général de peur et parfois de panique, ils sont les derniers, avec la gauche, à se préoccuper du droit. Leur combat n’est pas négligeable, comme en témoigne l’action personnelle de Me Éric Dupond-Moretti, qui défend le frère de Mohamed Merah dont il a demandé l’acquittement, bien que les familles des victimes jugent son rôle incompréhensible, sinon inacceptable. Abdelkader Merah a fait l’objet d’une longue et impitoyable attaque de l’avocate générale, mais lui et son avocat s’appuient sur l’absence de preuves le concernant. On a toutes les raisons de penser qu’il a incité son frère à commettre ses effroyables crimes, mais on ne peut pas le prouver.

A quoi sert la loi anti-terroriste.

Le verdict tombera aujourd’hui et il est certain qu’Abelkader Merah sera condamné à une lourde peine. Le procès, qui a duré cinq semaines, a longuement exposé la souffrance des familles, la cruauté inhumaine de Merah, une famille intoxiquée par le djihadisme, un antisémitisme forcené, une haine profonde pour les institutions, l’armée notamment. Pourtant, Me Dupond-Moretti a fondé sa plaidoirie sur le seul droit, qui met la preuve au-dessus de l’intime conviction des magistrats. Ainsi est parfaitement décrite la complexité du combat anti-terroriste : les démocraties sont bien mal préparées à juger des criminels qui nient le fondement même de leurs institutions. M. Trump, qui a toujours une solution simple pour ce genre d’affaires, ne s’embarrasse guère des prescriptions du code pénal. Si Saïpov comparaît devant un tribunal de l’État de New York, il ne peut pas être condamné à mort. Il peut l’être en revanche s’il est traduit devant une juridiction fédérale. En France, la peine de mort n’existe plus depuis 35 ans. Si la loi anti-terroriste durcit la répression, c’est moins pour garantir leur sécurité aux citoyens français que pour empêcher que les prochains attentats soient attribués à la fin de l’état d’urgence.
Ce que la gauche, nombre de magistrats de gauche et la plupart des avocats ne comprennent pas, parce qu’ils rejettent la politisation du droit pénal. Mais ils ne sont pas à place du pouvoir. La réaction populaire au durcissement des peines et des mesures de prévention contenues dans la loi anti-terroriste est à peu près nulle. Un attentat de masse ne manquerait pas d’ouvrir une polémique particulièrement nocive sur la fin de l’état d’urgence. On comprend les défenseurs du droit, on ne condamne pas pour autant les préoccupations du pouvoir.

RICHARD LISCIA

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Trump aux abois

Robert Mueller
(Photo AFP)

Robert Mueller, l’ancien directeur du FBI, procureur spécial chargé de faire toute la lumière sur une éventuelle ingérence russe dans l’élection présidentielle de novembre dernier qui a mis Donald Trump au pouvoir, a inculpé l’ancien directeur de campagne du président américain et deux de ses conseillers.

M. MUELLER, dont le travail est resté secret pendant des mois, vient d’en donner une traduction en accusant Paul Manafort, qui fut directeur de la campagne de Trump de juin à août 2016 (il a été licencié par le candidat républicain) et un associé, Richard Gates, de complot contre les États-Unis, de blanchiment et de non-déclaration de comptes détenus à l’étranger. De son côté, George Papadopulos, un proche des deux premiers, a été accusé d’avoir menti aux enquêteurs et d’avoir eu des contacts avec des Russes qui se targuaient de pouvoir « salir » Hillary Clinton, l’adversaire de M. Trump. M. Manafort et M. Gates ont été assignés à résidence.

Une élection faussée ?

Les accusations qui pèsent sur eux sont graves. M. Manafort aurait des comptes à l’étranger représentant un montant de 75 millions de dollars et, d’ailleurs, il mène grand train. Il possède plusieurs propriétés de luxe, dont un appartement dans la tour Trump à New York. Bien entendu, le sujet qui passionne le public américain ne concerne pas l’évasion fiscale monumentale à laquelle M. Manafort pourrait s’être livré. Il porte sur ses relations avec des Russes qui se seraient targués de ruiner la campagne de Hillary Clinton en 2016 en diffusant d’innombrables messages négatifs contre la candidate démocrate sur les réseaux sociaux. Le hasard a voulu que des représentants de Facebook, Twitter et Google doivent témoigner à partir d’aujourd’hui au sujet de la manipulation qui a permis la diffusion de tels messages. Selon les enquêteurs de M. Mueller, l’opération de déstabilisation de Mme Clinton par la Russie (et par l’ancien président ukrainien pro-russe, Viktor Ianoukovitch) a été infiniment plus vaste que ce que l’on croyait.
Donald Trump a évidemment réagi sur Twitter avec son élégance coutumière : « Pourquoi, a-t-il écrit, Hillary la crapule et les démocrates ne sont-ils pas visés ? Il n’y a pas de collusion entre les Russes et moi ! ». Tandis que sa porte-parole, Sarah Huckabee Sanders, fidèle à la langue de bois, affirmait : « Tout cela n’a rien à voir avec la campagne » (de Trump).

La Maison Blanche encerclée.

Les révélations faites par le procureur spécial ressemblent à un encerclement progressif de la Maison Blanche, ce qui explique la fureur du président : il craint que les progrès des enquêteurs ne les conduisent dans le bureau ovale. Menacé par un scandale dont l’opinion mondiale devinait les lignes de force depuis longtemps, il risque de réagir avec la brutalité qui le caractérise. Il pourrait limoger M. Mueller ou gracier les trois hommes pris dans ses rets. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif serait de mettre un terme à une enquête qui lui donne des sueurs froides et affaiblit sa présidence ; laquelle, par ailleurs, ne brille guère par son bilan. Sa cote de popularité se situant à 38 %, il est cependant peu probable que ses conseillers le laissent s’égarer dans le déni de justice. Il lui a fallu beaucoup moins que le limogeage d’un magistrat indépendant pour jeter des manifestants dans la rue.
Si la presse relaie avec fébrilité l’action judiciaire de M. Mueller, le parti républicain est plus embarrassé que jamais par un président qui, un an après son élection, n’a toujours pas adopté les programmes annoncés et se contente de défaire, quand il le peut, ceux que son prédécesseur avait mis en place. Mais les démocrates ne semblent pas bien armés pour prendre la relève au cas où M. Trump serait « empêché », hypothèse peu probable, ou tout au moins mis dans l’incapacité de se présenter pour un second mandat. Ce que l’opinion retiendra quand même, c’est que Trump, qui, à ce jour, continue à accabler Mme Clinton de ses injures, apparaît désormais comme celui qui les mérite. L’enrichissement personnel de M. Manafort n’est que peccadille par rapport aux méthodes électorales auxquelles M. Trump a recouru et qui relèvent de l’intelligence avec une puissance étrangère.

RICHARD LISCIA

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Espagne : la stratégie de Rajoy

Rajoy annonce les élections en Catalogne
(Photo AFP)

En convoquant des élections pour le 21 décembre, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, espère empêcher l’indépendance de la Catalogne par les moyens du droit. Mais l’issue du scrutin est incertaine.

LE CHEF du gouvernement de Madrid semble avoir renoncé à utiliser la force, au moins pour le moment, en se cantonnant exclusivement à l’application du droit. Le recours à l’article 155 de la Constitution, considéré comme un coup de force par les indépendantistes catalans, relève certes de la contrainte car il n’a jamais été appliqué jusqu’à présent. Mais, non sans une certaine habileté, M. Rajoy a réussi à remettre la crise entre Madrid et Barcelone dans le giron de la loi. À écouter les débats entre unionistes et indépendantistes, on est forcé de relever la part de mauvaise foi de ces derniers. Le vote de l’Assemblée catalane qui a permis à Carles Puidgemont d’annoncer l’indépendance de la Catalogne n’a pas été celui d’une majorité. Sur les 135 élus qui composent l’Assemblée, 73 n’ont pas participé au vote, 10 ont voté non, deux se sont abstenus et ce sont au total une soixantaine de députés qui ont voté oui. Comme disait la droite française pour d’autres circonstances, le quorum n’a pas été atteint.

Une manifestation unioniste.

M. Puidgemont, dans la foulée, a organisé le référendum dans des conditions burlesques, avec des urnes non cadenassées, aucun contrôle de l’identité des votants et dans une atmosphère si propice à la confusion que la plupart des unionistes n’ont pas voté. Les indépendantistes, depuis le début de la crise, ont favorisé un climat qui excluait du débat ceux des Catalans qui restent fidèles au pouvoir central. Pour la consultation, aucun règlement précis n’a été adopté. Non seulement, elle bafouait les droits constitutionnels, mais tout a été fait pour que le résultat satisfasse les indépendantistes. L’autre habileté de Rajoy, c’est d’avoir réveillé la conscience politique des unionistes de Catalogne, qui ont finalement organisé une manifestation comparable en nombre à celle des indépendantistes. Or une indépendance ne peut exister que si elle est reconnue, non seulement par le pays dont le nouvel État se détache, mais par la plupart des États du monde. Ce n’est pas le cas. À ce jour, aucune capitale n’a reconnu l’État catalan, qui n’existe donc que dans la tête des indépendantistes.
Beaucoup d’observateurs insistent sur la nécessité du dialogue entre Barcelone et Madrid. Mais M. Rajoy ne peut pas négocier après que M. Puidgemont, dont on note la fragilité politique personnelle, l’a mis devant le fait accompli. Négocier, c’est déjà reconnaître l’État catalan. Le chef du gouvernement espagnol essaie donc de démontrer que, dans le cadre d’élections sérieuses, légitimes et contrôlées, les Catalans prouveront qu’ils ne sont pas majoritairement indépendantistes. Il s’agit d’un pari risqué, car, selon un sondage, l’élection de la nouvelle Assemblée ferait apparaître une faible majorité en faveur de l’indépendance.

Risques immenses.

D’aucuns, comme Florian Philippot, dénoncent le rôle de l’Europe qui, depuis qu’elle existe, n’a cessé de favoriser le régionalisme. C’est vrai. Mais le régionalisme européen n’est pas autre chose qu’une forme avancée de la décentralisation. C’est la décentralisation poussée de l’Espagne qui a fait de la Catalogne la région plutôt prospère et dynamique qu’elle est devenue. C’est l’Union européenne qui l’a transformée et modernisée. De là à créer une frontière avec le reste de l’Espagne, il y a un pas désastreux à ne pas franchir. L’UE a déjà prévenu la Catalogne, comme elle l’a déjà fait pour l’Écosse, que son affranchissement de l’Espagne ne lui permettrait pas de maintenir son appartenance à l’Europe. Si donc il y a un avantage dans l’élection du 21 décembre, c’est peut-être parce qu’elle offre 7 à 8 semaines de réflexion. Les indépendantistes doivent se rendre compte qu’arracher l’indépendance avec une majorité simple est contraire aux voeux de la moitié des Catalans. Que les conséquences économiques, sociales et géopolitiques de leur démarche sont catastrophiques. Qu’ils se sont auto-persuadés de leur bon droit, non sans arrogance et égoïsme. Qu’ils exagèrent les reproches qu’ils font au pouvoir central. Qu’ils font des rappels historiques sans signification. Oui, la Catalogne fut une nation, oui elle a une langue. Mais le morcellement des États européens est anachronique, le développement d’une région est parfaitement compatible avec la construction européenne et, dans la lutte contre le franquisme, les Républicains n’étaient pas tous des Catalans. Ils ont inventé leur cause de toutes pièces et, pour la faire triompher, ils sont prêts à prendre des risques immenses.

RICHARD LISCIA

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Le Père Noël et la violence

Macron à Cayenne
(Photo AFP)

Le président de la République, en visite en Guyane, a déclaré qu’il n’était « pas le Père Noël » et que « les Guyanais n’étaient pas des enfants ». De violentes émeutes se sont alors produites qui ont ravagé le centre de Cayenne.

ON POURRAIT dire d’Emmanuel Macron qu’il est incorrigible. Ce n’est pas la première fois qu’il s’exprime crûment, sans tenir compte du contexte, en utilisant un langage à la fois sincère et blessant. Il dit ce qu’il pense, contrairement à la posture traditionnelle des chefs d’État, qui consiste à habiller les sujets polémiques dans un discours apaisant. La règle, c’est-à-dire cet élément majeur de l’exercice du pouvoir qu’est l’hypocrisie, exige de tout responsable qu’il commence le moindre de ses propos par la réaffirmation du respect que lui inspirent ses concitoyens, par la reconnaissance de leur souffrance, par l’idée qu’il leur doit tout et qu’ils ne lui doivent rien. Logorrhée propre à cacher l’impuissance de l’État. Plus la personne sollicitée par les foules exprime sa compassion, moins, en général, il va exaucer leurs voeux multiples.

La crise d’avril.

M. Macron est allé en Guyane quelques mois après que ce département d’outremer fut secoué par une grève générale et des manifestations en avril dernier. Le gouvernement précédent a fini par passer un accord avec les représentants des manifestants en leur promettant d’injecter aussi vite que possible 1,2 milliard dans l’économie guyanaise et de réfléchir à un effort ultérieur de deux autres milliards exigés par un collectif qui se nomme Pou Lagwiyann Dékolé. Promesse de Gascon, car tout indiquait que les socialistes ne resteraient pas au pouvoir. Bien entendu, les Guyanais réclament cet argent. M. Macron a seulement refusé de rencontrer les représentants du collectif, que le président décrit comme des « hommes en cagoule ». Sur le fond, la position du président est correcte. S’il doit y avoir continuité de l’Etat, elle ne peut concerner que ses engagements fermes. C’est pourquoi M. Macron refuse de négocier avec le collectif l’octroi de deux milliards supplémentaires. Depuis six mois, la Guyane est en ébullition, car les besoins de sa population sont énormes et les paroles du président ont joué le rôle de l’étincelle qui allume l’incendie. Le président hérite d’une crise liée à la pauvreté et à la précarité qui existe depuis des décennies.

Continuité de l’État.

La France est fort peu généreuse avec ses territoires éloignés dont le sous-développement chronique réclame de lourds investissements. Leurs populations songent d’autant moins à s’affranchir de la tutelle française que les difficultés sociales les accablent. Un plan sérieux de relance économique pour les « confetti » de la République coûterait une fortune, sans forcément obtenir des résultats satisfaisants. On comprend, dès lors, que les Guyanais aient atteint les limites de la patience et qu’ils se révoltent. Et le chef de l’État aurait dû prendre en compte le cas particulier de ce département d’outremer avant de dire que « les Guyanais ne sont pas des enfants ». D’autant qu’il a assuré la Guyane que le plan de 1,2 milliard serait bien appliqué.
Ce sérieux incident, provoqué par la seule liberté de ton du président, ne doit pas remettre en cause la totalité de son discours politique. Il n’a pas tout à fait tort d’éviter les nuances, les approximations et les demi-mensonges et il serait bon que les Français s’habituent à cette forme de langage, qui est beaucoup plus sincère que les propos tenus habituellement par la classe politique. Sur le plan de la pure logique, un président n’est pas le Père Noël, vérité que nul ne peut contester. L’expression signifie que le pouvoir ne peut pas régler les problèmes par la seule dépense publique, au moment où il est essentiel qu’elle diminue. Cette vérité est moins applicable aux Guyanais qu’à la retraite des salariés de la SNCF et à la semaine de 35 heures.

RICHARD LISCIA

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Chine : craintes et espoirs

Un Xi en pleine forme
(Photo AFP)

Au terme du dix-neuvième congrès du parti communiste chinois, Xi Jinping a augmenté son emprise sur le pays-continent, réaffirmé la puissance de la deuxième économie du monde, écarté toute contestation, et renforcé un régime fondé sur le parti unique.

CERTES, Xi Jinping a diminué considérablement une corruption tentaculaire qui infectait tous les rouages de l’État. Mais il n’y est parvenu que par une répression d’une extrême sévérité qui s’étend au domaine politique. L’exaltation des immenses progrès de la Chine se nourrit du rejet de la démocratie parlementaire et du modèle occidental. Le nationalisme, exacerbé par la taille du pays, par sa démographie et par ses conquêtes économiques, permet à Xi de renouer davantage avec la tradition maoïste qu’avec celle de Deng Xiaoping. La main-mise du parti sur le peuple interdit tout espoir d’évolution en faveur du pluralisme et des libertés essentielles. Les provocations militaires, la réitération incessante du droit inaliénable de la Chine continentale non seulement à « normaliser » Hong Kong, mais à intégrer Taïwan, une conception des échanges commerciaux qui fait de la Chine la nation la plus favorisée sont aussi alarmants que la chasse aux dissidents, l’opposition à la liberté d’expression, à la contestation politique, à la variété des cultures.

Les exportations font la force.

Mais la Chine d’aujourd’hui, incitée par ses succès à jouer un rôle diplomatique plus important, semble moins menaçante que pendant la période de son ébullition maoïste. Xi amorce peut-être une sorte de retour idéologique à un régime sous la férule d’un homme providentiel, mais même les dictateurs doivent rendre des comptes au peuple quand les choses ne vont pas ; et désormais les Chinois auraient beaucoup à perdre si le parti se lançait dans des aventures géopolitiques. Comme on le constate avec la Corée du Nord, la Chine peut aussi avoir un effet apaisant sur les tensions, étouffer les bruits de botte, calmer la folie de Pyong Yang qui, pourtant, se réfère au maoïsme. S’il est vrai que l’Empire du milieu ne veut rien lâcher de son territoire, de ses intérêts, de ses ambitions, il est bien peu probable qu’il soit gagné par la déraison. On est admiratif devant le triomphe économique chinois, mais il ne faut pas perdre de vue que, sans le marché américain, il n’aurait pas eu cette dimension. C’est l’extraordinaire avidité des Etats-Unis et de l’Europe pour les importations à bon marché qui a assuré les Trente Glorieuses de la Chine.
Pékin adopte des comportements, comme la conquête d’ilots qu’elle transforme en bases militaires, ou tient un discours nationaliste, mais ne fait encore rien qui puisse mettre en danger son développement économique et social. Xi estime avoir déjà prouvé que la démocratie parlementaire n’est pas le meilleur des systèmes et, de fait, l’Amérique et l’Europe sont en crise et cherchent des solutions à leurs difficultés qui pourraient un jour passer par des changements institutionnels. En Russie, par exemple, Vladimir Poutine augmente son pouvoir en dénigrant l’Europe et l’Amérique systématiquement.

Le danger de la dette.

Cependant, le recul des démocraties ne signifie pas que la formule chinoise soit inoxydable. S’il y a une répression en Chine et en Russie, c’est bien parce qu’il y a d’abord une contestation. Aujourd’hui, Xi apparaît au monde comme un nouveau Mao : non seulement il a tous les pouvoirs mais il dirige une Chine riche. La seule question porte sur ce chariot bancal dont une roue est l’Etat policier et l’autre roue le développement économique. Comme si le peuple chinois, au sein duquel règnent de terribles inégalités d’ailleurs liées à l’économie de marché, se contenterait éternellement d’un régime qui le fait manger à sa faim en échange d’un dur labeur. L’histoire a largement démontré que, lorsque l’homme est rassasié, il commence à réfléchir. Un pouvoir écrasant est aussi celui qui a toutes les responsabilités. Quand le rythme de croissance a baissé il y a quelques années, la Chine a relancé l’économie en inondant le marché de liquidités. Aujourd’hui, son endettement est colossal, environ 250% de son produit brut. C’est ce qu’on appelle une bulle. Si elle explose, elle fera beaucoup de ravages et pas seulement en Chine. Le parti communiste devra alors s’en expliquer, d’autant que la classe moyenne, qui boursicote et n’a jamais connu que l’amélioration de son niveau de vie, sombrera dans l’amertume et le mécontentement.

RICHARD LISCIA

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LR : feuilleton palpitant

Darmanin avec Philippe
(Photo AFP)

Le bureau politique des Républicains s’est réuni hier soir et a décidé d’exclure les élus du parti qui soutiennent ou participent à la politique du gouvernement. Le quorum n’ayant pas été atteint, la décision définitive est reportée au 31 octobre.

LE COMPORTEMENT des Républicains fait l’objet des quolibets de toute la classe politique, de l’indifférence amusée des personnalités désignées pour l’exclusion et de la totale incompréhension de l’opinion publique. Non pas qu’il soit difficile d’analyser les motivations des accusateurs, qui refusent de « collaborer » avec le gouvernement. Ce qui est étrange, c’est que la procédure n’est ni brève ni vraiment indispensable. Or plus elle dure, plus elle ridiculise LR, parti de plus en plus assimilé à un groupe de revanchards qui feignent d’ignorer le vrai problème : le vaste conflit de tendances entre progressistes et conservateurs au sein de la droite et du centre.

A droite, toute !

Le bureau politique de LR comprend 126 membres, le quorum est de 63 et il n’a pas été atteint hier soir. Bernard Accoyer, secrétaire général du parti, a donc voulu éviter tout recours juridique au vote d’exclusion et mettre un terme à l’affaire en réunissant le 31 octobre un nouveau BP. Les incriminations énoncées par le bureau sont claires : il dénonce les ralliements individuels à la majorité présidentielle, le soutien de certains « constructifs » à des candidats de la République en marche et, à Gérald Darmanin, de s’être présenté aux sénatoriales sur les listes LREM. Quant à Edouard Philippe, actuel Premier ministre, ancien maire du Havre et ancien républicain, le BP s’est contenté d’entériner son « départ ». Avec une possibilité de retour ? Cela signifie seulement que les « dissidents » sont partis sans avoir convaincu l’ensemble des Républicains de choisir la majorité plutôt que l’opposition. La candidature et l’élection probable de Laurent Wauquiez à la présidence du parti, les vives attaques de LR à l’Assemblée contre le programme gouvernemental confirment l’orientation de la droite, qui se présente d’ailleurs comme « le premier parti de l’opposition ».

Un choix idéologique.

Il s’agit bel et bien d’un choix idéologique fait par une partie du bureau politique et, sans doute, avec l’accord des militants. La preuve en est qu’Alain Juppé, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, François Baroin, Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau, qui ont chacun une sensibilité politique spécifique, n’ont pas participé au scrutin du BP. Et ils ne le feront pas davantage le 31 octobre. Au lieu de reconnaître la fracture croissante que la candidature de M. Wauqiez provoque au sein de LR, Bernard Accoyer présente la crise du parti comme la simple dissidence d’une poignée d’élus en quantité négligeable. S’il est vrai que les militants plébisciteront M. Wauquiez, il n’en va pas de même avec l’électorat LR qui, dans les sondages, approuve majoritairement les réformes d’Emmanuel Macron.
On discutera à l’infini l’exclusion par un parti de quelques-uns de ses membres. Sans trop caricaturer LR, on peut voir dans cette méthode quelque chose qui rappelle les techniques des régimes à parti unique. Ce que ne voient pas les censeurs républicains, c’est l’archaïsme de leur comportement, le déni hypocrite des vraies cassures au sein de la droite, l’intolérance, sous la forme d’éviction, à la liberté d’expression, la sclérose de l’inspiration chez certains des membres LR qui ne comprennent pas qu’un ras-de-marée a balayé cette année le vieux monde, celui où ils continuent à vivre, sans avoir pris acte du changement.
C’est d’autant plus regrettable que les Républicains se sont entêtés à défendre la candidature de François Fillon au moment même où elle sombrait irrémédiablement. Ils l’ont fait sous la pression de Sens commun qui continue à noyauter leur parti et dont le président, Christophe Billan, a évoqué récemment un rapprochement avec Marion Maréchal-Le Pen. Ce que M. Wauquiez, bien sûr, a démenti. Aussi bien M. Accoyer, qui s’est prêté à la comédie de l’exclusion pour ne pas avoir à expliquer l’orientation droitière de LR, devrait-il proposer une exclusion de Sens commun. S’il ne le fait pas, c’est que, au fond, il sait sur quelle voie s’engage son parti. Il sait qui, dans cette évolution très périlleuse, mène le bal. Sans admettre que des hommes de droite, Philippe, Darmanin, Le Maire, Lecornu mènent tambour battant les réformes naguère souhaitées par LR. Laurent Wauquiez, pour sa part, commet la même erreur que François Fillon. Il s’appuie sur une majorité de parti alors qu’il aura besoin, un jour, d’une majorité nationale.

RICHARD LISCIA

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France, Égypte, droits de l’homme

Al-Sissi, avec la ministre de la Défense, Florence Parly
(Photo AFP)

Le président égyptien, Abdel Fatah al-Sissi, est reçu aujourd’hui par Emmanuel Macron. De toutes parts, le chef de l’État est sommé de réclamer à son homologue l’application des droits de l’homme dans son pays, où règne l’arbitraire judiciaire et policier. Les chances de notre président sont minces.

D’AILLEURS, il n’est pas sûr que M. Macron ait tellement envie d’évoquer le sujet avec le président-maréchal al-Sissi. L’Égypte, avant l’Inde et le Qatar, fut, en 2015, le premier pays à nous acheter des Rafale, ce qui améliore à l’infini les perspectives de développement des usines Dassault. C’est Jean-Yves Le Drian, quand il était ministre de la Défense du gouvernement socialiste, qui a réalisé cet exploit. Aujourd’hui, M. Le Drian est ministres des Affaires étrangères. Peut-on croire que le gouvernement actuel soit en mesure d’exercer sur le pouvoir égyptien des pressions suffisantes pour qu’il renonce à mener son pays à la baguette ? Deuxième question : un affaiblissement du régime égyptien est-il souhaitable ?

Rien n’a changé.

Le réalisme le plus élémentaire conduit à rappeler que le printemps égyptien a fait long feu depuis longtemps. Après la chute de Hosni Moubarak, la volonté populaire a placé les Frères musulmans au pouvoir. L’armée les en a délogés. Résultat : l’Égypte avait un régime militaire avant la révolution, elle a maintenant le même, avec des officiers différents. M. al-Sissi applique un programme encore plus répressif que celui de M. Moubarak. Il bâillonne la presse, il pourchasse sans relâche les Frères musulmans (ce qui ne le rend pas aimable à l’égard du Hamas à Gaza), il fait régner l’ordre par la dissuasion policière. Il est allié à l’Arabie saoudite dans son différend avec le Qatar, ses achats d’armes sont financés par Ryad, il maintient la paix avec Israël. En outre, il est hostile à toute intrusion de la religion dans la vie politique. Il se bat contre les mouvements djihadistes qui sèment la terreur dans le Sinaï et parviennent à tendre à l’armée égyptienne des embuscades causant la mort de dizaines de soldats. Il tente d’anéantir les combattants de Daech qui ont quitté la Syrie et l’Irak et tentent, par le sud désertique, de rejoindre la Libye, où ils renforceraient un bastion d’extrémistes qui, jusqu’à présent, ont empêché le retour de la paix dans ce pays.

La lutte contre Daech.

Le président al-Sissi n’est donc pas tout mauvais. De son vaste pays surpeuplé, il essaie de faire une puissance économique, tâche difficile que compliquent énormément la présence des Frères musulmans renvoyés à la clandestinité et peut-être un manque de compétence gouvernementale. Il n’est pas à l’abri d’attentats commis souvent contre des touristes, ni d’une subversion qui risque de déstabiliser l’Égypte. Aucun gouvernement français ne peut ignorer le très délicat équilibre qu’assure l’armée égyptienne, son rôle anti-terroriste, l’utilité qu’elle a dans le dossier libyen, sa discrétion concernant Israël. Et en plus, l’Égypte nous achète des Rafale ! Faut-il que nous sacrifions tous nos intérêts aux droits de l’homme?
Cela ne veut pas dire que nous devions y renoncer par pur égoïsme. M. Macron n’a pas pris l’engagement de parler du sujet avec le maréchal, mais rien ne l’empêche de lui dire qu’une répression excessive est contre-productive, y compris dans la lutte contre les Frères musulmans. Que les journalistes doivent rester libres. Que des procédures judiciaires inspirées des nôtres sont indispensables, même quand des extrémistes commettent des attentats. Que la police doit réprimer ses instincts plutôt que le peuple et respecter les règles du droit. Que la torture est intolérable et que la violence publique donne le plus souvent de très mauvaise résultats, comme le démontrent les échecs de l’armée égyptienne devant les attentats, embuscades et attaques. M. al-Sissi s’était engagé à rendre leur sécurité aux Egyptiens, il n’y parvient guère.
Ce qui risque de convaincre M. Macron d’ignorer le sujet, c’est le réalisme. C’est un coup d’État militaire qui a porté M. al-Sissi au pouvoir. Des élections ont naguère favorisé la victoire des Frères musulmans. De sorte que la démocratie a apporté l’extrémisme. Les Frères représentent, jusqu’à preuve du contraire, une fraction si importante de la population que tout retour à une république parlementaire pourrait entraîner leur triomphe. C’est l’Égypte, c’est le Moyen-Orient, et le schéma libéral européen n’y est, hélas, pas encore applicable.

RICHARD LISCIA
PS- Au terme d’un entretien avec le président al-Sissi, Emmanuel Macron a déclaré qu’il n’entendait pas lui « donner des leçons » en matière des droits de l’homme, ce qui confirme l’analyse ci-dessus, mais déçoit beaucoup les ONG engagées en faveur des droits.

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Le cas italien

Voter à Venise
(Photo AFP)

Deux régions du nord de l’Italie, la Lombardie et la Vénétie ont participé à un référendum légal sur l’obtention d’une plus grande autonomie. Lombards et Vénitiens ont voté massivement en faveur de leur affranchissement du pouvoir central à Rome.

LE CAS ITALIEN n’a rien à voir avec le séparatisme catalan en Espagne. La Lombardie et la Vénétie n’envisagent pas de devenir indépendantes (même si l’extrême droite a déjà nourri l’indépendantisme avec le concept de « Padanie »). Non seulement le référendum était autorisé par le gouvernement italien, mais il s’agissait, en l’occurrence, de conquérir de nouveaux droits, notamment sur la redistribution des richesses par la fiscalité. Les deux régions italiennes sont mues par l’idée que, si Rome leur lâchait la bride, elles seraient mieux gérées et s’enrichiraient davantage. La preuve de ce qu’elles affirment est flagrante : elles reçoivent de l’État 70 milliards d’euros de moins que ce qu’elles lui donnent par le biais des impôts. L’Italie souffre en effet d’une énorme disparité entre le Nord riche, entreprenant et prospère et le mezzogiorno, sous-développé, pauvre, livré à la criminalité de la mafia et de Cosa Nostra, malgré des investissements et des transferts financiers colossaux, que les réseaux du grand banditisme s’approprient grâce à la corruption des élus.

Une unité récente.

La réaction des Italiens du Nord résulte d’une disparité économique, sociale et culturelle entre régions riches et pauvres. L’italien, langue nationale, est encore très concurrencé par des milliers de dialectes. L’unité italienne est récente, elle remonte à 1861, avec l’avènement de la monarchie grâce aux efforts de Garibaldi et de Cavour. Depuis, le fossé qui sépare le nord du sud n’a pas été vraiment comblé, même après la lutte acharnée des policiers et des juges (dont beaucoup ont perdu la vie) pour éradiquer la mafia. Donc, la partition que nous jouent les Lombards et les Vénitiens ressemble beaucoup à la nostalgie d’un passé relativement récent où la péninsule n’était rien d’autre qu’un territoire partagé entre principautés, duchés et monarchies étriquées et éphémères. Rien de nouveau sous le soleil et, nous avons nous-mêmes, en France, ce débat permanent entre pouvoir central et pouvoir régional, entre jacobinisme et girondisme. L’unité française est plus solide, mais, au fond, il n’existe pas en Europe un État dont l’unité soit invulnérable. Tous sont traversés par des querelles familiales, des différences socio-économiques, des conflits ethniques et des querelles de clocher plus dangereuses que ridicules.

Querelles de clocher.

De sorte que, même s’il ne faut faire aucun amalgame entre la Lombardie et la Catalogne, on doit rester conscient des courants puissants qui traversent des pays comme l’Italie et l’Espagne, mais aussi la Belgique, le Royaume-Uni, et qui peuvent resurgir en France, ou même en Allemagne, notamment sous l’effet de la montée du populisme. De même que l’unité européenne est vivement combattue par l’extrême droite, de même les nations sont menacées de fragmentation par l’égoïsme, le besoin de s’opposer à tout prix, ou par une sorte de mini-nationalisme qui, à force de rétrécir la surface du territoire défendu, revient à opposer les gens de la même ville ou du même village. Si les Lombards et les Vénitiens se souvenaient que, dans n’importe quelle nation, les plus riches paient des impôts pour les plus pauvres, ils ne songeraient pas à s’enfuir avec la caisse. Le très grand problème de l’Europe, c’est que, à cause d’un populisme qui ment et pratique l’illusion d’optique, se créent en son sein des parcellisations présentées comme l’objectif à atteindre, le rêve fiscal à transformer en réalité, le paradis miniature inventé pour casser les grands ensembles. De la Catalogne à la Flandre, en passant par la Corse, on ne songe plus qu’au repli sur soi, sans imaginer les conséquences négatives d’une politique centrifuge qui sectionnerait les liens entre 500 millions de citoyens européens, alors que, de toute évidence, au sein de l’Union européenne, les régions sont encouragées à se parler directement, à échanger, à travailler ensemble, sans passer par les gouvernements nationaux.

RICHARD LISCIA

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Le Pen à la peine

Marine Le Pen, hier, sur France 2
(Photo AFP)

Marine Le Pen est venue hier soir à France 2 pour corriger l’effet désastreux de son débat avec Emmanuel Macron entre les deux tours de la présidentielle. Certes, elle est plus à l’aise quand il s’agit de répondre aux questions, mais, avec seulement une audience de 1,7 millions de personnes, on ne peut pas dire qu’elle ait attiré les foules.

SA SÉPARATION d’avec Florian Philippot semble avoir réduit sa combativité. Elle a dit beaucoup de platitudes, comme c’est le cas chaque fois que l’on veut rogner les arêtes d’un discours. Soucieuse de se re-présidentialiser, elle a été plutôt ennuyeuse, même quand elle répondait aux questions de Laurence Parisot et de Gérald Darmanin, notamment sur les sujets économiques, pour lesquels elle fait rarement preuve de compétence. Sur l’abandon de l’euro par un gouvernement dirigé par le Front national, elle a eu cette réponse bouleversante : « Nous allons voir ». Ce parti, voué à la rupture avec toutes les gouvernances passées, ne sait pas vraiment ce qu’il veut ni ou il va. Mme Le Pen ne dira ni qu’elle renoncera à l’euro ni qu’elle n’y renoncera pas. « Je n’ai pas une vision idéologique de la monnaie », dit-elle. Mais de quoi parle-t-elle ? C’est la politique de l’incertitude, de l’improvisation, de l’ignorance et de l’esquive dans un domaine essentiel, qui concerne la vie de tous les jours.

Les raisons d’un divorce.

L’émission lui a offert l’occasion de rejeter une fois encore les activités sinistres de l’ultra-droite (11 personnes ont été interpellées que l’on soupçonne d’avoir envisagé de commettre des attentats), mais était-ce bien nécessaire de lui poser une question dont on connaissait la réponse à l’avance ? Le Front n’est pas un parti subversif et, s’il continue à dénoncer les institutions et leur fonctionnement, il s’y coulerait avec volupté dans le cas encore très hypothétique de son accession au pouvoir. Plus intéressante, son opinion sur Florian Philippot, qu’elle a stigmatisé avec vigueur, sans que l’on ait vraiment compris les raisons de leur divorce politique. Sur quoi n’étaient-ils pas d’accord, sinon sur l’euro et, comme chacun sait que M. Philippot fait du retour à la monnaie nationale l’étendard de son action politique, pourquoi Mme Le Pen n’a-t-elle pas dit hier sans la moindre réserve qu’elle ne veut plus sortir de l’euro ?

Toutes les options.

En même temps, elle craint de rejoindre les partis classiques et elle ne partage son rejet actuel de la monnaie unique qu’avec la France insoumise. Un parti, justement, qui se différencie beaucoup moins du Front national que M. Mélenchon le prétend. Après tout, le contenu des idées exprimées par le FN a une forte connotation sociale. Il est fondé sur la même générosité impossible à financer que celle de LFI. Au fond, à quoi le Front national sert-il sinon à faire un barrage (verbal) à l’immigration? Si Marine Le Pen croit à l’identité nationale, elle peut dialoguer avec Laurent Wauquiez ; si elle se pose en défenseur des pauvres et censeur des grandes entreprises , elle peut passer avec armes et bagages dans le camp de l’extrême gauche ; et si tous les accommodements auxquels le FN semble chercher avec la construction européenne correspondent à une évolution sincère, elle peut rejoindre le centre.
En réalité, Marine Le Pen, qui a recueilli 34 % des suffrages au second tour de la présidentielle, ne dispose même pas d’un programme solide et convaincant, n’a pas réglé le problème posé par la défection de M. Philippot et avance entre deux eaux : la nécessité de singulariser le Front par un discours toujours provocateur, négatif, incendiaire, et celle de présenter une formation sérieuse, travailleuse, organisée, capable de gouverner. Le grand écart.

RICHARD LISCIA

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