Dassault : l’autre scandale

Qu’allait-il faire dans cette galère ?
(Photo AFP)

Sénateur UMP de l’Essonne, Serge Dassault, par ailleurs immense industriel de l’aéronautique, a fait l’objet d’une demande de levée de son immunité parlementaire par la justice, qui enquête sur une sombre histoire d’achats de voix dans son département, l’Essonne. En juin déjà, les juges avaient fait la même demande, mais elle était assortie d’un avis négatif. Cette fois, c’était sûr, il risquait la garde à vue. Patatras ! Si la majorité compte 14 voix dans le bureau du Sénat chargé de prendre la décision, et l’opposition seulement 12, le bureau a voté contre la levée l’immunité.

UNE SEULE explication possible : des membres de gauche du bureau ont trahi leur camp. Le problème vient surtout du fait que le vote est secret, ce qui permet à des « dissidents » de rejeter la ligne de leur parti. Mais l’affaire n’a rien à voir avec l’idéologie. Les soupçons qui pèsent sur M. Dassault sont tout de même graves : la presse a établi, avec une certitude que la justice doit confirmer, qu’il a beaucoup pratiqué l’achat de voix et qu’il y aurait même consacré quelques millions. Le scrutin de 2008 à Corbeil-Essonne a été annulé, ce qui a créé un fâcheux précédent. Tout cela n’a pas empêché M. Dassault de remporter les municipales de 2008 et 2009 et son bras droit, Jean-Pierre Bechter, a été élu en 2010. En outre, comme le saupoudrage de l’argent passe obligatoirement par des hommes de main, M. Dassault se serait enfermé dans une logique qui le condamnait à payer toux ceux qui le sollicitaient. Des conflits auraient éclaté entre certains bénéficiaires et deux tentatives d’assassinat auraient été commises.

Une affaire rocambolesque.

Quelle histoire ! Quelle affaire surprenante pour l’un des industriels les plus riches de France, dont la contribution à l’aéronautique française est indiscutable et qui va avoir bientôt 89 ans ! Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? Curieusement, ses premiers démêlés avec la justice ne l’ont pas empêché de continuer à prendre des risques insensés en alimentant le système mis en place, comme s’il était tellement important pour lui d’avoir un poste électif ou de faire de l’Essonne son bastion. Tant de persévérance dans le trucage électoral peut surprendre : c’est un peu comme si M. Dassault, par ailleurs propriétaire du « Figaro », organe qui défend la droite en toute circonstance, ne croyait même pas à ce qu’écrivent ses journalistes. Ils sont certes agressifs contre le pouvoir, mais en se maintenant dans le strict débat politique, et ils ne sauraient approuver les méthodes électorales de leur patron.

La presse et ses patrons.

Ce qui pose de nouveau le problème du financement des médias et des rapports entre les journalistes et leur hiérarchie, qui peuvent avoir des objectifs différents. Pour autant que les accusations qui pèsent sur M. Dassault soient confirmées, ses ennuis judiciaires ne sont guère compatibles avec la déontologie professionnelle de ses salariés, pas plus que sa position à la tête d’un magnifique fleuron de l’industrie française ne résisterait à une éventuelle condamnation. Serge Dassault est sans doute ivre de sa propre réussite économique, même si elle a été largement amorcée par son père. On ne produit pas des avions de combat destinés à l’armée sans avoir avec le pouvoir d’étroites relations. Dans la nécessité de maintenir à flot des usines dont le sort, lié à la conjoncture, peut être fragile, il a peut-être confondu les intérêts de sa firme et ceux du pays, un peu comme celui qui croyait que ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique.

Quel postulant ne magouille pas un peu pour obtenir un poste électif dans une localité qui a de bonnes chances de lui être favorable ? Mais là, acheter des voix, on se croirait en Sicile aujourd’hui ou à Chicago dans les années trente. Trop de gens, surtout les puissants, continuent de croire que leur mérite professionnel leur ouvre la voie à un mandat que seule la règle inaltérable d’un homme, une voix, peut assurer. Ils sont fiers du résultat positif qu’ils obtiennent dans l’illégalité sans paraître se douter qu’ils ont bafoué le premier commandement de la démocratie et qu’ils ont vidé leur succès de son sens.

RICHARD LISCIA 

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3 Responses to Dassault : l’autre scandale

  1. guinard dit :

    Pouvoir, gloire, argent : quelle griserie ! Au point de franchir toutes les limites de la moralité. Le Sénat, qui couvre ces pratiques mafieuses, est la moins respectable de nos institutions !

  2. Dr Jérôme Lefrançois dit :

    Les sénateurs qui ont voté, n’en sortent pas grandis : quand « on » vous dit « tous pourris », il pourrait bien y avoir du vrai du côté du Sénat (qui s’est voté une autorisation de cumuler les mandats…: le gâteau financé par les contribuables est bien bon et juteux !).

    Quand va-t-il y avoir un (une) responsable politique suffisamment honnête et courageux pour dénoncer et nettoyer tous ces dysfonctionnements?

  3. PAPOUNET dit :

    A quand une loi pour responsabiliser pénalement et financièrement les politiques de leurs actes.
    On ne peut pas réclamer aux Français un comportement citoyen si ceux qui votent les lois ne les respectent pas. Marre de ces amnisties et non-lieux à répétition dont les politiques de tous bords usent et abusent !
    D’ailleurs le Sénat a-t-il vraiment une utilité dans ce pays gouverné par des oligarchies ?

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