Le « non » à la réforme

Laurent Berger
(Photo AFP)

La France est le seul pays au monde où une réforme des retraites, finalement raisonnable et progressive (ce qui peut donner lieu à d’intenses négociations) est rejetée par tous, sauf celui qui la propose. Le « non » tonitruant de tous les syndicats et de tous les partis d’opposition en témoigne.

ÉDOUARD PHILIPPE n’a pas manqué d’intuition qui prévoyait hier que son discours d’aujourd’hui au Conseil économique, social  et environnemental ne mettrait pas fin aux grèves et aux manifestations. La réforme qu’il a présentée n’est pas un projet politique, c’est une révolution technique destinée à tenir compte des paramètres nouveaux pour assurer aux actifs une pension décente, qui ne va pas sans quelques sacrifices. Il aurait pu faire un autre calcul : tenter der rallier à lui la CFDT et peut-être l’UNSA ou encore la CFE-CGC pour donner un coup d’arrêt à la crise. Quand il a annoncé le choix d’une date de départ à la retraite à 62 ans, assortie d’une clause de prolongation de deux ans de la carrière professionnelle pour que le retraité touche la totalité de ses droits, il savait très bien qu’il renvoyait le chef de la CFDT, Laurent Berger, dans le camp adverse. Le gouvernement n’a donc pas voulu soumettre la qualité de la réforme à ceux dont il a besoin en tant qu’alliés. C’est beaucoup de courage, c’est aussi une flopée de désagréments à venir.

Mais que demande le peuple ?

M. Berger n’était pas hostile à une réforme à points. Il ne voulait pas d’une réforme « budgétaire », celle qui eût garanti la solidité du système pour des décennies. L’exécutif n’a voulu renoncer ni à la suppression des régimes spéciaux, ce cas extraordinaire de privilège féodal, ni à un permis à points (un euro cotisé donne les mêmes droits à tous les retraités), ni à une date de départ pivot prolongeant le temps de travail de deux ans (64 ans au lieu de 62). En revanche, il a fait des propositions inattendues, pour les femmes, pénalisées dans le système actuel, pour les travailleurs à temps partiel, pour ceux dont les carrières font des zigzags. Information essentielle : la valeur du point sera inscrite dans un texte de loi. Elle ne pourra être qu’augmentée, grâce à une indexation sur les salaires. On a envie de dire : que demande le peuple ? Eh bien, tous ces efforts pour apaiser la colère des futurs retraités, y compris la décision de n’appliquer la réforme qu’à ceux qui sont nés en 1975 et après, étant entendu que la mise en marche du nouveau système ne commencera qu’en 2025, toutes ces garanties ont été accueillies par des quolibets ou, pire encore, par des hurlements de colère immédiatement traduits par de nouvelles grèves et manifestations.

Ici, c’est la France.

Mais on ne s’étonnera pas de l’insuccès populaire de M. Philippe. Le parti les Républicains, par exemple, devrait avoir pour cette réforme les yeux de Chimène. Il n’a rien contre le système à points, il souhaite prolonger les carrières ; tout au plus pourrait-il s’interroger sur le financement de quelques mesures plutôt généreuses annoncées par le Premier ministre. On ne fera par le procès à LR.pour sa mauvaise foi : le chef du gouvernement présente un système technique, LR répond sur le plan politique, élections municipales obligent. Toute la meute court après le lièvre : RN, LFI, PS, tous les syndicats, c’est la curée. Nous voilà devant une crise d’une ampleur effrayante mais qui n’en est pas moins une pièce de théâtre où il faut hausser le ton pour se faire entendre, gesticuler au moins comme à la commedia dell’arte, pousser des cris de douleur par procuration (les gens se plaignent moins du projet de réforme que de la circulation et du manque de trains) pour épouvanter la « dictature » qui nous infligerait tant de maux. La réforme macronienne existe pourtant ; elle est partout ailleurs en Europe. Dans le projet, il y a rien qui n’ait été déjà expérimenté en Allemagne, en Italie, en Suède et ailleurs. Mais ici, c’est la France, Monsieur. Elle ne fait rien comme les autres.

Quelqu’un, dans la majorité, a dit un mot juste : le jour viendra où le nouveau système sera plus populaire que l’ancien, lequel, par ailleurs, est fort critiqué tant qu’il est en place et ne l’est plus quand il s’agit de le remplacer.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Le « non » à la réforme

  1. Liberty8 dit :

    Bravo pour votre article qui résume bien la situation. Dans le statu quo actuel, on s’orientera vers une baisse des pensions, un allongement de l’âge de départ par une faillite de notre système actuel. Les propositions sont logiques avec des avancées sociales sur la pension minimale et le taux pour le conjoint survivant.
    Ces hurlements de tout bord pour exister ne sont pas un moyen de dialogue. Si le gouvernement baisse les bras, ce sera une occasion de perdue et les reformes à venir seront vouées à un refus systématique.
    Comme vous l’avez dit hier, l’hiver sera rude.

  2. Patrice Martin dit :

    Vous semblez vous étonner que cette réforme « raisonnable et progressive soit rejetée par tous ». En tout état de cause, elle le sera par ceux auxquels vous vous adressez principalement, les médecins.
    En effet, je ne saurais trop vous suggérer une lecture attentive de l’entretien avec le Dr Lardenois, président de la CARMF, qui figure dans le journal même où vous écrivez. On y découvre que, quelles que soient les contorsions énarchoïdes sur la valeur du point ou le taux de CSG, la baisse de la pension des médecins libéraux sera de 30 %, à la louche, avec la réforme Delevoye. S’agissant de la profession qui détient les records de France du taux de cotisation pour la retraite, de l’âge de départ et du nombre d’heures de travail hebdomadaires, il y a de quoi se demander si nous ne devrions pas défiler avec ceux qui manifestent pour conserver les records inverses à travers leurs privilèges d’un autre siècle. Taxez-moi de corporatisme si vous voulez, mais avec cette réforme, s’installer en médecine générale libérale ne relèvera plus du masochisme, mais du suicide. Au demeurant, cette nouvelle dévalorisation de la profession s’inscrit parfaitement dans la logique de l’exécutif : n’oublions pas que les Macron et autres Philippe ont appris rue Saint-Guillaume que moins on a de médecins, moins on a de dépenses de santé…

    Réponse
    Quelle que soit la valeur du point ? Allons, soyons un peu raisonnables. Si la CARMF n’est pas d’accord avec la réforme, j’écoute bien sûr ce qu’elle a à dire. Je ne dénonce aucun corporatisme, même pas le vôtre. Mais enfin, si on prend le cas d’un généraliste, il cotise à sa retraite sur chaque consultation. S’il en fait beaucoup, il gagne plus de points. C’est ça, le régime que vous qualifiez de suicidaire ? Je ne comprends pas cette aversion pour les points. Il n’y a pas de cotisation « à la louche ». On cotise en fonction de ce qu’on gagne.
    Puisque vous parlez de votre métier, je vous parle du mien. Je suis journaliste, j’ai dirigé de nombreuses rédactions. Je suis retraité. Aux caisses complémentaires, c’était le système par points et nous cotisions 120 pour que soient comptés 100 et nous payions 14 % de nos salaires (la société payait également 14 %, soit un total de 28 %). Le système qui nous a été octroyé était bien moins généreux que celui de Macron. Je ne suis pas mort de faim.
    Dans le cas des médecins, le problème concerne surtout les libéraux, qui paieront vraisemblablement 28 % de leurs recettes (part salarié plus part patronale). Mais c’est le cas de tous les gens qui travaillent à leur compte et ce n’est pas nouveau. Puisque vous me demandez de lire le président de la CARMF, permettez-moi de vous suggérer « le Point » de cette semaine dans le dossier intitulé « Pourquoi la France est devenue folle ».
    R. L.

  3. Patrice Martin dit :

    Quand les spécialistes de la CARMF qui gèrent efficacement nos retraites depuis 1949, m’affirment que la pension du médecin libéral baissera de 30 % avec le système à points, j’ai tendance à les croire beaucoup plus que les gugusses du ministère, lesquels ont démontré depuis belle lurette leur incapacité totale à prévoir les conséquences de leurs décisions. Je voulais simplement souligner l’impact désastreux de cette baisse drastique de la pension sur le taux d’installation des médecins en secteur libéral, déjà catastrophique pour l’accès aux soins. Je ne suis pas concerné par cette réforme : j’ai 67 ans et j’exerce en zone déficitaire. Si je dévisse, chacun de mes confrères devra assurer 1 100 actes supplémentaires par an, ce qui est bien sûr impossible. Demain, ma retraite serait de 41 866 €. M. Delevoye propose à mon potentiel successeur de partir au même âge avec 29 285 €. Je doute que cette mesure soulève un enthousiasme considérable dans les jeunes populations.

    Réponse
    Encore une fois, les chiffres fournis par la Carmf dépendent en réalité de la valeur du point, qui sera fixée par les syndicats et ne pourra pas baisser. Donc, inutile d’en discuter avant l’heure.
    R.L.

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