Inceste : la chute des dominos

Frédéric Mion
(Photo AFP)

Le gouvernement annonce des mesures renforcées pour tenter d’endiguer l’inceste, le viol de mineurs et les agressions sexuelles  sur mineurs. Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, et le secrétaire d’État à la Famille, Adrien Taquet, ont rendu compte hier de leurs conversations avec les associations. Il en ressort une solide détermination à sévir, notamment contre l’omerta, avec une difficulté au sujet de la prescription.

ENTRETEMPS, le directeur de Sciences Po Paris, Frédéric Mion a démissionné de ses fonctions. Il a affirmé ne pas être au courant des agissements d’Olivier Duhamel qui, selon Camille Kouchner, fille de l’ancien ministre, aurait violé son frère, qu’elle a surnommé « Victor », puis, face aux témoignages divergents, il a préféré se retirer. Ce ne sera pas le dernier, dans cette grande fratrie d’hommes puissants et influents, à céder face au concert de révélations. L’indignation populaire soulevée par le livre de Mme Kouchner a eu raison du barrage de témoignages hypocrites sur la réalité de faits commis dans le giron familial. Cependant, on n’en est qu’aux prolégomènes. Le pays attend une loi stricte susceptible d’effrayer tous ceux qui seraient tentés de tirer l’avantage sordide auquel les autorisent leur position sociale élevée et la domination qu’ils exercent sur leur cellule familiale.

Une question d’imprescriptibilité.

L’avocat Robert Badinter, qui a obtenu dans les années 80 l’abolition historique de la peine de mort, est exigeant : l’imprescriptibilité est réservée aux crimes contre l’humanité. Sans faire partie de ceux qui sonnent l’hallali contre les prédateurs et pédophiles, je pense que violer un enfant, fils ou beau-fils, fille ou belle-fille, est un acte contre l’humain sinon contre l’humanité. On ne décrira jamais assez bien l’horreur que représente un assaut contre l’épanouissement d’un enfant ou d’un adolescent. On ne mesurera jamais assez l’influence de l’agression sur leurs choix sexuels. On ne se penchera jamais assez sur les traumatismes qu’ils ont subis et qu’ils traînent pendant les décennies de leur âge adulte.

Un cauchemar.

La pédophilie forcée mérite donc la sanction la plus sévère. La complaisance de la famille, comme ce fut le cas dans la famille recomposée des Duhamel, est inacceptable. L’indifférence de la mère en l’occurrence montre bien que, dans le cas du viol, la justice, la société et donc l’État  doivent intervenir, sinon l’enfant est abandonné à son sort sans avoir le moindre espoir d’échapper au cauchemar auquel il est livré par le prédateur.

Il faudra beaucoup de temps, beaucoup de discussions, beaucoup de subtilité pour rédiger un projet de loi ferme, mais en même temps conforme aux libertés acquises, qui vise à faire en sorte que la peur change de camp. Le trouble décelé dans la société française par les révélations, la multiplication des cas, le bouillonnement des réseaux sociaux, les exigences des associations, les démissions en série de personnages qui se croyaient invulnérables, la détermination de l’État font espérer que, cette fois, l’inceste et la pédophilie ne seront pas mis sous le boisseau. L’inceste est une tradition ancestrale qui, autrefois, était liée à la condition sociale des familles pauvres où l’alcoolisme et la toute-puissance du père faisaient régner l’ordre du viol et de l’agression sexuelle. Depuis quelques décennies, il apparaît que le milieu social n’a rien à voir avec la pédophilie, que les personnes les plus éduquées et les plus cultivées peuvent tout aussi bien céder à leurs pulsions délétères et instaurer des rites scandaleux, protégés par le silence obtenu avec une vague menace ou un simple abus d’autorité.

Le sursaut. 

Dans un contexte où les préoccupations nationales sont la pandémie et l’économie, il est admirable que Camille Kouchner ait obtenu par ses révélations un sursaut du pays. L’inceste et la pédophilie sont courants mais aussi relèvent de l’insupportable, de ce qu’une société ne saurait tolérer. Il suffisait donc d’en parler et de faire parler tous ceux qui ont été agressés et se claquemuraient dans le silence. Cette période s’achève, elle ouvre la voie à une discussion publique libre sur un travers particulièrement horrible d’une société moderne, éprise  des technologies nouvelles et qui se croyait à l’abri d’un vice qu’elle croyait réservé aux pauvres ou à la ruralité. Il n’en est rien et beaucoup de ces crimes ne doivent rien à la misère.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Inceste : la chute des dominos

  1. Michel de Guibert dit :

    Les temps changent, il n’est plus interdit d’interdire…

  2. Laurent Liscia dit :

    Nous vivons en effet des temps curieux: si, d’un côté, les faits semblent bafoués par les croyances, de l’autre on voit la lumière se faire sur l’inacceptable et le non-dit. Il me semble que c’est un progràs de l’humanité que d’en arriver au point où ceux qu se croient au-dessus des lois passent enfin en justice. Je trouve la désaffection du public pour la démocratie d’autant plus curieuse: sans démocratie, pas de possibilité de vérité.

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