Un Édouard bien singulier

Édouard Philippe
(Photo AFP)

Avec son ami Gilles Boyer, Édouard Philippe publie un livre intitulé « Impressions et lignes claires » (1) qui offre un large horizon sur sa conception de la politique, sans toutefois apporter la moindre révélation sur les trois ans qu’il a passés à Matignon.

« LE POINT » publie pour sa part quelques extraits de l’ouvrage et un très long entretien avec l’ancien Premier ministre. Pour les déclarations « off » et les querelles entre Matignon et l’Élysée, il faudra repasser. M. Philippe confirme que, en ces temps de vulgarité, il est au-dessus du menu fretin quand il s’agit de l’éthique et de la dignité. Ce livre est-il le signe avant-coureur d’une candidature à la présidence de la République en 2022 ? Édouard Philippe a toujours dit le contraire et le confirme dans l’entretien avec « Le Point ». Mais alors, de quoi son livre, écrit en collaboration avec l’ami Gilles Boyer, est-il le nom ? Ce n’est pas un programme, ni une profession de foi, ni l’esquisse de ce que serait son genre de présidence. C’est un instrument qui lui permet de dire qui il est, cet  homme politique qui, à 53 % d’opinions favorables, est le plus populaire de France et, en somme, de nous expliquer son succès par ce qu’il est personnellement.

Le clivage gauche-droite est obsolète.

On n’est pas surpris par ses déclarations toujours franches et sincères, par l’immense liberté de ce politicien qui se reconnaît non seulement dans l’exercice du pouvoir, mais aussi dans le peuple qu’il a eu à gérer. Il rappelle à ce propos ses humbles origines, mais ce qui fait le sel de son discours, c’est sa modestie qui va si bien à son air bonhomme et qui a tellement plu aux Français quand il a leur dit « ce qu’il savait  et ce qu’il ne savait pas ». Un politicien qui reconnaît qu’il ne sait pas tout dans un monde où il est désormais impossible de tout savoir et qui certes, agit en fonction de son talent, mais reconnaît publiquement les incertitudes liées à sa fonction. On comprend aussi les atomes crochus qu’il avait avec Emmanuel Macron, car il est profondément convaincu que le clivage gauche droite n’est plus de ce temps et qu’il faut le transcender.

Pas (encore) candidat.

Les raisons de sa rupture avec le président restent mystérieuses. On y a vu le jeu naturel du couple exécutif. Mais était-ce bien nécessaire quand les deux hommes partageaient autant d’idées ? En tout cas, ce n’est pas le juppéiste qu’est Édouard Philippe qui, aujourd’hui, se serait indigné du virage à droite du chef de l’État. Mais il restera à jamais, pour l’histoire, si elle s’intéresse aux événements transitoires, celui qui, peut-être, aurait mieux géré la crise sanitaire. Il ressort du livre et de l’entretien que, si vous voulez un chef d’État qui, malgré sa haute taille, se met au niveau de son peuple, c’est lui qu’il serait souhaitable de choisir. Il ne faut considérer le livre ni comme un coup d’envoi de sa candidature, ni comme un règlement de comptes avec Macron (il en est loin) ni même comme un ouvrage pour vous divertir en vous révélant les secrets de Matignon.

Un honnête homme.

En revanche, c’est un long coup de projecteur sur l’exercice du pouvoir en France, qui apporte beaucoup plus d’inquiétude, et même de peur, que de bonheur. L’exécutif a d’immenses responsabilités et les événements les plus anodins, comme un avion qui survole bizarrement notre territoire, pourrait bien nous être hostile et alors que faut-il faire pour le neutraliser ? Ce qui a plu au peuple dans les premiers mois de Philippe à Matignon, c’est sa timidité, son sens de la nuance, sa manière de relativiser les choses, sa riposte maîtrisée et éloquente aux élus de l’opposition qui éructaient contre lui. C’est la façon d’être du boxeur qui apprend la modestie en prenant des coups. C’est l’homme auquel le pouvoir ne donne aucune forme d’« hubris ». Il dit : « J’aime être aux manettes », ce qui a fait le titre de couverture du « Point ». Mais il connaît très exactement le prix de ce privilège.

Je crois qu’Édouard Philippe a les qualités de l’honnête homme. Que Macron a commis une erreur stratégique, non pas que son ancien Premier ministre se présentera contre lui, mais qu’il aurait mieux géré que Macron lui-même la crise sanitaire et qu’il aurait renforcé l’autorité du président de la République, aujourd’hui largement endommagée. Il était maire du Havre, et inconnu parfait. Il est revenu au Havre en tant qu’homme le plus populaire de France. Il est en réserve de la République. Quand il sera candidat, personne n’osera l’appeler Jupiter.

RICHARD LISCIA

(1) Éditions JC Lattès. 378 pages, 21,90 euros. En librairie le 7 avril.

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4 Responses to Un Édouard bien singulier

  1. Laurent Liscia dit :

    Beau portrait, et rassurante perspective que d’avoir au moins deux candidats non-azimutés à la présidence de la République. (Car il sera candidat, on n’écrit pas des livres pour prêcher dans le désert). Que le (la) meilleur gagne.

    • Tapas92 dit :

      Je crois Édouard Philippe suffisamment loyal pour laisser 2022 à Emmanuel Macron … sauf si les sondages sont tellement mauvais que Macron se retire lui même (comme François Hollande). Par contre, pour la suivante, 2027, si la santé est là, il aura un boulevard.

  2. D.S. dit :

    Jacques Chirac, traitre parmi les traitres, méritait largement de se faire doubler par Edouard Balladur. Emmanuel Macron s’est fait tout seul et c’est lui qui a fait Edouard Philippe. Il serait donc très décevant que ce dernier se présente contre lui.

    • mathieu dit :

      Macron a « fait » Edouard Philippe… avec l’aide d’un certain Juppé, dont il a siroté le programme et le large électorat « destiné » à ce dernier, si une tragique primaire de la droite n’était passée par là en 2017, laissant disponible tout le centre-droit à l’audacieux (et aussi opportuniste) qui saurait s’en saisir! Pour faire un « package », Macron n’a fait que placer à Matignon… celui qui y aurait très naturellement été installé après une victoire de Juppé!
      Pour ce qui est du livre de Philippe, c’est pour lui une nécessité et une question de survie: la mairie du Havre est trop exigüe pour y dresser un phare éclairant toute la Nation, et la vertigineuse trappe des oubliettes est un trou sans fond pour tout politique quittant le devant de la scène. Une scène que le président n’a; à l’évidence, pas supporté de partager plus avant avec une personnalité prenant trop d’espace.
      Dans la Vème République, même les plus grands ont dû faire ce sacrifice: De Gaulle avec Pompidou, Pompidou avec Chaban, et, un étage en-dessous, Mitterrand avec Rocard!

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