Le putsch du pauvre

Une Marine réjouie
(Photo AFP)

Des généraux, à la retraite ou non, des officiers supérieurs et des militaires ont signé une tribune parue mercredi dernier dans « Valeurs actuelles », hebdomadaire classé à l’extrême droite, pour dénoncer le manque de patriotisme du pouvoir et pour l’inciter à mieux défendre la France contre le délitement.

C’EST l’affaire la plus surprenante et la moins prévisible des ces temps très tourmentés qui, à sa manière (elle n’est pas des plus pertinentes), exprime en partie les divisions du pays. Bien que le texte de la tribune soit long, on  ne connaît pas l’objectif des signataires, sinon celui de signaler leur profond mécontentement. S’agit-il d’une subversion ? Dans ce cas, elle rappelle le fameux « quarteron de généraux » dont le général de Gaulle récusa en mai 1958 la volonté de préserver l’Algérie dite française par le truchement d’un soulèvement militaire qui finit par échouer. À quelque camp que l’on appartienne, on ne saurait accorder à ce putsch de salon, inspiré sans doute par une crise moins tragique que la guerre d’Algérie, une longévité durable. On ne peut pas empêcher non plus la tribune de « Valeurs actuelles » d’ajouter du désordre à celui que les gilets jaunes et le Covid ont installé dans notre pays.

Mystère d’une longue mise à feu.

Il y a un mystère autour de cette affaire, car les généraux et leurs subalternes se sont exprimés mercredi dernier et il a fallu plusieurs jours avant que leur intervention, venue de nulle part, trouve un écho national. Comme si le pouvoir avait eu la volonté d’enterrer l’affaire et de la transformer en pétard mouillé. C’était sans compter avec l’atmosphère électorale qui a inspiré à l’extrême droite et à l’extrême gauche des commentaires appropriés et, pour elles, bénéfiques. Si Jean-Luc Mélenchon a vertement critiqué les militaires qui ont ainsi renoncé à leur devoir de réserve, et a demandé des sanctions, Marine Le Pen, toujours à l’affût d’une crise nuisible à Emmanuel Macron, s’en est emparée en apportant son soutien aux militaires « dissidents » et en réitérant ce soutien ce matin. La ministre des Armées, Florence Parly, a déclenché une enquête qui fera le tri entre militaires à la retraite et militaires d’active, tandis qu’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État à l’Industrie, réagissait à l’événement avec toute la force de ses convictions démocratiques.

Généraux en charentaises.

L’histoire bégaie ou non, mais par comparaison avec les affres de de Gaulle,  le « soulèvement » ou la dissidence des généraux ne semble pas de nature historique et ne semble pas compromettre un avenir démocratique qui sera assuré par les élections régionales, puis présidentielle et législatives. Le moindre souffle de vent suscite en France des milliers de commentaires et la lettre des « putschistes » ajoute un seul son dans une formidable cacophonie. Mme Parly n’a pas eu tort de dénigrer des généraux « en charentaises » qui refont le pays au coin du feu. Il y a un mystère à propos du pétard mouillé qui a fini par prendre feu, mais il y en a un autre avec cette armée mexicaine qui s’inscrit délibérément dans le camp de l’extrême droite. Sans doute, les militaires, retraités ou non, souhaitent-ils régler des comptes avec un président qui s’est querellé avec le plus haut gradé de l’armée, le général de Viliiers, et l’a viré sans autre forme de procès, pour bien rappeler à ses concitoyens que l’autorité ultime en France appartient au pouvoir politique ; et n’est-ce pas mieux comme ça ?

La gloutonnerie de Marine.

Ce qui l’autorise à dire aujourd’hui que, s’il faut prendre le soulèvement au sérieux, il est important aussi d’en tracer les limites : l’armée française se bat au Sahel et dans diverses régions du monde, elle subit des pertes, dont chacune est déchirante pour la Nation, elle a autre chose à faire que de conquérir l’Élysée et Matignon. Elle compte quelque 77 000 hommes aguerris dont l’ambition est de protéger notre sécurité à n’importe quel prix et non de se retourner contre les institutions. En revanche, plus intéressante est la gourmandise, et même la gloutonnerie avec laquelle cette merveilleuse stratège politique qu’est notre Marine bien-aimée a ouvert les bras à quelques vieux soldats dépités mais cocoonnés par leur pension, dans l’espoir, vain à mon sens, de déboulonner un président transformé en bouc émissaire de toutes les crises nationales.

Pantalonnade.

On y verrait  une coupable collusion entre l’extrême droite et l’armée (ou ceux qui prétendent la représenter) qu’on exagèrerait à peine. C’est une grenade jetée dans le débat, destinée à renvoyer Macron à ses études, comme si l’objectif du pays n’était pas un programme de reconstruction mais le changement des têtes qui ne nous reviennent pas. Il faut une enquête et des sanctions, que les hommes courageux qui ont ainsi offert leur poitrine aux balles du peloton d’exécution réclameront avec tout le courage et l’intrépidité qui les caractérise. Et il faut que l’enquête aille jusqu’à établir quelque connivence avec le monde politique qui, au-delà de cette fantastique pantalonnade, pourra stigmatiser une acte de haute trahison. On en voit qui veulent jouer avec le règlement. Qu’ils en paient le prix.

RICHARD LISCIA

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12 Responses to Le putsch du pauvre

  1. Laurent Liscia dit :

    Aucune exagération. On a bien vu ça aux USA avec l’insurrection de janvier : collusion entre les forces de l’ordre et les insurgés pour abolir le Congrès … au nom du patriotisme. Comme si la patrie était mieux servie par le fascisme que par la démocratie. C’est l’éternelle tentation de ceux qui pensent que l’ordre prime sur les institutions. Heureusement, ce ne sont pas toutes les forces armées ou de l’ordre. Peut-être meme pas un majorité. Restons optimiste – et dénonçons ce putsch de retraités.

  2. Sphynge dit :

    Mais ne faut-il pas surtout les entendre ? Ce qu’ils dénoncent est aujourd’hui la première préoccupation d’une majorité de français. En 2017, la gauche, ses médias, sa justice, ses politiciens ont exclu de la campagne ses sujets. Ils recourent aux même méthodes cette fois-ci (on ne change jamais une tactique gagnante), tout en laissant croire qu’ils seront le fondement de la campagne ! Selon toutes probabilités, la France aujourd’hui réclame autre chose que de l’économisme et des réformes sociétales. Plus on tardera à traiter vraiment les questions d’autorité, de justice, d’identité, d’immigration, d’islam, d’antisémitisme musulman, d’insécurité, de délabrement de l’enseignement, plus la chute sera dure. Alors, Marine Le Pen sera considérée comme une très grande démocrate.

    Réponse
    Vous permettrez à quelques-uns d’entre nous d’en douter.
    R. L.

    • Num dit :

      Tout à fait d’accord avec Sphynge. Les questions régaliennes seront au centre de la campagne présidentielle.
      Lisez cette tribune en détails, aucun appel à l’insurrection, aucune tentative de putsch, simplement un constat sur le délitement de l’autorité de l’Etat. Les militaires sont des citoyens comme les autres et bénéficient de la liberté d’expression comme vous et moi, avec la crédibilité et l’audience que leur donnent leur expérience et leur patriotisme. C’est bien ce qui dérange la gauche et le gouvernement.
      Réponse
      Personne n’a accusé les généraux de fomenter un coup d’État. Mais je ne crois pas que la politique puisse être confiée aux militaires. Je m’étonne de votre parfaite indifférence pour un phénomène, l’irruption des militaires dans un sujet hautement politique qui est dangereux pour cette démocratie dont Sphynge estime que Mme Le Pen sera la radieuse représentante. C’est ce qui s’appelle ne pas voir ce qui crève les yeux. Non seulement les militaires se livrent, non sans bêtise, à un exercice très périlleux, mais le devoir de l’exécutif, c’est de les faire taire et durablement.
      R. L.

      • Michel de Guibert dit :

        « Faire taire »… cela n’empêchera pas de constater la réalité du délitement décrit dans cette déclaration !

  3. simon dit :

    Les militaires dans les casernes ou à la retraite et les politiciens à la tribune, et les vaches seront bien gardées !

  4. vultaggio-lucas dit :

    L’initiateur de la « pétition » d’officiers et sous-officiers militaires retraités ou pas, parue dans Valeurs actuelles, est M. Jean-Pierre Fabre- Bernadac. Il est également écrivain à ses heures. Il a commis depuis 2016, cinq ouvrages dont en 2011: « Les strings de l’armée rouge » et en 2021: « Les damnés de la France: le lynchage des mal-pensants ». Sans rapport avec le contenu de la « pétition » dont l’ inspiration idéologique transpire tant que Marine Le Pen s’en est emparée, n’est-il pas possible de se demander si M. Jean-Pierre Fabre-Bernadac pourrait avoir un lien de parenté avec feu Mr Pierre Fabre, des laboratoires éponymes et milliardaire, qui fut le propriétaire de « Valeurs actuelles » jusqu’à son décès en 2013 ?

  5. Danielle Passebois-Paya dit :

    Je voudrais rectifier une petite erreur historique : Les Français d’Algérie ont mis au pouvoir De Gaulle , en mai 1958 . Celui-ci a alors parcouru toutes les villes d’Algérie pour affirmer que l’Algérie resterait française « Je vous ai compris » . Et c’est, parce qu’il n’a pas tenu parole , qu’il y a eu le putsh des généraux, Salan, Jouhaud, Massu, deux ans plus tard, en 1960
    Je n’ai pas lu la déclaration des généraux de ce mois-ci, mais j’imagine leurs revendications tout à fait licites devant les attentats qui meurtrissent la France sans que des mesures radicales ne soient prises.
    Aussi, traiter des hommes qui de par leur métier, risquent ou ont risqué leur vie pour défendre le pays, de généraux en charentaises ! C’est désolant.
    Danielle P.

    Réponse
    Oui, la tentative de putsch a eu lieu en 1960, pas en 1958, je vous accorde ce point. Mais il ne change rien à l’affaire : une insurrection militaire. Vous n’avez pas lu la déclaration parue dans « Challenges ». C’est dommage, elle est édifiante. C’est un appel à la liquidation du régime politique actuel. Vous proposez des mesures radicales : lesquelles, par exemple ? L’arrestation et l’expulsion de tout citoyen innocent dont la religion ne vous plairait pas ? De quelle manière allez-vous assurer la logistique ? Avec un pont aérien vers les pays d’origine désormais lointaine ? Au nom de quel délit ou crime ? Au moyen de quelle loi en vigueur ? Les militaires qui ont rédigé ce texte ont-ils tous risqué leur vie et à l’occasion de quelle bataille ? Votre indignation serait mieux placée si elle s’accompagnait d’une déclaration d’allégeance à la république et à la démocratie parlementaire.

    • Danielle Passebois-Paya dit :

      Je vous lis depuis trop longtemps pour vouloir m’affronter avec vous .
      Mais, sur le sol français, il n’y a pas que des innocents, et ça, vous le savez.

      Réponse
      Je ne cherche jamais à affronter qui que ce soit. Je considère l’intervention des militaires comme scandaleuse et proche du fascisme. Vous les excusez.Vous comprendrez que je vous apporte la contradiction.
      R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Le putsch d’Alger, c’était en avril 1961…

  6. laplane dit :

    Il parait que Laurent Fabius a dit dans le passé que le Front national offrait une mauvaise réponse à de bonnes questions. On peut penser que les militaires en cause dans cette tribune n’étaient pas à leur place et qu’ils avaient des arrière-pensées politiques. Les questions persistent, notamment l’état de nos banlieues et de nos campagnes ou petites villes, et beaucoup de Français n’ont pas le sentiment que les élites politiques, économiques et médiatiques s’en occupent vraiment. C’est inquiétant pour les futures élections.

    • Num dit :

      Pour rappel historique : le 23 juin 1940, le président de la République prenait un décret mettant le général de Gaulle à la retraite d’office par mesure disciplinaire, et le traduisant devant le Conseil de guerre, qui le condamnait à quatre ans de prison et à la perte de sa nationalité française. Plus tard, il était inculpé de trahison et d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État et condamné à la peine de mort. On connaît la suite. Accusé de facisme par ses détracteurs, il est celui qui a restauré la République.
      Pensez à la chanson de Béart : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ».

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