Le rapport qui accable l’Église

Jean-Marc Sauvé
(Photo AFP)

Jean-Marc Sauvé, chef de la Ciase, la Commission indépendante qui a enquêté sans relâche sur le harcèlement sexuel d’enfants par des prêtres depuis 1950, a remis hier un rapport accablant pour l’Église catholique française. Plusieurs centaines de milliers d’enfants ou adolescents ont subi des attouchements ou des viols.

L’AFFAIRE est tellement énorme qu’elle a laissé l’opinion française consternés, révoltée et qu’elle l’a conduite à demander des comptes à un système censé protéger et éduquer des enfants complètement dominés par le prestige de leurs maîtres ; ce qui rend l’acte particulièrement odieux car il est assorti d’un abus de pouvoir.On se doutait bien pourtant qu’à la faveur de l’omertà, le doute sur la pureté d’un certain nombre de prêtres (mais bien entendu, pas tous) ne faisait que s’accroître avec le temps et ne cessait d’approfondir le malaise. Le prêtre étant celui qui dispense la parole de Dieu, il demeurait, en toute circonstance, intouchable. À la place de l’apprentissage de la foi, les enfants ont eu droit à une expérience tragique, qui a modifié le cours de leur vie et endommagé leur avenir ; à la place de la sécurité, ils ont eu droit à la violence ; à la place de la joie, la solitude, la peur, le piège ; à la place de la tendresse, l’agression.

Un bond en avant.

Autant le rapport Sauvé est un acte historique majeur qui abolira des pratiques obscurantistes, autant il ne peut, ni par la demande de pardon ni par des indemnités, effacer ces souvenirs terribles que les prêtres ont laissés à ces enfants devenus adultes, différents de ceux qui n’ont pas été formés par eux. C’est un grand bond en avant, un événement salué par le pape, l’espoir que cela ne se reproduira plus. Mais le mal est fait et on ne lui connaît pas de remède efficace. Le venin traîne dans le sang et la chair des victimes. Il fait des rapports entre l’Église et ceux qu’elle a brisés une maladie chronique dont l’évolution dépend intimement de la capacité ou non de chacun de combattre ce qui, littéralement, lui empoisonne la vie. On cherche beaucoup de raisons au recul de l’éducation catholique et de la foi chrétienne, il semble que l’explication est toute trouvée.

Les enfants d’abord.

Deux grandes raisons expliquent le phénomène : le nombre des victimes témoigne de la force de la loi du silence ; on a mis sous le tapis pendant des décennies une somme affolante d’immondices ; on a préféré renoncer à la vérité au lieu de l’annoncer publiquement et sans fard, de manière à arrêter le train du pourrissement d’institutions conçues non pour causer un choc indélébile aux petits paroissiens, mais pour leur apporter confiance et sérénité. Sous le couvert du secret de la confession, on a donc accompagné un mouvement  absurde et délétère, sans comprendre qu’il affectait l’Église en profondeur, dans sa fibre, qu’il lui faisait courir un danger mortel. Quelqu’un, sur une chaîne de télévision, a suggéré l’autorisation pour tous les prêtres de se marier, ce qui leur permettrait de satisfaire leurs pulsions et leurs appétits sexuels. Mais le problème est plus large. C’est celui d’une conception des institutions qui accorde plus d’importance aux prêtres qu’aux laïcs, plus d’importance aux rites et aux règles qui ont permis crimes et délits, qu’aux enfants et à leurs familles.

Un long répertoire.

En l’occurrence, on a moins besoin de la parole du pape que de son leadership politique. Les catholiques devraient exiger un nouveau Vatican semblable aux précédents qui ont largement réformé l’Église. Il faut désormais que l’on pose la question du mariage des curés, la présence des femmes dans les hautes sphères de l’institution, et que l’on rappelle la signification du sacerdoce : rien pour les maîtres, tout pour les fidèles. Dans un cadre large, seront examinées toutes les questions épineuses que le poids des institutions a écrasées chaque fois qu’une alerte était lancée. Nous sommes surpris, consternés, mais, au fond, les précédents de scandales publics dans l’Église catholique ne sont pas nouveaux. Nous en avons un long répertoire, celui-là même qui a amené M. Sauvé et ses enquêteurs à déterrer tous les crimes.

Je ne sais même pas si la rédemption est possible, si l’Église ne doit pas être réformée de telle manière qu’elle rendrait impossible tout écart sexuel des prêtres. Je ne sais pas s’il est tout de même logique, pour des parents, de confier leurs enfants à l’institution. Je constate que la laïcité est, pour tout parent inquiet, la solution la plus confortable et que la vocation chrétienne ne viendra aux jeunes gens qui auront eu une relation normale avec leurs enseignants.

RICHARD LISCIA

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6 Responses to Le rapport qui accable l’Église

  1. Doriel Pebin dit :

    Bonsoir, vos remarques sont vraies mais, une fois de plus, il faut nuancer. Des brebis galeuses ne font pas tout le troupeau. Le pourcentage de prêtres incriminés est faible (3%), le chiffre de 240 000 reste une évaluation. C’est éthiquement inacceptable évidemment. Cependant, ne jetons pas l’eau du bain et toute l’Église avec. Des réformes sont nécessaires mais les valeurs chrétiennes n’ont pas disparu pour autant, surtout dans notre monde très matérialiste marqué par le court-termisme. L’idée d’un nouveau Vatican permettrait de libérer la parole et d’avancer.

    Réponse
    Je suis désolé, cette fois, de ne pas être de votre avis. Vous minimisez la trahison de l’Église envers les enfants victimes et leurs parents. Vous vous contentez de manipuler des chiffres là où existe une sorte de monstruosité collective. Vous tirez le parapluie là où le pape et l’Église de Rome veulent dire la vérité.Votre point de vue est totalement anachronique.

    • Michel de Guibert dit :

      Le même rapport de Jean-Marc Sauvé fait état d’un autre aspect peu souligné dans les médias et qui me surprend, « les 5,5 millions de Français qui, selon les études, disent avoir fait l’objet d’agression sexuelle dans leur enfance »… c’est effarant !

  2. J L 59 dit :

    Et si on allait voir du côté des associations laïques, combien de scandales étouffés. Il n y a pas d’exclusivité pour les clercs aux turpitudes et pulsions malsaines qui malheureusement sont légion.
    Les enfants sont des proies fragiles et toute activité qui entretient un rapport dominant entre un adulte pervers et un assujetti risque de dévier vers la faute.
    Réponse
    Ce n’est pas parce que des laïcs seraient aussi coupables que la faute des religieux serait effacée.
    R. L.

  3. Laurent Liscia dit :

    La monstruosité est collective et mondiale partout où est l’Église, mais pas seulement l’Église, partout où les gurus, les pretres, les grands clercs prétendument investis d’une autorité divine existent. Dans le cas de l’Église cependant, ce sont les enfants qui sont majoritairement victimes, et ça, c’est un cran supplémentaire dans l’horreur. Comme tu le soulignes, je ne suis pas sûr que cette institution puisse s’en remettre. Ou ne le doive.
    Difficile de ne pas se poser la question: « Pourquoi faut-il un intermediaire entre ma foi et moi? » Pourquoi avons-nous besoin de religions organisées? On peut très bien se passer de temples et pratiquer chez soi, en ligne directe avec l’objet de sa foi. L’alternative c’est de s’en remettre aveuglement à un être humain qui a ses pulsions et ses errements et dont le costume ne le/la rend pas forcement plus proche du divin.
    A mon sens il est temps de remettre en question l’existence des églises en vrac. Il y a bon nombre de conflits qui se resorberaient du jour au lendemain.

    • Michel de Guibert dit :

      « A mon sens il est temps de remettre en question l’existence des églises en vrac »…
      Certains régimes totalitaires (URSS) l’ont tenté…

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