Des trains trop larges

Le nouveau TER
(Photo AFP)

C’est « le Canard enchaîné » d’aujourd’hui qui a révélé l’affaire la plus « comiquement dramatique » de l’année, pour reprendre l’expression du secrétaire d’État aux Transports, Frédéric Cuvilier : les nouvelles rames du TER qui ont été commandées à Alstom et au Canadien Bombardier sont trop larges. Il faut donc « raboter » les quais pour un coût qui s’élèverait à 50 millions d’euros. Mais, selon l’hebdomadaire, il a déjà fallu débloquer 80 millions euros en urgence.

LE LECTEUR n’aura aucun mal à imaginer le torrent de quolibets auquel cette faute majeure de la SNCF et du Réseau ferré de France (RFF) a donné lieu dès hier soir dans les médias et sur Internet. Selon le ministre, l’affaire montre que la séparation des activités ferroviaires entre SNCF et RFF produit des résultats pervers. Un projet de réforme dont l’objectif est de regrouper les deux entités sera d’ailleurs examiné cette année. On n’est pas convaincu par cette argumentation : à l’heure de la communication instantanée, on ne voit pas comment la question de la largeur des trains comparée à celle des voies n’a pas été posée simultanément dans les deux sociétés. Pour embarquer plus de passagers, les TER ont été élargis. N’importe quel chef de gare se serait interrogé, d’autant que tous les trains frôlent le quai afin d’éviter le risque d’insécurité pour les passagers. On a plutôt l’impression que l’harmonisation entre le gabarit des trains et la largeur des voies a été traitée comme un détail tellement facile à régler que les responsables en ont oublié de le résoudre.

Une publicité embarrassante.

À leur déconfiture s’ajoute un effort de dissimulation. Les dirigeants des deux sociétés se sont bien gardés d’évoquer publiquement leur faute et n’auraient pas communiqué sur le sujet s’ils n’y avaient été contraints par les révélations du « Canard ». Plusieurs responsables de collectivités locales ont d’ailleurs déclaré qu’ils n’apprenaient rien de nouveau ; tous ont insisté sur le fait qu’ils ne paieraient pas pour la remise des quais en état. RFF rappelle qu’il consacre chaque année 4 milliards d’euros à l’entretien des lignes et laisse entendre que, par rapport à cette somme, les 50 millions nécessaires pour le rabotage des quais serait insignifiante. C’est une façon bien cavalière d’analyser une erreur grave et incompréhensible au moment où le mot d’ordre national porte sur les économies que doit faire le pays. En outre, si la grande intelligence de nos ingénieurs a été prise en défaut, leur capacité à rebondir est remarquable : 300 quais ont été révisés sur un total de 1300 qui ne peuvent accueillir les nouvelles rames. Le réseau compte 7300 quais au total.

C’est aussi une façon de dire que, de toute façon, la mise en route de 241 trains nouveaux appelait des modifications sur les lignes, comme si la remise des quais aux normes était prévue et non pas provoquée par un manque de discernement. Pourtant, RFF et la SNCF ne peuvent pas à la fois expliquer comment l’accident industriel s’est produit et affirmer qu’il n’a pas eu lieu. On n’a pas fini d’en parler et un procès aura lieu. Le gouvernement fera tout pour éviter de porter le chapeau, mais n’était-il pas au courant de ce secret de Polichinelle ? Lui aussi n’a commencé à réagir que lorsque « le Canard » a révélé l’affaire. Sa réforme, qui consiste, encore une fois, à défaire ce qui a été fait avant lui, ne suffira pas à résoudre un problème que les candidats au certificat d’études résolvaient jadis en quelques secondes.

RICHARD LISCIA

 

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4 réponses à Des trains trop larges

  1. A3ro dit :

    Arrêtez donc de taper sur la SNCF et RFF..
    Les dimensions des trains sont standardisées maintenant, ce sont les quais qui étaient ajustés de manière hétéroclites. Pour avoir des trains « sur mesure », il aurait fallu les payer bien plus cher. Cette décision va dans le bon sens et n’est pas prise à la va-vite, dans l’urgence.
    Bien évidemment, le journaliste moyen voit là l’occasion se moquer à peu de frais d’une prétendue erreur, s’appuyant sur les élus qui n’ont pas envie de casquer.
    Quant à la séparation RFF SNCF, ça reste une bonne chose, et à vrai dire elle ne va pas assez loin. Un opérateur de réseau qui fait l’entretien et des opérateurs de train qui prennent des créneaux sur ce réseau, c’est bien plus souhaitable pour le consommateur qu’un opérateur monopolistique (SNCF), qui peut faire comme bon lui semble.

    Réponse
    Non, la décision n’a pas été prise sciemment et vous ne pouvez pas raconter l’histoire d’une autre façon pour avoir raison. Le journaliste moyen que je suis s’informe avant d’écrire. C’est ce qui le distingue du lecteur.En toute amitié.
    RL

    • A3ro dit :

      En effet, j’ai mal compris un autre article, le cahier des charges a été effectivement mal rempli. Mea culpa. Ceci dit, harmoniser les distances rails-quai sur toutes les gares est plutôt une bonne idée, même si fait dans l’urgence.
      Il est assez facile de vouloir taper bêtement sur la SNCF, et élus comme journalistes ne s’en privent pas. A mon avis, la SNCF et RFF ont fait une erreur, mais vont se rattraper. Là où c’est limite, c’est de demander à la région de payer.
      [Je ne vous considère pas comme un journaliste moyen, c’est bien pour ça que je continue à vous lire. Mais j’avais l’impression qu’içi, vous suiviez le reste de la meute dans une critique facile, alors que vous êtes en général posé et raisonnable. En toute amitié, donc 🙂 ]

  2. phban dit :

    Il y a probablement eu une erreur, mais peut-être ne mérite-t-elle pas tant d’indignation ?
    Un projet de renouvellement de parc matériel aussi considérable nécessite de nombreuses équipes et des études longues et complexes, il est possible qu’une tâche de vérification de base ait été négligée dans le plan général. C’est regrettable mais, par rapport à l’enveloppe globale, les sommes ne sont pas si faramineuses.
    Il n’y a pas mort d’homme, alors plaidons l’indulgence.

  3. Jeanjean dit :

    Ce que l’on aurait du mal à comprendre s’agissant des TGV qui circulent sur les grandes lignes et dont les gares ont été refaites, paraît moins étonnant pour les TER qui circulent un peu partout. Or tous les quais de ces voies secondaires ne sont certainement pas identiques car ils appartiennent à des époques différentes. La question du béotien est la suivante : pouvait-on éviter ce surcoût ? Est-il simplement calculé par rapport à celui de l’acquisition de rames sur mesure ? Dans ce cas, il s’agirait d’un non événement, voire d’une bonne gestion des deniers publics. Attendons d’en savoir plus sur cette affaire.

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