Du bon usage de la justice

Alexandre Benalla
(Photo AFP)

Alexandre Benalla a été placé en détention provisoire et l’homme qui a insulté Alain Finkielkraut a été arrêté. La commission des Lois du Sénat a publié aujourd’hui son rapport sur l’affaire Benalla et entend le transmettre à la justice. Elle estime que l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron a menti sous serment, et que des « dysfonctionnements graves » se sont produits à l’Elysée.

LE SENAT a poursuivi son enquête sur l’ancien conseiller de l’Elysée qui a fait de sa liberté le plus répréhensible des usages : il a voyagé avec des passeports diplomatiques qu’il n’aurait jamais dû posséder, il a pris des contacts avec des gouvernements africains alors qu’il n’était chargé d’aucune mission officielle et évolué dans des milieux russes qui ne sont pas tout à fait bienveillants pour la France. Ce sont les mensonges qu’il a pu faire pendant ses auditions et son étrange emploi du temps qui lui valent aujourd’hui de se retrouver en cellule. Comme d’habitude, la justice fait lentement son travail, mais elle l’accomplit jusqu’au bout.

Calcul politique.

Aussi le rôle du Sénat semble-t-il se juxtaposer à celui des juges, ce qui risque d’introduire le calcul politique dans une affaire où les délits de droit commun sont pratiquement constitués. Bien entendu, rien de ce qui se passe à l’Elysée ne peut être exclu du champ politique. On est sûr d’assister à de nouveaux affrontements entre la majorité et les Républicains (LR) sur l’importance et le rôle des commissions parlementaires. La République en marche, en tout cas, ne peut échapper à l’affaire Benalla en la repoussant d’une chiquenaude. L’homme a prouvé, aussitôt après ses premiers démêlés avec la justice et avec les parlementaires, qu’il était totalement incontrôlable et irresponsable. Il s’est livré à une sorte de fuite en avant, mélange de défi aux institutions, d’abus de pouvoir et de narcissisme exacerbé, qui rendait indispensable sa mise en détention.

Sort personnel et raison d’Etat.

Telle qu’elle est apparue au fil des révélations de la presse, et plus particulièrement celles du site Médiapart, la conduite de Benalla après sa première mise en cause a de quoi surprendre. Loin de faire profil bas, ce qui lui aurait permis de rester en liberté, fût-ce au prix de la vie médiocre dont il ne voulait pas, il s’est livré à des initiatives, comme ses voyages à l’étranger et d’apparents contrats avec des Russes, qui indiquent qu’il a réagi à la suspicion générale soulevée par ses agissements en les multipliant à l’infini. La video où il dialogue avec son ami Vincent Crase et où il déclare qu’ils sont tous deux protégés par le président et par son conseiller politique démissionnaire, Ismaël Emelien, prouve qu’il a cru à quelque chose qui relève des absurdités du rêve : que sa protection pouvait l’emporter sur la raison d’Etat.

Il va avoir tout le loisir de réfléchir à ses erreurs, qui sont colossales. Son talent de séducteur n’aura pas suffi à effacer des faits dont il a sous-estimé la gravité. Quant à établir un lien entre son comportement et l’influence qu’il avait acquise au cœur du pouvoir, c’est un procès à la fois facile à faire et plutôt inutile. Il est déjà établi qu’Emmanuel Macron et son entourage se sont laissés conquérir par le bagout d’Alexandre Benalla. Il est établi que cet homme n’avait aucune raison d’avoir des passeports officiels. Que personne ne l’a envoyé en mission à l’étranger et que peut-être son cas a été traité par le laxisme de l’Elysée. Cela ne suffit pas à constituer un dossier à charge contre le président de la République. Au moment où nous sommes confrontés à une crise politique majeure, la revendication de son pouvoir par la commission des Lois du Sénat semble quelque peu anecdotique.

RICHARD LISCIA

PS- A lire le rapport du Sénat et les commentaires incendiaires qui l’accompagnent, je comprends que la droite veut faire une affaire d’Etat de l’affaire Benalla. Dans ce cas, il faut situer le contexte électoral de ce vigoureux mais hypocrite accès d’indignation. J’y reviendrai demain (peut-être).

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La riposte nécessaire

Marine Le Pen
(Photo AFP)

On se pose des questions sur l’utilité des manifestations d’aujourd’hui contre l’antisémitisme. On se demande s’il faut une loi pour sanctionner l’antisionisme. On s’inquiète de ce que, loin de traduire un mouvement populaire spontané, les manifestations aient été ordonnées par le gouvernement. D’aucuns vont même jusqu’à voir dans les rassemblements de ce soir une manipulation du pouvoir.

CAR tout est bon pour nier l’antisémitisme, à commencer par le déni de toute comparaison avec les terribles années trente. Un sale type a insulté Alain Finkielkraut, il serait identifié, il appartiendrait à la mouvance salafiste, donc l’antisémitisme en France serait uniquement musulman. Il suffit de regarder la video de l’incident pour constater qu’aucun gilet jaune présent sur place ne demande à l’affreux jojo de se taire. Un seul, plein de bienveillance, met à l’écart M. Finkielkraut, étant entendu que philosophe, mais juif, il n’a rien à faire dans la rue, là où manifestent les gilets jaunes. Allons, allons, Finkielkraut, concentrez-vous sur les jeudis de l’Académie. Votre seule présence est une provocation.

Le plus grand danger, c’est l’indifférence.

Les médias font des reportages. Une jeune fille déclare qu’elle ne sait même pas écrire le mot antisémitisme. L’indifférence à une tare millénaire des sociétés occidentales est le plus grand danger qu’elles courent. Les Français juifs se tuent à dire que cette intolérance à leur égard est moins leur problème que celui de toute la société. L’antisémitisme ne trouve pas de meilleur terrain que l’apathie populaire. Quand une journaliste demande au grand rabbin si la crise sociale ne favorise pas la résurgence de l’antisémitisme, il répond par l’affirmative, sans ajouter que la recherche du même bouc émissaire quand les choses vont mal en France relève du réflexe de Pavlov. Nous sommes pauvres, c’est la faute des juifs, bien sûr. Et il faudrait rester les bras croisés ? Si le gouvernement n’avait rien fait, qu’aurait-on entendu ? Mais maintenant qu’il le fait, ne cherche-t-il pas à diviser les Français ? N’agit-il pas pour reprendre la main sur une crise qui lui échappe ?

Dire non.

Dire non à l’antisémitisme, c’est simple. C’est une dénonciation dont nous n’avons pas besoin d’expliquer les tenants et aboutissants. C’est comme la lutte contre les agressions sexuelles. C’est non. C’est comme la corruption, c’est non. C’est comme la pollution, c’est non. C’est comme la pédophilie : c’est non. D’un côté, une majorité de Français se moque complètement de ce que subit l’infime minorité de Français juifs ; de l’autre, ceux qui veulent bien s’en soucier, mais avec l’assurance que la mise en accusation concerne un groupe plutôt qu’un autre. Donc, l’antisémitisme n’est plus d’extrême droite. Il est seulement charrié par des musulmans intégristes et il est seulement lié à l’existence d’Israël. Comme si des forces mues par la haine ne pouvaient pas se retrouver et s’allier pour combattre un groupe dont l’influence est limitée.  Comme si l’extrême gauche et l’extrême droite ne pouvaient se marier en mettant dans la dot l’antisémitisme de l’une et celui de l’autre, qui sont différents, mais aboutissent au même résultat : l’exclusion des juifs. C’est ce que montre la video Finkielkraut. Un salafiste a infiltré les gilets jaunes, pas le moins du monde embarrassés d’abriter un tel individu en leur sein, pas pressés de défendre la liberté de Finkielkraut de vivre en France comme il l’entend et d’avoir ses propres idées.

Dis-moi qui a voté pour toi.

La vraie question porte sur l’avenir du pays. En dehors de la République en marche, le parti le plus puissant est le Rassemblement national. Personne de sensé ne doit exclure qu’il parvienne un jour au pouvoir. La droite et la gauche ne sont pas en mesure de le battre dans les urnes. Cette séquence qui nous a valu 13 samedis de violence, de casse et d’émeutes profite infiniment moins à la France insoumise qu’au RN. M. Wauquiez (LR) demande au gouvernement de remettre de l’ordre. Il a raison dans l’absolu. Si M. Macron ne rétablit pas l’ordre, Marine Le Pen déclarera qu’elle est tout indiquée pour le faire, parce qu’avec son parti, on cessera de bafouer la nation. Elle n’est même pas loin de nous annoncer qu’elle serait la meilleure arme contre l’antisémitisme, même si gravitent autour d’elle des antisémites qui attendent leur heure, fréquentent Bachar Al-Assad, et font de l’anti-américanisme et de l’anti-européanisme les vecteurs parfaits pour construire un antisémitisme d’Etat.  Procès d’intention ? Non, c’est seulement du réalisme. Le totalitarisme de gauche ou de droite est toujours antisémite. Hitler est arrivé au pouvoir d’une manière parfaitement démocratique. L’extrême gauche, elle, préconise le coup d’État, alors que Marine Le Pen améliore son score à chaque scrutin.

D’excellents experts indiquent que Marine n’est pas son père, qu’elle n’est pas du tout antisémite, et qu’elle concentre surtout ses efforts pour juguler l’immigration. C’est sûrement vrai, mais dans le même temps, elle sera un jour élue par des millions de personnes qui sont antisémites par sectarisme ou par indifférence. Attendre et voir ? Il y a des paris que nous ne devons pas prendre.

RICHARD LISCIA

 

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Régression française

Alain Finkielkraut
(Photo AFP)

La France ne sortira pas grandie du mouvement des gilets jaunes. Il a atteint la semaine dernière un paroxysme d’intolérance qui le rend très dangereux du point de vue des institutions et des équilibres démocratiques. L’incohérence de ses revendications conduit le pays à l’anarchie.

LES PARTIS politiques et l’opinion sont indignés par les injures adressées dans la rue par des gilets jaunes à Alain Finkielkraut, philosophe et académicien. Pourtant, il n’était pas difficile de prévoir ce qui arriverait s’il allait à leur rencontre.  Nous sommes maintenant confrontés à un débat sémantique pour savoir si l’appellation de « sale sioniste » relève ou non de l’antisémitisme. On peut laisser cet accablant dilemme à Éric Coquerel, de la France insoumise, qui tient absolument à conserver le droit de critiquer la politique du gouvernement israélien. Ce n’est pas du tout la question. On peut très bien ne pas soutenir Benjamin Netanyahu tout en reconnaissant le droit des Israéliens à avoir leur État. M. Coquerel ignore sans doute que cet État a livré plusieurs guerres contre les armées arabes, qu’il est constamment menacé à ses frontières par divers groupes et diverses nations, principalement l’Iran qui entretient le Hezbollah, groupe terroriste installé à la frontière libanaise. En réalité, la France insoumise projette dans la discussion ses propres ambiguïtés. Il lui suffit pourtant de dire que cette avalanche de haine contre les juifs ou les Israéliens relève du même antisémitisme.

« Nous sommes le peuple ».

L’indignation nationale soulevée par les attaques contre M. Finkielkraut a sûrement quelque chose de sain et de nécessaire et il n’est pas inutile que des grandes manifestations soient organisées demain à Paris et en province contre l’antisémitisme. Je ne crois pas cependant que les gilets seront impressionnés. Leur radicalité, leur violence, leur haine, leur vocabulaire, tout droit sorti des réseaux sociaux, et d’une vulgarité inouïe, montrent qu’ils se rassurent eux-mêmes en se trouvant des ennemis inexistants. Ils l’ont dit à Finkielkraut : « Nous sommes le peuple, nous sommes chez nous », de la même manière que Jean-Luc Mélenchon, dont les locaux étaient perquisitionnés, assurait aux policiers qu’il était le peuple, qu’il était la République. Eh bien, si c’est vrai, pauvre peuple et pauvre République ! A l’extrême droite, même analyse : l’antisémitisme n’est que musulman, les gilets jaunes sont innocents. Combien de musulmans parmi les gilets jaunes ? Mais, bien que le sursaut national soit salutaire, cette vague d’antisémitisme déchaîné qui ne craint pas de s’exprimer avec tout l’attirail argumentaire qui a conduit à la Shoah, emporte à peu près tout sur son passage. Les gilets ont manifesté samedi ET dimanche pour dire qu’on ne les écoutait pas « On » leur a déjà accordé 10 à 12 milliards, « on » a ouvert un immense débat national, « on » tente par tous les moyens et dans des conditions budgétaires extrêmement serrées, de leur apporter quelques satisfactions.

Tout et rien.

Qu’est-ce qu’ils veulent ? Tout (par exemple la démission du président de la République) et rien. Ils ne veulent pas présenter une liste aux élections européennes. L’une d’eux, Ingrid Levavasseur, a essayé de constituer une telle liste, elle a été interpellée, menacée, injuriée. Et a donc renoncé. Comme je continue à le maintenir, les gilets sont noyautés par l’extrême droite et, s’ils ne veulent pas d’une liste aux européennes, c’est parce qu’ils souhaitent, dans leur majorité, la victoire du Rassemblement national. Mais au fond, pourquoi devraient-ils faire de la politique ? Il s’agit d’une minorité active et destructrice. Ils s’en prennent à des élus à leur domicile. Ils commencent à dégommer leurs propres leaders, tout personnage qui voudrait prendre l’ascendant sur eux. Une révolution qui dévore ses enfants, quoi de vraiment nouveau ? Ce désordre, cette démence, cette violence font penser à la révolution maoïste de 1966. Tout détruire pour reconstruire. Encore faut-il  compter sur cette poignée d’irrédentistes pour s’atteler à une tâche aussi désespérée.

Un rempart contre l’infamie.

Il faudrait que la manifestation de mardi aboutisse à un peu d’unité chez tout ce qui n’est pas gilet jaune, que les Français réalisent enfin et de façon majoritaire vers quelle régression historique le mouvement conduit le pays. On peut penser ce qu’on veut de Macron et de son gouvernement, il n’empêche qu’il est le seul rempart contre l’infamie. Laurent Wauquiez, président des Républicains, lui a lancé samedi une algarade pour exiger que le président mette un terme au désordre, aux déprédations, à la violence. Il a littéralement raison, mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Que ferait-il s’il était à l’Élysée, lui qui ne réussit même pas à rassembler son parti ? Benjamin Cauchy, l’un des personnages qui émerge chez les gilets jaunes, affirme que ses amis envisageront une fin de leur action après le débat national. Dès lors qu’il n’a aucune responsabilité, et que tous ceux qui essaient de diriger le mouvement sont aussitôt discrédités, on ne peut guère lui faire confiance. Quant aux autres, par exemple Éric Drouet, Priscilla  Ludosky et Maxime Nicolle, ils ne s’entendent sur rien. Comment ne pas voir que les maximalistes et les anarchistes orientent le mouvement à leur manière, qui n’est pas, c’est le moins qu’on puisse dire, démocratique ?

RICHARD LISCIA

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Macron : le droit de parler

En campagne ?
(Photo AFP)

Les partis d’opposition se déchaînent depuis quelques jours au sujet des interventions publiques du président de la République, qu’elles accusent de monopoliser la parole dans le cadre des élections européennes.

EFFECTIVEMENT, Emmanuel Macron parle beaucoup ces temps-ci et, effectivement, les élections européennes auront lieu dans trois mois. Mais la campagne n’a pas officiellement commencé, de sorte que les sujets traités par le chef de l’exécutif entrent dans le cadre des dossiers qui préoccupent le gouvernement. Le CSA, Conseil supérieur de l’audiovisuel, rappelle qu’il continue à comptabiliser toutes les interventions politiques, que le gouvernement et sa majorité ont droit à un tiers du temps de parole, les deux autres tiers étant répartis entre les partis d’opposition. Les chaînes d’information en continu qui diffusent le plus grand nombre de sujets politiques, sont tenues d’offrir à l’opposition  un temps double de celui de la majorité. Le font-elles ? Le comptage se fait trimestre après trimestre, il est donc prématuré de se prononcer à ce sujet.

La défense a ses droits.

Bien entendu, il est juste qu’une formation politique ne soit pas privilégiée aux dépens des autres. Et il est bon que, en France, des règles aient été instituées qui protègent les uns contre les autres. Mais l’énorme fracas soulevé par la crise des gilets jaunes a permis à ceux-ci d’avoir une présence médiatique qu’aucun discours ne peut contrer. Le pouvoir, attaqué verbalement et physiquement, a le droit de se défendre. Ce qui gêne l’opposition, ce n’est pas tant que Macron parle, c’est que, grâce à sa présence sur les podiums et à son ubiquité, il a commencé à gagner quelques points de popularité, que, sur le front du chômage une lueur apparaît et qu’il a remonté partiellement la pente qui le conduisait aux enfers. Le mouvement est très lent et il résulte de plusieurs facteurs, les discours du président n’en représentant qu’un seul.

D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’on occupe l’espace médiatique que l’on remporte une bataille. M. Macron et son gouvernement ont subi plusieurs revers dont ils n’ont pas diminué les effets pervers par la parole. L’opposition elle-même, qui ne manque jamais de s’exprimer, participe quelquefois, par les dérapages de son vocabulaire, à sa propre impopularité. Que Macron s’exprime ou non, le tableau général des intentions de vote aux européennes montre que l’affaire se jouera entre deux partis, la République en marche et le Rassemblement national ; et que tous les autres, la France insoumise,  le PS, EELV, Debout la France, Génération.s (de Benoît Hamon) n’ont que très peu de chances de dépasser la barre des 10 %. Comment se fait-il que la REM, attaquée de toutes parts, vilipendée par les gilets jaunes et dont les élus sont agressés à leur domicile, représente encore une force capable de gagner un scrutin ? Il semble bien que la violence de la crise sociale, ses exagérations, l’irresponsabilité des revendications aient soulevé une inquiétude dans ce qu’il est convenu d’appeler la majorité silencieuse, même si  presque la moitié des Français soutient encore le mouvement.

Enfants jaloux.

Les protestations des oppositions ressemblent à des criailleries d’enfants jaloux d’un autre gosse qui a le plus grand nombre de billes. Je veux bien qu’on invoque le droit en toutes circonstances et qu’on réclame avec insistance l’égalité des temps de parole. En même temps, je vois partout les effets de l’illégalité et d’une délinquance sauvage. On n’a pas le droit de détruire du mobilier urbain, des vitrines et des magasins ; on n’a pas le droit d’incendier des voitures ; on n’a pas le droit de boxer des policiers ; on n’a pas le droit d’affaiblir volontairement l’économie du pays ; on n’a pas le droit de déclencher des émeutes. Les personnes qui ont été gravement blessées au cours des rixes avec les forces de l’ordre ne méritaient certainement pas un tel traitement. Il est tout simplement horrible d’éborgner des gens pour réduire l’agressivité de la foule.  Mais il est impossible d’exonérer les manifestants de leur responsabilité. Ils savent parfaitement que leurs rendez-vous réguliers de tous les samedis dégénèrent immanquablement. Maintenant, ils refusent même de déclarer leur intention de manifester et ils voudraient quoi ? Avoir la liberté de mettre les centres-villes à feu et à sang ?

Dans ce contexte où l’abus de droit par tous est la norme, qu’un président malin occupe la scène médiatique ne serait pas, pour autant que l’accusation fût fondée, un scandale. Au delà des polémiques, quelques partis attendent leur déroute et, pour s’occuper, se livrent à des chicaneries d’école primaire.

RICHARD LISCIA

 

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Juppé : la tentation du Conseil

A gauche de la droite
(Photo AFP)

Sur proposition du président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, Alain Juppé, ancien Premier ministre et maire de Bordeaux, a été nommé au Conseil constitutionnel. L’acceptation de son nouveau poste signe la fin de sa carrière politique, qui a duré plus de 40 ans.

C’EST UNE surprise, parce que le secret a été bien gardé et parce qu’Alain Juppé a toujours répété qu’il était heureux de servir les Bordelais, lesquels ne cachent guère aujourd’hui leur déception et leur amertume. C’est l’inconvénient d’une nomination peut-être impossible à récuser. Mais lorsqu’on connaît le parcours de M. Juppé, on devine que face à la violence de la politique, il ressentait le besoin, depuis longtemps, de s’en écarter. Il s’est exprimé à ce sujet dans un livre, « la Tentation de Venise », publié quelque temps après qu’il fut condamné dans l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris. Un choc très rude pour lui, souvent considéré comme un des rares hommes politiques intègres et qui n’a dû ses déboires judiciaires qu’à sa dévotion pour Jacques Chirac, qu’il a protégé en se sacrifiant. Certains se souviennent peut-être du propos tenus par la juge qui a condamné M. Juppé : elle avait souligné  la responsabilité exceptionnelle des politiciens qui ne respectent pas l’éthique. Juppé en fut profondément affecté.

Affinités avec la REM.

La programmation inattendue de sa fin de carrière n’en comporte pas moins quelques inconvénients. D’abord, les Bordelais, déjà troublés par les violences et les dégradations de leur belle cité tous les samedis, avaient cru à la sincérité de M. Juppé quand il leur disait qu’il n’avait pas d’autre ambition que de rester à la tête de la ville. Ensuite, les juppéistes, c’est-à-dire tous ces gens de droite qui se reconnaissent dans son approche nuancée des problèmes, vont regretter qu’il abandonne la politique. Même Emmanuel Macron et la République en marche sont privés d’un ami qui a gardé une certaine aura et pouvait les aider à gagner les élections européennes et, plus tard, les municipales. Le maire de Bordeaux est avare de compliments et il ne s’est jamais livré à l’éloge du président, ni même du Premier ministre, qui est son ami. Mais ses affinités avec le mouvement macronien sont nombreuses.

Un précurseur.

On a toujours décrit Alain Juppé d’une manière quelque peu superficielle en insistant sur son côté technocratique et sa mine peu souriante. C’était aller vite en besogne. Non seulement le maire de Bordeaux possède une expérience remarquable mais il a accompli un parcours un peu comparable à celui de Macron. Il est même le précurseur des Marcheurs dans la mesure où lui aussi, en 1995, a tenté de lancer de grandes réformes et rencontré une révolte presque aussi grave que celle des gilets jaunes. Il a réussi à faire passer une faible partie de son programme, mais il est sorti lessivé de l’expérience et a quitté Matignon quand Jacques Chirac a décidé de dissoudre l’Assemblée à un moment inopportun. Dans le laps de temps pendant lequel les deux hommes ont travaillé de concert, Chirac s’en est toujours sorti, Juppé a toujours payé les pots cassés. Il a le droit d’éprouver un peu d’amertume.

Il n’a pas manqué de dénoncer les violences répétées des gilets jaunes, dont Bordeaux a beaucoup souffert, mais pour rien au monde il n’aurait contesté leur droit à manifester. Juppé, l’un des personnages les plus à gauche de la droite, est ainsi parvenu au bout de ses espoirs : le monde est trop mal fait pour que l’on puisse le changer. Le Conseil constitutionnel lui permet de sortir enfin de la mêlée et de redevenir l’intellectuel et l’homme sensible qu’il a toujours été. Certes il y a un prix pour chaque promotion, comme il y en a un pour chaque défaite. Il pénalise les Bordelais et il prive les réformistes sincères de ses compétences économiques et politiques. Il aurait pu, s’il lui restait du dynamisme et de l’optimisme, conduire la liste de la République en marche, qui n’a toujours pas de chef de file. Mais imitons-le : cessons de rêver.

RICHARD LISCIA

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Solitude de Macron

Une rare photo d’Emélien
(Photo AFP)

Coup sur coup, trois des conseillers les plus importants du président, Sylvain Fort, Stéphane Séjourné et Ismaël Emélien ont démissionné. Les raisons de leur départ sont différentes, mais Emmanuel Macron n’en semble pas moins solitaire en son palais de l’Elysée.

POUR au moins deux raisons : il ne les a pas, ou pas encore, remplacés, ce qui tend à indiquer soit qu’il pouvait s’en passer, soit qu’il en est plus vulnérable ; les raisons avancées pour leur décision ne sont pas crédibles. M. Emélien a dit qu’il allait publier un livre (en collaboration avec un autre conseiller, David Amiel, qui lui aussi devrait donc démissionner), ce qui serait incompatible avec sa fonction, M. Fort et M. Séjourné n’ont pas donné d’explication. M. Fort est l’auteur des grands discours de M. Macron et il va lui manquer car ces textes sont d’une belle qualité philosophique et littéraire. Cependant, s’il a contribué à faire du chef de l’Etat l’un des meilleurs orateurs de la Ve République, il a beaucoup plus travaillé dans sa tour d’ivoire qu’il ne s’est mêlé de politique. Ce n’est pas le cas d’Ismaël Emélien, qui est très embarrassé par l’affaire Benalla, notamment parce que, à un moment ou à un autre, il a détenu des videos compromettantes pour l’ancien conseiller à la sécurité de l’Elysée et qu’il a tardé à les remettre à la police. Dans la video diffusée récemment par « Médiapart », Benalla, s’adressant à son ami et complice, Vincent Crase, affirme qu’il a le soutien d’Emélien.

Une perte de confiance.

Aucune des révélations faites pour cette affaire à entrées multiples ne compromet vraiment Emmanuel Macron. Il ne semble pas faire de doute qu’il avait, pour Benalla, une certaine affection qui l’a empêché de se retourner contre lui avec toute la vigueur requise, ce dont l’ex-salarié de l’Elysée s’est servi pour aller conclure des contrats en Afrique et avec un ploutocrate russe. Les délits éventuels commis par Benalla traduisent sans doute le laxisme avec lequel ses frasques ont été traitées par les conseillers de l’Elysée. L’affaire touche M. Emélien de plein fouet. Pour le moment, elle n’atteint pas M. Macron.

En revanche, la série de départs (quatre au total, si l’on compte M. Amiel) montre une perte de confiance dans les rangs serrés de la macronie triomphante. Ces hommes, jeunes et cultivés, font partie du groupe qui a aidé M. Macron à se hisser au pouvoir et, en tant que collaborateurs historiques, ils lui manqueront, d’autant qu’ils ont du talent, comme Sylvain Fort. Ava Djamshidi et Nathalie Shuck sont les auteures d’un livre récemment paru sur Brigitte Macron, qui décrit l’influence qu’elle exerce sur son mari. Il n’est pas impossible que l’épouse du président se soit retrouvée en conflit avec des fonctionnaires qui ont parfois mal conseillé le président, auquel ils auraient suggéré quelques unes de ses bourdes, comme « le pognon de dingue que nous dépensons en prestations sociales alors que les gens continuent à se plaindre ». Mme Macron a énormément contribué à l’éducation de son mari, et on peut se demander pourquoi elle ne l’a pas empêché de prononcer ces quelques phrases malheureuses qui ont déclenché la baisse de sa cote de popularité. La thèse du livre en question, c’est qu’elle a été agacée par les écarts de langage de M. Macron et qu’elle le lui aurait fait savoir . Voilà qui donne du départ de M. Emélien une explication plus plausible que celle qu’il a avancée.

Macron a besoin d’une stratégie.

Le président est-il affaibli par sa solitude croissante à l’Elysée ? Est-il sain qu’il ne garde comme inspiration que celle que lui apporte son épouse ? Inversement, l’absence de conseiller n’est-elle pas préférable à un conseiller qui n’a pas toujours de bonnes idées ? M. Macron, en tout cas, doit, s’il veut survivre politiquement, se concentrer sur la reconquête de sa popularité qui repose sur une stratégie encore à définir, quelle que soit la qualité de son entourage. Le phénomène le plus extraordinaire, c’est l’accélération du temps politique. Une équipe qui a bénéficié de l’intuition du candidat, de la chance, des revers essuyés par les autres partis, du retrait de la candidature de François Hollande et qui a pris le pouvoir dans un blitzkrieg, commence déjà à douter et à se déliter. M. Macron, censé changer la politique, est poussé dans les cordes du plus classique des rings. Le voilà contraint à se battre dos au mur dans un environnement dont il n’a pas su modifier les règles et les contraintes.

RICHARD LISCIA

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Un regain d’antisémitisme

Christophe Castaner
(Photo AFP)

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a annoncé hier soir que le nombre d’agressions antisémites de toutes sortes avait augmenté de 74 % en 2018. Le nombre d’agressions physiques a augmenté de 89 %.

LE PIRE est que cette hausse ne constitue pas une surprise. Mais il serait encore plus grave de l’accueillir avec fatalisme. L’annonce de M. Castaner coïncide avec la destruction de deux arbres plantés à la mémoire d’Ilan Halimi, ce jeune homme assassiné parce qu’il était juif (et qu’en conséquence sa famille avait sûrement l’argent de la rançon exigée), et la défiguration de deux portraits « street art » de Simone Veil par des croix gammées. Interrogé sur France Info, Pierre-François Veil, le fils de l’ancienne ministre et présidente du Parlement européen, a déclaré qu’il ne porterait pas plainte. On le comprend. Il faudrait que, de temps en temps au moins, les auteurs de ces actes hideux soient arrêtés et jugés. Reconnaissons-le : l’indignation, la colère, le besoin de rétribution tombent à plat : l’antisémitisme est en train d’intoxiquer la société française et il est d’autant plus courant qu’il reste impuni en dépit de la loi Gayssot qui en fait un délit.

Une maladie contagieuse.

Parmi les réactions, on notera celle de Marine Le Pen qui demande que la profanation récente de quelques églises soit également condamnée. Voilà qui lui donne bonne conscience et lui permet de mettre sur le même plan deux formes de haine tout à fait comparables et tout à fait condamnables, mais qui évacue très vite la spécificité de l’antisémitisme. Elle est experte dans ces jeux de langage qui lui offrent les meilleurs instruments sémantiques pour défendre des causes soigneusement choisies. Il y a un temps pour combattre l’antisémitisme, il y a un temps pour défendre les chrétiens, lui répondrons-nous, tout en prenant conscience de l’inutilité du discours en la matière. L’hostilité contre les juifs augmente en France, en prenant des formes variées et de plus en plus intenses, et c’est une maladie qui commence à contaminer une partie de plus en plus large de notre population. Les pouvoirs publics, assiégés par d’innombrables actes de violence, savent mieux que personne qu’il faut les prévenir, ou les punir, pas les condamner verbalement et passer à autre chose.

Un climat général dégradé.

Le climat induit par la crise sociale, longue et dure, qui se poursuit dans le pays, n’est pas favorable à la dénonciation de l’antisémitisme. Notamment parce qu’à la haine religieuse ou ethnique s’ajoute la haine du prochain, si courante chez les gilets jaunes mais jamais dénoncée en tant que telle, notamment par les journalistes qui voient surtout dans le phénomène l’aube d’une révolution salvatrice. Cette complaisance, très répandue dans les médias, a noyé le jugement des faits tels qu’ils sont commis avec une audace et une violence indescriptibles. Si on excuse la casse, les attaques physiques, la dégradation des centres-ville au nom d’une cause politique, on ne va pas perdre son  temps à s’intéresser à un antisémitisme endémique sous le prétexte qu’il prend de l’ampleur. Ceux qui se dressent contre l’antisémitisme sont toujours les mêmes, on les sollicite dès qu’un nouvel incident se produit en sachant qu’ils auront la bonne réponse. Ce n’est pas de cette manière que le problème doit être posé. J’ajoute que les Français non-juifs, et non les juifs, sont les mieux placés pour dénoncer les avanies subies par leurs concitoyens.

Pour les Français juifs qui, eux, n’oublieront jamais ce qu’incarne Simone Veil, survivante de la Shoah qui a milité, et avec quel zèle, pour la réconciliation franco-allemande,  la dégradation de ses portraits est insupportable. Au souvenir d’une tragédie de l’histoire qui leur ronge encore le cœur s’ajoute l’insulte faite à une icône historique qui a contribué à une thérapie possible contre ce cancer de l’humanité. De même qu’est odieux le saccage d’un hommage modeste à Ilan Halimi, cette victime qui a subi le pire des calvaires et a porté dans sa chair, jusqu’à la mort, toute la souffrance juive. Il a été battu, tabassé, brûlé, affamé, jeté au fond d’une cave comme une immondice. En trois semaines de supplices, un concentré de Buchenwald. Il n’y a pas de limite à la haine parce que c’est une forme de bêtise et d’ignorance. C’est cette bêtise qu’exploitent les partis extrêmes avec leurs solutions faciles et leur prétention à gouverner d’une autre manière. Ils dénoncent l’antisémitisme du bout des lèvres, mais ils en ont besoin pour prospérer.

RICHARD LISCIA

 

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Le complotisme à tout-va

Une femme secourue à Paris
(Photo AFP)

Coup sur coup, deux études, l’une de la Fondation Jean-Jaurès et l’autre de l’Ifop, montrent que le complotisme est de plus en répandu dans l’opinion et qu’il affecte au moins un quart des gilets jaunes.

QU’EST-CE QUE le complotisme ? C’est une croyance selon laquelle les événements auxquels nous assistons ont une autre explication que l’explication officielle. Par exemple : il n’y a jamais eu d’attentats du 11 septembre 2001, mais une crise délibérément provoquée par la CIA ou par le FBI pour faire croire que les Etats-Unis étaient attaqués et pour rallier l’opinion américaine autour de son gouvernement. Ou encore que les Américains n’ont jamais posé un véhicule spatial sur la Lune mais qu’ils ont réalisé l’opération en studio.

Les avantages de la méthode.

La nature du complotisme veut que les gens réfutent les thèses officielles et les remplacent par leur propre conviction, renforcée par une distribution abondante de fake news, complaisamment alimentée par des officines vouées à la déstabilisation d’un pays et à l’éviction d’un régime démocratique. Il ne s’agit donc pas seulement d’une perversion de l’information, mais d’une campagne de subversion. Les complotistes sont les comploteurs. Bien qu’il ait été facile, pour les pouvoirs publics, de démontrer l’incohérence de la thèse selon laquelle l’attentat de Strasbourg a été fomenté par les autorités pour discréditer le mouvement des gilets jaunes, ceux-ci continuent à croire à cette thèse. L’avantage, c’est que les difficultés rencontrées par nombre de nos concitoyens au niveau de leur pouvoir d’achat et de leur niveau de vie ne représentent pas la seule conséquence d’une économie insuffisamment socialisée, mais d’une volonté de les maintenir dans l’état de pauvreté. Les salaires seraient bas non pas parce que les entreprises ne peuvent pas payer plus mais parce qu’elles s’y refusent, avec la complicité des autorités politiques.

Le moyen d’échapper à la morale.

On comprend mieux, de la sorte, la persistance du mouvement qui, samedi encore, a tenté d’envahir l’Assemblée nationale et s’est livré  à une série de nouvelles exactions en province, qu’il continue d’attaquer lâchement le domicile des élus, le cas le plus récent étant celui de Richard Ferrand, le président de l’Assemblée, parmi beaucoup d’autres. Le complotisme est un instrument parfait pour séparer la morale de la revendication politique : le peuple a affaire à un ennemi de classe et il ne peut s’affranchir de sa condition qu’en abattant cet ennemi. Bien entendu, les incidents graves qui émaillent une crise dont l’expression publique est chaque jour un peu plus violente augmentent le nombre des victimes de la répression policière. Un homme, samedi, a eu la main arrachée par une grenade de « désencerclement », après plusieurs cas de personnes qui ont perdu un œil dans la bagarre. Le projet de loi anti-casseurs est accueilli comme une atteinte à un droit fondamental, celui de manifester, mais l’augmentation de la tension en France ne donne pas beaucoup de choix au gouvernement : ou bien il accentue la sévérité de ses dispositifs, ou bien il subit la hargne croissante des partis politiques et d’une autre partie de l’opinion qui réclament le retour à l’ordre républicain, lequel est de son ressort.

L’aboutissement, c’est la crise elle-même.

La loi anti-casseurs n’est sans doute pas la panacée, dans la mesure où on peut considérer comme suffisant l’arsenal législatif dont disposent déjà les pouvoirs publics. Ils ne possèdent, en revanche, aucun instrument pour combattre les fake news et le complotisme qui se répandent sur les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière. Du coup le mensonge et les peurs imaginaires font partie intégrante du rapport de forces politique. Ce que l’on sait du « programme » des gilets jaunes montre que non seulement ils ne réussissent pas à se mettre d’accord sur un nombre raisonnable d’objectifs susceptibles d’être atteints, mais que, dans la pratique, ils pourraient constituer des mini-partis qui se combattraient avant de s’attaquer aux partis qui ont pignon sur rue.

Personne ne peut dire quand se terminera le mouvement. Les gilets sont décidés à tenir pendant des mois, même si, chaque samedi, le nombre de manifestants diminue. Mais il est impossible de renoncer à un constat : ils sont en mesure de déstabiliser le pouvoir et, s’ils y parviennent, leur action politique sera fondée sur toute une série d’illusions économiques et sociales. Peut-être qu’au fond d’eux-mêmes, ils se doutent de leur propre incapacité et qu’ils trouvent dans la permanence du désordre une forme d’aboutissement qui les place en dehors du monde dont ils contestent le fonctionnement. C’est ce qui peut arriver de pire à une société désireuse de travailler et de croître. C’est ce qui peut arriver de mieux à un groupe qui a trouvé dans l’exaltation ce qui, enfin, le distingue des autres groupes, mais qui risque de s’effondrer s’il devait gérer les affaires publiques.

RICHARD LISCIA

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France-Italie : la crise

Luigi di Maio
(Photo AFP)

La crise franco-italienne couvait depuis quelques mois. D’emblée, Emmanuel Macron a émis des critiques sur le gouvernement italien issu des dernières élections et qui résulte d’une coalition entre néo-fascistes et populistes. Les Italiens ont riposté, souvent en des termes assez grossiers. La dégradation des relations entre Paris et Rome s’est traduite par le rappel à Paris de l’ambassadeur de France en Italie.

UN GESTE sans précédent depuis Mussolini. Une réaction française qui traduit, plus que de l’agacement, de la colère. Luigi di Maio, vice-Premier ministre et membre du mouvement populiste Cinq étoiles a eu le front, en effet, de venir en France, mardi dernier, pour rendre visite aux gilets jaunes, lesquels l’ont accueilli avec une complaisance qui dément formellement leur prétention à la neutralité dans tous les domaines. Ils ne sont ni de gauche ni de droite, ni violents ni injustes, mais ils sont prêts à parlementer complaisamment avec un étranger qui suggère aux Français de changer de président. C’est ce qui s’appelle une ingérence dans les affaires internes d’un pays souverain et indépendant. La presse italienne en a fait tout un plat, les journaux français accordant à l’événement quelques manchettes, sans vraiment se décider à prendre parti. Que faut-il en penser ?

Insulter, c’est un métier.

L’affaire mérite mieux qu’un jugement de Salomon. Il y a, au gouvernement italien, des éléments qui font de l’outrance et de la vulgarité des comportements un métier rentable. C’est, comme dirait l’autre, dans leur ADN. Les excès de langage, le travestissement de la réalité, la lutte verbale et physique contre les fondements de la démocratie sont leur pain quotidien. La position de Macron est claire : ce n’est pas parce qu’ils ont gagné les élections que Cinq étoiles et la Ligue ne sont pas dangereux, c’est juste le contraire. En outre, il ne s’agit pas, chez eux, d’un épiderme sensible, il s’agit d’un plan rigoureux, mais servi par les plus bas instincts, pour gagner les prochaines échéances électorales, plus particulièrement les européennes.

Luigi di Maio est donc venu en France pour gonfler le mouvement des gilets jaunes et pour affaiblir la République en marche. Ce genre d’initiative est peut-être licite aux yeux de di Maio et de son comparse Matteo Salvini, il est inacceptable pour la France. Bien entendu, comme la bataille politique ne s’arrête jamais en France, il s’est trouvé des gens de l’opposition, comme Guillaume Larrivé (LR), pour  faire porter tout le poids de la responsabilité de la crise avec l’Italie par Emmanuel Macron. Autrement dit, qu’importe le camouflet infligé à la France, pourvu que Macron s’en porte plus mal. Mais il y a mieux : l’inénarrable Nicolas Dupont-Aignan, souverainiste consommé, qui dénonce le coup à l’unité européenne porté par M. Macron. Jamais autant de mauvaise foi n’aura été assortie d’autant d’hypocrisie.

Une Italie très différente.

Notre affection historique pour l’Italie ne doit pas nous aveugler. Cette ex-social-démocratie est littéralement défigurée par un gouvernement qui compense ses propres tares et ses échecs (comme la prime de 1 000 euros par mois pour tous) par un discours mensonger et agressif à l’égard de ceux qui, en Italie ou à l’étranger, dénoncent son comportement. Beaucoup d’Italiens sont d’ailleurs conscients des mésaventures possibles auxquelles les expose un exécutif illuminé par des convictions qui confinent à la croyance, et qui se conduirait peut-être de manière civile s’il ne rencontrait, depuis son succès électoral, de vives difficultés économiques et sociales, que le retournement de la conjoncture mondiale et européenne ne pourra qu’aggraver. La France, certes, est mal placée pour donner des leçons à l’Italie : à une économie lente s’ajoute une crise politique en France que ne connaît pas l’Italie. Ce n’est pas non plus une raison pour accepter les discours démagogiques et fort peu diplomatiques dont les dirigeants italiens sont capables.

Le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, essaie de faire baisser la fièvre, et le porte-parole du gouvernement français, Benjamin Griveaux, a déclaré ce matin que le rappel de notre ambassadeur a été décidé « pour marquer le coup ».  Luigi di Maio et Matteo Salvini devraient se souvenir que les liens économiques et culturels entre l’Italie et la France sont trop étroits pour être défaits sur un coup de sang. Ce qui les distingue de leurs prédécesseurs, c’est la grossièreté, le culot et une agressivité qui provient bien plus de leur incompétence politique que de leur assurance, même si la Ligue monte encore dans les sondages, ce qui, d’ailleurs, se traduit par des frictions avec Cinq étoiles. Et quel meilleur moyen, n’est-ce pas, de cacher quelques ressentiments internes en allant en France semer la zizanie ?

RICHARD LISCIA

 

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Une erreur de Bruxelles

Dirigée par Margrethe Vestager, la commission de la Concurrence de Bruxelles a rejeté la fusion entre le français Alstom et l’allemand Siemens. Le gouvernement français est indigné. L’application stricte des règlements européens semble avoir négligé les conséquences politiques de la décision de Mme Vestager.

La colère de Le Maire
(Photo S. Toubon)

LA COMMISSION de la Concurrence s’appuie sur des arguments classiques : son rôle principal est d’empêcher la constitution de trusts ou de cartels qui établissent leur propre loi économique sur le continent. En acceptant la création d’un géant des transports ferroviaires en Europe, elle risquait de nuire aux consommateurs de l’Union, c’est-à-dire les passagers, qui auraient été soumis aux prix pratiqués par le nouveau constructeur. Mais une fois encore, au nom de l’éthique commerciale et de la vertu des affaires, elle a ignoré le contexte mondial : partout, et notamment en Chine, existent des sociétés d’une puissance énorme qui n’attendent qu’une chose : se jeter sur le marché européen et y imposer la loi du plus fort. C’est ce que le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a dénoncé hier avec vigueur. La fusion d’Alstom et de Siemens n’élèverait même pas le nouveau groupe franco-allemand au niveau du chinois CRRC, dont la taille est presque inimaginable : il représente plus de dix fois la production d’Alstom et Siemens réunis.

Menace mondiale.

C’est donc une affaire qui n’a pas été mûrement réfléchie par la commission et il ne nous semble pas indécent de dire que Mme Vestager ne pouvait prendre une décision de cette importance sans en avoir abondamment discuté avec ses collègues et principalement avec Jean-Claude Juncker, le président de la commission. Peut-être l’a-t-elle fait et, dans ce cas, la responsabilité des dirigeants européens est encore plus grande. Le même Juncker aurait dû prendre la température à Paris et à Berlin. Alstom, partiellement racheté par General Electric, a des commandes suffisantes pour les trois ans à venir dans le marché de la construction des locomotives et des wagons. Siemens est une industrie prospère. Mais les deux compagnies sont concurrencées par divers groupes étrangers, dont CRRC, mais aussi le canadien Bombardier. Les employés d’Alstom se réjouissent de l’échec de la fusion parce qu’ils savent que tout rapprochement entre deux concurrents se traduit obligatoirement par des licenciements. Mais, d’une certaine manière, c’est une vue à court terme : si, à l’avenir, les Chinois ou d’autres surgissent sur le marché européen, Siemens et Alstom se transformeront en peaux de chagrin.

Le dernier mot n’est pas dit.

C’est la doctrine européenne, puissamment attachée aux intérêts des consommateurs européens qu’il faut revoir. Derrière le rejet de la fusion, il y a un siècle de lutte contre les trusts qui, il y a encore quelques décennies, contraignait les plus grandes sociétés, par exemple aux États-Unis, à se fragmenter en groupes plus petits. Mais la mondialisation a changé la donne. De sorte que les conglomérats dont nous ne voulons pas, des puissances étrangères en créent. Peu de pays obéissent aux règles anti-trusts. Il est donc indispensable de tenir compte de l’environnement industriel et d’adapter les sociétés européennes aux menaces venues des autres continents. Le dernier mot, dans cette affaire, n’a sans doute pas été dit. Allemands et Français croient en la fusion, qui ne sera pas, de toute façon, une partie de plaisir, car Siemens pèse beaucoup plus lourd qu’Alstom. Il existe donc un danger d’absorption pure et simple du français par l’allemand. Mais le coup d’arrêt à la désindustrialisation en France est désormais un impératif catégorique. C’est elle qui explique en partie la crise sociale qui affecte le pays.

RICHARD LISCIA

 

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