L’économie réinventée

Mappemonde à Davos
(Photo AFP)

L’OCDE, Organisation de coopération et de développement économique, qui regroupe les pays les plus industrialisés, a confirmé hier que la France, avec des dépenses sociales qui atteignent 32 % de la richesse nationale produite chaque année, est le pays dont le montant des prestations sociales est le plus élevé.  Simultanément, c’est la France qui subit la crise sociale la plus grave.

DANS LE grand débat national, les suggestions pour une fiscalité plus juste abondent. Dès le début de « l’insurrection », c’est le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF) qui a été réclamé à l’unanimité des gilets jaunes, soutenus à la fois par la gauche, l’extrême gauche et l’extrême droite. Une hausse généralisée des salaires a été également exigée, ainsi qu’une baisse ou une disparition de la CSG. Voilà maintenant qu’est envisagée une baisse de la TVA. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la liste des doléances pour savoir que son application conduirait immédiatement l’Etat à la faillite, les 3,5 milliards que rapporterait l’ISF étant très insuffisants pour compenser une baisse de la TVA (2,6 milliards pour chaque point de réduction) et de la CSG (7,5 % sur tous les revenus), l’impôt social qui sert de vache à lait aux pouvoirs publics.

Mémoire de Rocard.

Divers intervenants sur les plateaux de télévision ont suggéré pour leur part de faire payer l’impôt, fût-ce modestement, aux 52 % des foyers français qui ne le paient pas. Leurs contradicteurs ont rétorqué que, si les ménages à revenus peu élevés ne paient pas d’impôt sur le revenu (IR), ils paient tous la CSG, la TVA et toutes sortes de taxes et contributions indirectes, ce qui est vrai. Quand Michel Rocard a inventé la CSG à 1 % du revenu brut, a-t-il imaginé qu’un jour elle serait multipliée par huit, ce qui, effectivement, correspond à un trou profond dans le budget des foyers les plus pauvres ? Le débat sur le paiement ou non de l’IR est purement moral. Il n’a rien à voir avec le montant de la pression fiscale, c’est seulement un débat sur l’égalité républicaine devant l’impôt.

Mais au moins les gilets jaunes devraient-ils comprendre, ce qui ne semble pas être le cas, que les prestations sociales (APL, allocations familiales, prime à l’emploi, etc.) dont ils bénéficient n’existent que parce que tout le monde en France paie ses cotisations sociales. Ils devraient comprendre que, si l’Etat ne se livrait pas à ce prélèvement massif sur la richesse nationale, il ne pourrait pas lisser les inégalités entre les revenus. Ce qu’ils demandent, en définitive, c’est qu’on les libère de toute contribution et que l’on aille trouver l’argent ailleurs, chez les riches, c’est-à-dire tous ceux qui gagnent un peu plus qu’eux. Bonne façon d’appauvrir les Français.

Qui est riche ?

Il va falloir en tout cas définir ce que l’on désigne par « riche ». N’est pas riche le cadre supérieur à la retraite qui a une confortable pension complémentaire. N’est pas riche le citoyen qui habite un appartement confortable qu’il a payé pendant trente ans. Les gilets jaunes pensent à ces capitaines d’industrie, ces actionnaires rapaces, ces lanceurs de start-up, ces hommes d’affaires de tout poil qui gagnent des centaines ou des milliers de fois le smic. La régulation du marché, des salaires et des revenus devrait faire l’objet, effectivement, d’une réforme prioritaire pour empêcher la formation d’une classe supérieure qui ne sait plus quoi faire de son argent alors que les smicards sont fauchés le quinze du mois. Mais qu’on se le dise : le transfert par le fisc de sommes massives entre les foyers les plus riches et les plus pauvres ne résoudront jamais le problème des inégalités. De la même manière que les réformes collectivistes de l’Union soviétique n’ont pas amélioré la production de son agriculture, prendre de l’argent dans une poche pour le mettre dans une autre ne résout pas les problèmes de formation et de qualification.

A propos de l’ISF.

Ce qui crée de la richesse solide et distribuable, c’est la productivité, la qualité du produit, la capacité à concurrencer les meilleurs usines étrangères. Ce n’est pas la recherche du dénominateur le plus bas. Nous sommes certes dans une société où, même socialisé, un revenu minimum reste insuffisant. Et, s’il faut empêcher les « riches » de se moquer du monde, de frauder le fisc, de rechercher un enrichissement excessif et éhonté, on ne peut pas accepter une théorie économique qui suggère de réduire drastiquement les prélèvements obligatoires et d’augmenter arbitrairement les revenus les plus bas. Ce sont deux propositions incompatibles.

Enfin, j’aimerais expliquer en trois mots pourquoi l’ISF est un impôt injuste. C’est un impôt sur une épargne qui a déjà payé l’impôt puisque le détenteur ne peut l’avoir accumulée qu’après avoir versé ses contributions sur le produit de son travail et de ses placements ; si l’épargnant possède cent et qu’on lui demande 5 %, on exige de lui que, chaque année, son épargne, au lieu d’augmenter, diminue et à terme disparaisse ; comme la plupart du temps sa fortune est placée à long terme, il paie l’impôt sur ses revenus de l’année et non sur son épargne. Je ne serais nullement scandalisé si l’ISF était rétabli. Mais on pourrait établir une différence entre un milliardaire et le retraité qui a un bon logement et une assurance vie. Très simple : il suffit de diminuer la taxe sur le premier million d’euros, et même le deuxième.

RICHARD LISCIA

PS- Pas de blog demain. Je vous retrouve lundi 28 janvier.

 

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Sur les violences policières

Gendarmes en action
(Photo AFP)

Le gouvernement a pris au sérieux les accusations lancées contre les forces de l’ordre au sujet des violences policières et plus particulièrement les lancers de balles (LDB) qui ont causé de graves blessures à un nombre indéfini de manifestants.

SELON les pouvoirs publics, quatre personnes seulement auraient perdu un œil après un lancer de balle, ce que les gilets jaunes contestent, en avançant un plus grand nombre de blessés. C’est pourquoi le gouvernement envisage d’équiper d’une caméra les policiers dotés de LDB . D’aucuns prônent la suppression des LDB, ce qui a été vivement récusé par les forces de l’ordre et par le ministère de l’Intérieur, qui soulignent la hausse de la violence pendant les manifestations.

La crise se poursuit.

Le ministère est placé dans une position contradictoire, qui tente d’augmenter la répression, notamment en faisant adopter une loi anti-casseurs, en cours de lecture au Parlement, mais doit veiller en même temps à ne pas causer des dommages physiques aux manifestants. Jusqu’à « l’acte X » du soulèvement, presque toutes les activités des gilets jaunes se sont terminées par de sérieux affrontements. Un début d’organisation et le respect des déclarations préliminaires de manifestation ont permis, le 19 janvier, de limiter la casse, le nombre de blessés et les dégâts. On doit donc donner la priorité au dialogue et à l’encadrement des démonstrations de force des gilets jaunes qui, de toute évidence, ne seront pas terminées de sitôt.

Dans la gestion de la crise, le gouvernement marche sur des œufs. Il doit éviter les actes de violence par tous les moyens et même indiquer à la partie de la population que ces actes horrifient qu’ils ne correspondent pas à une routine supportable. Il doit aussi faire en sorte que les manifestations, acceptées comme un droit par nos lois, puissent avoir lieu, fût-ce contre son gré. Un policier pris sur le fait quand il s’est acharné sur des manifestants vient d’être condamné à un an de prison dont six mois ferme. Mais quand toutes les journées de manif’ ordinaire se transforment en batailles rangées,  on ne peut pas s’étonner de ce que des dérapages puissent se produire. On compte plus de 1 500 civils blessés pendant les manifestations, mais aussi plus de 1 000 dans les forces de sécurité, policiers, gendarmes et CRS.

Mensonges répétés.

L’opposition politique ne manque pas de dénoncer les violences policières, mais elle-même n’a jamais été confrontée à une crise aussi longue. Le grand débat est censé drainer les colères et remplacer les affrontements par le dialogue. Il demeure que tout le monde jette de l’huile sur le feu, à commencer par les gilets jaunes, dont quelques « représentants », plus connus que d’autres, mais pas plus légitimes, annoncent tous les jours les mêmes revendications excessives. Parmi eux, Eric Drouet, qui continue à exiger la démission du chef de l’Etat tout en lui réclamant un entretien particulier. Il a aussi lancé un appel à une grève générale et illimitée à partir du 5 février, auquel s’est joint Olivier Besancenot (Nouveau parti anti-capitaliste, NPA). C’est le même Drouet qui a répandu quelques fausses nouvelles sur les réseaux, ce qui montre la fragilité de la cause qu’il défend car elle devrait se suffire à elle-même et ne pas avoir besoin de mensonges répétés pour triompher.

Il est certes beaucoup trop tôt pour savoir si le débat national a produit les effets souhaités par l’Elysée, mais, à entendre les déclarations irréductibles des gilets jaunes, on est incité à croire que rien, dans les propositions que pourrait faire l’exécutif et dans les décisions qu’il a déjà prises, ne sont de nature à les satisfaire. Leur intransigeance s’abreuve aux propagandes grotesques inspirées par une campagne électorale des européennes qui a déjà commencé. Marine Le Pen, aidée par les excès de langage de son nouvel homme-lige, Jordan Bardella, et Nicolas Dupont-Aignan en font des tonnes, en prenant des distances de plus en plus grandes avec la vérité.

Le complotisme se porte bien.

Le complotisme ne s’est jamais aussi bien porté, de sorte que les gilets jaunes n’ont envie, dans leur majorité, que d’en découdre. Le seul fait que Drouet ait tenté de faire une percée politique en tentant de se singulariser par un zeste supplémentaire d’extrémisme, (mais là, il est en très bonne compagnie), montre qu’il songe à une organisation du mouvement sous sa houlette. Il va trouver une forte opposition interne car les gilets jaunes sont l’incarnation de la contradiction. Ils ne veulent ni chef ni maître, ils ne veulent pas négocier, ils ne veulent pas du débat, ils ne veulent pas de ce président, ils ne veulent pas du Parlement et souhaitent en créer un autre. Certains membres du gouvernement ont dénoncé la tentative de subversion et les factieux qui la mènent. Ils n’ont pas tout à fait tort.

RICHARD LISCIA

 

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Paris, Berlin : le sursaut

Merkel et Macron (à droite)
(Photo AFP)

Aujourd’hui en fin de matinée à Aix-le-Chapelle, la chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron signent un traité d’amitié franco-allemande qui renforce celui qui fut conclu en 1963 entre Konrad Adenauer et Charles de Gaulle.

IL N’AVAIT ni urgence ni nécessité à réaffirmer une amitié entrée dans les mœurs des deux pays depuis plus de 50 ans. Sinon que le président et la chancelière souhaitaient montrer que les difficultés intérieures de la France et de l’Allemagne ne les décourageaient nullement de rappeler à leurs deux peuples qu’ils demeuraient attachés aux principes démocratiques qui fondent l’Union européenne. Le nouveau traité complète celui de 1963 en prévoyant une convergence accrue des politiques étrangères et de défense, notamment par une plus grande coopération transfrontalière, une clause de défense mutuelle au cas où l’un des deux pays serait attaqué et la création d’une assemblée parlementaire commune comprenant 100 députés allemands et français.

Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine.

Le projet a été attaqué par l’opposition aussi bien en France qu’en Allemagne. Le Rassemblement national dénonce, au nom du souverainisme, la nouvelle limitation imposée par M. Macron à l’indépendance nationale. L’extrême droite allemande tire à boulets rouges contre un texte qui s’ajoute aux engagements européens de Berlin. Aux critiques prévisibles, se mêlent des actes de pure désinformation : Marine Le Pen a laissé entendre ce qu’elle ne prouvera jamais, à savoir que la coopération transfrontalière précède l’abandon à l’Allemagne de l’Alsace et de la Lorraine. Il est logique qu’elle cherche son inspiration dans son bréviaire extrême droitier, il est curieux qu’elle ait besoin de mentir outrageusement pour disqualifier le gouvernement.

Ignorer les extrêmes.

Au fond, le débat intérieur français se poursuit à la faveur de chaque initiative du président de la République. La raison pour laquelle ce traité est signé réside principalement dans l’affaiblissement du pouvoir à Paris et à Berlin. Aux partis populistes qui ne cessent de nous mettre en garde contre les abandons de souveraineté qui, selon eux, caractérisent l’intégration européenne, Macron et Merkel ont voulu souligner que, pour l’instant, ils détiennent le pouvoir et qu’ils continueront d’agir en ignorant les pressions exercées par l’extrême droite et l’extrême gauche pour détricoter l’Union européenne. La démarche du président et de la chancelière consiste à montrer aussi souvent que possible aux populistes qu’ils prônent des actes appuyés sur des principes d’amitié et de coopération contre une politique de désintégration qui non seulement est dangereuse, mais repose sur le mensonge et la désinformation.

Tâche ingrate.

C’est peut-être ouvrir un débat sur le vice et la vertu, mais on ne peut pas ignorer que, dans le flot incessant des attaques lancées contre le pouvoir ici et outre-Rhin, la plupart correspondent à des exagérations, des interprétations abusives et des fausses nouvelles. Le citoyen sérieux qui voudrait établir son jugement d’une manière sûre et indépendante devrait se demander pourquoi Le Pen et Mélenchon ont besoin de travestir la vérité pour combattre le pouvoir en place : c’est probablement qu’ils ne croient pas eux-mêmes que leur ligne politique est crédible. Et comme nous sommes désormais dans un monde où le pire est toujours sûr, ils inventent des fariboles avec la certitude élégiaque des réseaux sociaux : plus tu diffames, plus tu disqualifies.

La tâche de Macron et de Merkel est ingrate. Et pas seulement parce qu’ils sont confrontés à des partis d’opposition prêts à négliger leur honneur pour mieux les démolir. Parce que la chancelière termine une carrière certes longue et fructueuse mais qui commence à peser sur la vie politique allemande, laquelle a besoin d’un renouveau. Parce que le président est plongé dans une crise dont il ne voit pas encore l’issue. Parce que l’Allemagne et la France, au-delà des valeurs communes qui cimentent leur amitié, ne portent pas sur les affaires politiques le même regard. M. Macron est un interventionniste inlassable, qui croit pouvoir avancer même quand il est discrédité. La chancelière, prudente et discrète de nature, échaudée en outre par ses revers politiques, ne se croit plus autorisée à engager dans sa politique la totalité du peuple allemand. C’est ça, l’Europe : quand on avance, on découvre tout ce qu’il reste à faire.

RICHARD LISCIA

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La guerre d’usure

Macron avec les maires
(Photo AFP)

L’ouverture du grand débat et le succès qu’il remporte, les prestations toujours puissantes, sinon convaincantes, du chef de l’État, ce qu’il lui reste de crédibilité dès lors que l’électorat ne cesse de se fractionner et que les oppositions diverses ne parviennent pas, sauf peut-être le RN, à tirer profit de la crise, tout cela n’empêche pas le mouvement des gilets jaunes de se poursuivre, dans une anarchie accrue, puisqu’il n’a plus de règles, ni au sujet des villes et des dates choisies pour manifester, ni pour les revendications, ni pour les objectifs.

DES MILLIONS de citoyens jouent le jeu, se rassemblent et discutent. Le président de la République, en bras de chemise, passe des heures devant des réunions de maires. En dépit du fossé qui les sépare, depuis qu’il les a conviés à faire des économies, il est écouté et même respecté, ce qui est devenu très rare. Mais les perspectives du chef de l’exécutif sont incertaines : il est contraint de tenir compte des revendications qui sont portées à sa connaissance, surtout quand elles sont exprimées des dizaines de milliers de fois ; il ne peut continuer à exister dans ses fonctions que s’il continue d’appliquer son programme. Il n’est pas difficile de prévoir qu’il va s’efforcer de combiner ces deux exigences par nature antinomiques. Jamais un président de la Ve République n’a été aussi déstabilisé, n’a dû prendre autant de risques, n’a été aussi exposé à la colère populaire. Ce qui pèse sur le climat politique français depuis le début du mouvement des gilets jaunes, c’est que la pire de leurs revendications, la destitution du président, totalement contraire à l’esprit de nos lois, n’a jamais paru aussi crédible. Le chef de l’État ressemble à un funambule, admirable tant qu’il progresse, mais dont la moindre erreur lui serait fatale.

Une percée à droite ?

Depuis le week end, nombre de commentateurs nous expliquent, assez laborieusement, que M. Macron se tourne vers la droite, dont il voudrait capter l’électorat. En réalité, il a affaire à un mouvement noyauté par l’extrême droite dont les doléances relèvent de l’extrême gauche. S’il veut convaincre les partisans des LR, il lui suffit de poursuivre les réformes. Ce n’est pas en rétablissant l’ISF, en créant une tranche supérieure du barème fiscal, ou en renonçant à l’exit tax qu’il va se rallier les anciens soutiens de François Fillon dont le programme, par certains aspects, était bien plus libéral (et plus sévère) que celui de M. Macron. La difficulté vient de ce que les gilets jaunes, enhardis par leur propre persévérance, sont irréductibles, qu’ils désavouent les institutions républicaines et la Constitution, qu’ils pensent que leur travail ne sera achevé que lorsque M. Macron aura démissionné.

Combien de pieux analystes dénoncent l’inspiration révolutionnaire du mouvement qui, à ce jour, a certes démontré son pouvoir de nuisance, mais aussi qu’il est minoritaire ? Cette révolte, cette émeute permanente, ces exigences complètement déconnectées de la réalité économique et financière, cette arrogance d’un groupe qui ne cesse d’exagérer les souffrances qu’il endure et que d’ailleurs personne n’est allé vérifier, cette victimisation systématique qui serait le lot de la plupart des Français, ce qui, bien sûr n’est pas vrai,  se passent de tout bon sens. Les inégalités sociales et la pauvreté d’une minorité sont incontestables, il faut les chiffrer et montrer qu’elles ne disparaîtront que dans le cadre d’une réforme, non par le chaos.

Le « système » nous protège.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que Macron a trouvé le ton, et que, sans se départir de son sourire et sans céder à la peur et à la panique, il parvient à replacer nombre d’élus dans le giron républicain. Ce fameux « système », dont Mme Le Pen et M. Mélenchon souhaitent tous les jours la disparition, c’est ce qui nous protège collectivement contre un effondrement de la société française : les cris de haine, la violence physique, le déluge d’insultes, la boue charriée par les réseaux sociaux suffisent à donner de la France une image affreusement altérée. L’ultime atout d’Emmanuel Macron n’est ni à droite ni à gauche. Il réside dans le vide intersidéral qui suivrait son départ et qu’aucune des oppositions, aucun émeutier, aucun « révolutionnaire », aucun mécontent ne sauraient combler. La nation n’a pas besoin d’une convulsion qui pourrait lui être fatale. Elle doit seulement panser ses plaies sociales. Il faut que Macron finisse son mandat et il sera toujours temps, en 2022, de savoir si oui ou non il en mérite un second.

RICHARD LISCIA

 

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Benalla : basta !

Alexandre Benalla
(Photo AFP)

Les révélations successives sur les méfaits et gestes d’Alexandre Benalla, l’ancien préposé à la sécurité du chef de l’État, ont fini par dresser le portrait d’un homme tellement fasciné par les fonctions modestes qu’il occupait qu’il s’est convaincu que son pouvoir personnel, appuyé sur sa proximité avec Emmanuel Macron, devenait illimité. Quand le boulet est passé très près de lui, au lieu de se résoudre à faire profil bas, il n’a cessé d’aggraver son cas, en se livrant à des activités que l’Élysée, indéniablement, n’a pas su contrôler.

M. BENALLA  n’a pas compris que faire partie de l’Élysée entraînait plus de devoirs que de droits. D’abord il a menti aux commissions parlementaires en omettant au moins la moitié des actes qui pouvaient lui être reprochés, ce qui fait de lui un parjure. C’est pourquoi la commission du Sénat veut l’entendre de nouveau et espère convaincre l’Assemblée de réunir derechef sa propre commission. Ensuite, loin de s’excuser de son comportement inapproprié, celui du policier qu’il n’a jamais été et se distrayait en allant tabasser des manifestants, notamment lors du 1er mai dernier, il a adopté l’attitude d’un homme sûr de lui et plein d’arrogance au moment où, soumis aux questions des élus, il aurait dû donner de lui l’image d’une personne modeste, obéissant aux lois et aux règlements. Au lieu de quoi, il a accordé à divers médias des entretiens retentissants, toujours destinés à le présenter sous le meilleur jour.

Emprise sur le président.

J’ai toujours défendu l’idée, dans cet espace, que le cas de Benalla ne faisait pas automatiquement d’Emmanuel Macron un président irresponsable, même s’il n’était pas difficile de percevoir que son garde du corps le séduisait et tirait avantage de l’emprise qu’il semblait avoir sur le président. Mais il semble bien que le jeune Benalla, protégé en quelque sorte par la position exclusive que lui avait accordée M. Macron, s’est livré à une série d’abus de pouvoir contre lesquels les 800 fonctionnaires de l’Élysée n’ont pas réagi, de peur, sans doute, d’irriter le grand patron. Non, les premiers signaux révélés par la presse, qui aura donc accompli un travail extrêmement utile, n’ont pas entraîné la réaction que l’on pouvait attendre de l’Élysée où la discipline à laquelle tous les collaborateurs sont astreints pour d’évidentes raisons de confidentialité, de sécurité et de secret d’État, ne permet aucune exception. Non, la riposte n’a pas été sèche et définitive. Non, la sanction contre Benalla n’a pas été immédiate et claire, de sorte que le grand déballage qui a suivi les faits dans la presse et au Parlement n’a pas fourni la dimension des délits qu’il a commis. L’ancien garde du corps en a conclu qu’il pouvait sortir du guêpier où il se trouvait et même continuer comme si de rien n’était, allant jusqu’à appeler le président au téléphone à plusieurs reprises et obtenant, deux fois, que le chef de l’État lui répondît brièvement.

Que la justice passe.

Voilà maintenant que l’on apprend que Benalla disposait de passeports diplomatiques (au nom de quelle fonction et de quel usage ?), qu’il ne les pas rendus à ses supérieurs, que l’un de ces passeports a été obtenu au moyen d’un faux, d’ailleurs non signé, et que, après le scandale qui a éclaté à la fin de l’été dernier, il a fait, avec ces documents, 26 voyages à l’étranger.  De sorte que le personnage, placé en garde à vue puis mis en examen (pour la troisième fois), a été extrait de la vie civile. Ce qui n’empêche pas la commission sénatoriale de le convoquer lundi pour qu’il s’explique sur ce qu’il n’a jamais révélé auparavant. C’est un cas qui exige que la justice passe et que la vérité complète soit enfin établie, non pour sonner l’hallali contre le pouvoir, mais pour rétablir l’ordre indispensable au fonctionnement de nos plus hautes institutions, car elles ne sauraient être corrompues par un homme qui, à la faveur de son ascension, a perdu tout sens commun, avec un aplomb incroyable qui a dupé des personnes très haut placées.

RICHARD LISCIA

 

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Ghosn lâché par l’État

Carlos Ghosn
(Photo AFP)

Depuis deux mois, le PD-G de Renault, Carlos Ghosn, est en prison à Tokyo et, selon ce que l’on sait des méthodes de la justice japonaise, il n’est pas près d’en sortir. L’État français vient d’exprimer son impatience : M. Ghosn, dont la culpabilité n’a pas encore été prouvée, va être remplacé à la tête de Renault.

SELON « le Figaro », c’est l’actuel PD-G de Michelin, Jean-Dominique Sénard, 65 ans, qui succèderait à M. Ghosn. Des émissaires de Renault se sont rendus dans la capitale japonaise pour informer les dirigeants de Nissan, grande société automobile qui fait partie, avec Mitsubishi, d’une alliance industrielle qui a été très profitable aux trois compagnies. L’obsession du gouvernement français est le maintien de l’alliance dont Nissan ne cesse de répéter qu’elle est vitale. Les soupçons de la justice japonaise expliquent sa sévérité à l’égard de Carlos Ghosn qui, à ce jour, n’a reconnu aucun acte délictueux, alors que ses procureurs font des aveux l’instrument premier de leur méthode qui a pris un tour plutôt arbitraire : l’accusé ne semble pas bénéficier des droits qu’une démocratie est censée prodiguer.

De graves accusations.

Son procès public, intenté autant par ses anciens collègues de Nissan et par la presse nippone que par la justice, fait apparaître des informations sur d’éventuelles pratiques d’enrichissement personnel et d’évasion fiscale qui, si elles étaient démontrées, seraient d’une gravité extrême. Cependant, le recours à la détention préventive, prolongée à intervalles réguliers par de nouvelles accusations qui empêchent M. Ghosn de recouvrer provisoirement la liberté, peut apparaître aux yeux des Français comme quelque peu cruel. De toute évidence, notre gouvernement préfère l’avenir de Renault au sein de l’alliance que celui de l’accusé, dont la descente aux enfers n’est pas terminée. Brésilien, Libanais et Français, Carlos Ghosn a élu domicile aux Pays-Bas, pour des raisons fiscales. C’est un capitaine d’industrie hors pair qui a su protéger et développer Renault, mais dont le comportement autoritaire a parfois choqué, notamment quand il a lancé une enquête pour espionnage industriel contre trois de ses très proches collaborateurs qui, en réalité, étaient parfaitement innocents.

Appétit pour l’argent.

Le voilà qui, brutalement, subit le sort qu’il a infligé à d’autres.  On connaissait son appétit pour l’argent: ses émoluments atteignaient des sommets, principalement parce que, d’année en année, sa réussite se confirmait, mais ils ont donné lieu à d’épiques controverses dans le monde industriel et dans le pays. Son refus de modérer ses prétentions en dépit de nombreux commentaires scandalisés l’ont conduit là où il est aujourd’hui. Non seulement il a prêté le flanc à une camarilla contre lui, mais il est allé se jeter dans la gueule du loup à Tokyo, signe qu’il n’était pas informé de ce qui se tramait et n’avait préparé aucune parade. Il est donc victime  de la justice japonaise, mais aussi de sa fausse conviction qu’il contrôlait la situation et que personne n’oserait l’importuner. Ce qui est gênant dans l’affaire, c’est surtout que, à tort ou à raison, les dirigeants japonais de Nissan ont voulu se débarrasser de lui, ce qui affaiblit leurs déclarations d’amour pour l’alliance avec Renault.

Le gouvernement, qui a hésité à abandonner Carlos Ghosn à son sort, en maintenant qu’il n’y avait pas de preuve contre lui, et qui a changé d’avis depuis quelques jours, n’a pas essayé de s’opposer frontalement aux autorités japonaises. Le Japon est une grande démocratie, qui combat  la délinquance en col blanc avec une vigueur que la France devrait imiter, ce qui n’empêche personne de s’interroger sur des pratiques judiciaires contestables dont la qualité n’a rien à voir avec la sympathie ou l’antipathie de M. Ghosn inspire à l’opinion.

RICHARD LISCIA

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Suicide d’une nation

Theresa May hier soir
(Photo AFP)

L’accord dit de « compromis » entre le Royaume-Uni et l’Union européenne a été massivement rejeté hier soir par la Chambre des Communes par 432 voix contre 202. Une motion de censure contre le gouvernement sera débattue aujourd’hui en fin d’après-midi. Les conséquences de cette crise parlementaire seront désastreuses pour les Britanniques et pour les Européens.

LA PREMIERE ministre, Theresa May, ne s’attendait pas à un désaveu aussi massif. Elle espère encore, contre toute raison, un geste de la Commission européenne qui lui permettrait de franchir le cap. Elle est pourtant victime d’une sorte de coalition des oppositions : les Brexiters maœuvrent pour une rupture brutale entre leur pays et l’Union qui consacrerait leur dogme, un souverainisme érigé en Immaculée conception ; les anti-Brexiters veulent contraindre, mais sans beaucoup d’espoir, l’opinion et les élus à renoncer au Brexit.

Un second souffle.

Il y a 55 ans, seize auteurs de qualité, dirigés par l’écrivain Arthur Koestler, publiaient un ouvrage, intitulé « Suicide d’une nation ? » qui décrivait avec sévérité les atermoiements de la Grande-Bretagne face aux changements en Europe et dans le monde, son attachement à un Commonwealth périmé, que la décolonisation rendait obsolète et suspect, son hésitation à adhérer au Marché Commun, sa nostalgie d’une grandeur passée qui privait la société britannique de tout dynamisme. Dix ans plus tard, le royaume, dirigé par Edward Heath, adhérait à la CEE, avec le soutien de Georges Pompidou. Un acte pratiquement révolutionnaire, par rapport à l’apathie anglaise de l’époque, et qui a apporté à la Grande-Bretagne un nouveau souffle historique.

La paix par l’Europe.

Mais une porte n’est jamais close quand demeure au fond des cœurs une souche de nationalisme. C’est de ce syndrome, ravivé par le populisme, que souffre le Royaume-Uni d’aujourd’hui. C’est de cette conviction, d’ailleurs minoritaire, en dépit du référendum de 2016, que le pays, qui s’était montré si courageux pendant la Deuxième guerre mondiale, et pouvait se vanter d’un passé glorieux et de sa domination sur le monde jusqu’au XXe siècle, qu’a ressurgi la volonté illusoire de retourner à une forme absolue, religieuse, irrationnelle, d’indépendance. La construction européenne a pourtant démontré qu’elle ne limitait pas la souveraineté des nations qui la composent, en tout cas pour l’essentiel. Elle a associé des monarchies et des républiques ; elle a réuni des cultures et des langues diverses ; elle a, surtout, créé les conditions d’une paix irréfragable.

En ce 16 janvier 2019, à quelques brassées du 29 mars, date fatidique où les Britanniques devront avoir fait un choix clair et définitif, ils ne savent pas où ils en sont. Les Tories, qui n’ont pas craint de mettre à genoux leur Première ministre, ne souhaitent pas céder la place aux travaillistes et pourraient donc lui éviter le coup de grâce, la laissant se débattre avec un imbroglio parfaitement inextricable. Le Royaume-Uni peut renoncer à tout accord et prononcer la rupture, ce qui se traduirait aussitôt par le chaos dans les transports routiers et les échanges commerciaux alors que les Anglais ne peuvent pas se nourrir sans les importations et ne peuvent pas survivre sans les exportations. Mme May peut obtenir un sursis de quelques jours que la Commission lui accorderait par compassion pour cette femme encore debout, malgré l’immense énergie qu’elle a déployée au service d’une cause imbécile dictée par l’un des peuples les plus remarquables du monde. Elle peut procéder à des élections anticipées qui ne règleront rien, même si le chef du parti travailliste, l’incompréhensible Jeremy Corbin, qui ne veut incarner ni le Brexit ni l’anti-Brexit, s’empare du pouvoir. Elle a juré de ne pas organiser un nouveau référendum, qui se traduirait sans doute par la victoire d’un cheveu des anti-Brexit, ce qui serait insignifiant.

Une trahison.

Voilà comment l’ADN démocratique d’un très grand pays européen a été génétiquement modifié par une bande de voyous populistes, j’ai nommé principalement Boris Johnson et Nigel Farage, des hommes qui ont prospéré sur le mensonge à des fins purement politiciennes, et dont le comportement, en définitive, n’est pas trop éloigné de la trahison pure et simple. Tout cela au nom du souverainisme, celui qui anime quelques pantins français trépignant de joie à l’idée de vaincre bientôt Macron. En politique aussi, il y a la vertu et le vice. Après l’Amérique de Trump, l’Europe est saisie par le populisme qui n’est rien d’autre que le résidu, mis au goût du jour, du fascisme. Il s’agit d’une maladie endémique contre laquelle tous les traitements de la mémoire, films et livres sur la Shoah, documentaires sur la honte que fut Vichy, évocation des souffrances indicibles des Européens pendant la Seconde Guerre mondiale, sont impuissants. Rien n’est plus beau, plus nécessaire, plus vital que la liberté, sauf quand elle se transforme en canon sur la tempe.

RICHARD LISCIA

 

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Le grand brouhaha

Lecornu et Wargon
(Photos AFP)

Dans la ville charmante de Grand Bourgtheroulde, dans l’Eure,  Emmanuel Macron ira aujourd’hui à la rencontre de 600 maires, mais devra aussi essuyer les lazzis et les sifflets des gilets jaunes bien décidés à lui faire sa fête. Le président de la République se livre à un effort humiliant, presque désespéré, mais il n’a pas vraiment le choix : tous les moyens offerts par l’imagination sont mis au service d’un retour au calme bien improbable.

SES CONCITOYENS, nous, les spectateurs, assistons à cette mise en cause permanente de l’autorité, mais aucun d’entre nous n’a d’alternative à lui offrir. Les oppositions, composées de revanchards qui ne lui ont jamais pardonné d’avoir conquis le pouvoir, s’efforcent de l’enfoncer dans les sables mouvants où il s’est jeté. S’il est vaincu au terme de cet effort, il n’aura manqué ni de panache ni de courage. Il est allé aussi loin qu’il pouvait dans sa « compréhension » des revendications de la populace qu’il ne peut satisfaire entièrement qu’au prix d’un changement, de nature et non de degré, de son programme. Mais déjà ses 35 propositions sont rejetées par nombre de gilets jaunes, assez en tout cas, pour continuer à occuper les ronds-points et casser des vitrines. Au-delà de la complaisance apparente du pouvoir pour le mouvement de révolte amorcé en novembre dernier, l’idée, probablement, est de créer un tel brouhaha dans le pays qu’il en sortirait quelque chose sur quoi le président pourrait s’appuyer pour s’arracher aux flots qui vont l’engloutir.

Cinq garants du débat.

Il y aura cinq garants du débat, deux choisis par le gouvernement, trois par les présidents de l’Assemblée, du Sénat et du Conseil économique et social. Deux ministres sont à pied d’œuvre, Sébastien Lecornu, ministre des Territoires, et Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à la Transition écologique, pour piloter les débats qui auront lieu dans toute la France. Les cahiers de doléances recueillis par les mairies et déposés à l’Élysée, seront consciencieusement épluchés et synthétisés. Un travail de Titan ou de fourmi, en tout cas un tâche accablante pour ceux qui l’entreprendront. Il en faudra, de l’huile de coude, pour animer un débat national de deux mois dont on se demande encore à quoi il pourrait bien aboutir. À entendre les médias, le peuple va aligner des centaines de milliers de revendications. Il est vrai que beaucoup seront les mêmes. Si, au delà de la fatigue mentale que cette crise historique nous inflige, il nous restait assez de civisme pour participer au débat, nous devrions massivement exposer à notre tour ce que nous pensons de la situation.

Plusieurs paris.

Je parie en effet qu’il n’y aura pas, ou très peu, d’interventions sur le déficit budgétaire, la dette publique, la dépense sociale. Que personne, ou presque, ne s’inquiètera du coût pour le pays des revendications de toutes sortes exposées par des hommes et des femmes qui nous décrivent leur sort personnel en des termes déchirants, poignants, dérangeants. Que personne, ou presque, ne demandera si le programme des réformes sera poursuivi, si le gouvernement va équilibrer les régimes de retraites, s’il va prendre les mesures capables de créer des emplois, s’il va juguler l’inflation. Les gilets jaunes se plaignent de leur condition, mais croient que l’État peut l’améliorer parce qu’il a le loisir de dépenser sans compter. Qu’il prenne leur argent aux riches ! Lesquels se hâteront de partir pour des horizons meilleurs. Je parie qu’il n’y aura pas une seule question sur l’investissement, la création d’entreprises, l’amélioration d’une productivité en berne. Je parie qu’on trouvera des questions sur le rôle pervers de l’euro et de l’Europe. Que pas un gilet jaune n’est terrifié par le Brexit et ses conséquences délétères sur la vie des Britanniques, que beaucoup d’intervenants réclameront un Frexit, même si le sujet ne figure pas dans les questions du président. Il n’y aura pas non plus de question sur la formation professionnelle, celle que les gilets, pour la plupart, n’ont pas eue, mais qui leur aurait permis de trouver un emploi mieux rémunéré.

Les partis d’opposition ne soulèvent pas non plus ces sujets-là. Une révolution, quelle aubaine ! C’est un ouragan de passions qui se suffit à lui-même. Non, ce n’est pas simple d’améliorer le lot du peuple.

RICHARD LISCIA

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La vague démagogique

Bardella : ange ou bête?
(Photo AFP)

La parole de l’exécutif inonde le débat avant qu’il ait commencé. En posant plus de trente questions à l’opinion publique, Emmanuel Macron a déjà noyé la discussion. L’exercice de la réponse sera malaisé et on ne peut pas s’attendre à ce qu’il soit simplifié par les répondants, soit qu’ils ignorent les questions et qu’ils en posent d’autres, soit qu’ils apportent des solutions susceptibles d’ouvrir de nouveaux débats.

DANS LES propositions du président, il y a à peu près tout mais peut-être pas ce qui intéresse ses concitoyens. Les gilets jaunes réclament avec insistance  le rétablissement de l’ISF, le chef de l’État ne veut pas en parler. En revanche, il ouvre un dossier explosif, celui de l’immigration, qui ne figurait pas au sommet des préoccupations des manifestants.  Dans sa volonté de complaire à un groupe qui menace les institutions et son mandat, Emmanuel Macron n’est-il pas allé un peu trop loin ? Le contenu du débat ne sera vraiment intéressant que si y participent les Français attachés à la stabilité politique, à la Ve République et aux réformes. Ils sont encore nombreux mais ils risquent d’être intimidés par la procédure qui mêlera les propositions les moins et les plus raisonnables. Tous les rendez-vous qui sortent du calendrier électoral représentent de la dynamite : les référendums n’ont jamais servi qu’à dénoncer une politique ou un homme ; le contenu du débat sera écrasé par le fracas des colères ; la multiplicité des propositions les rendra inapplicables ; et en outre, si le débat fait ressortir des thèmes essentiels, il ne sera pas suivi par une consultation électorale, mais par le scrutin européen qui sera donc marqué par des passions sans rapport aucun avec les enjeux de cette élection spécifique.

Un débat déjà méprisé.

Certes, il fallait bien que le pouvoir répondît à la crise par un geste qui marquât les esprits. On a assisté, comme d’habitude, à une immense dénégation de l’intérêt de la démarche et des résultats auxquels elle peut aboutir. C’est même surprenant, cette irrationnelle unité des réactions, toutes négatives, au PS, à LR, au sein de la France insoumise, au Rassemblement national. Voilà que le RN se targue d’avoir mis en tête de liste des européennes un certain Jordan Bardella, 23 ans, sorti de son berceau galvanisé par la haine : « Je veux, dit-il, que Castaner (ministre de l’Intérieur) pleure au soir du résultat des européennes, je veux que Griveaux (porte-parole du gouvernement) bafouille pour expliquer la défaite de son parti ». Les démocrates ont peut-être eu tort de plaindre Marine Le Pen pour son comportement proche de la folie pendant le débat entre les deux-tours en 2017. Il ne faut pas épargner l’ennemi quand il ne se relève que pour vous abattre.  Mais ce qui se passe est assez clair pour qu’on n’attende pas de la lettre de Macron et du débat qui suivra des avancées susceptibles de le remettre en selle. L’inspiration des gilets jaunes et des casseurs que leur manifestations agrègent est clairement anti-démocratique. C’est justement la démocratie qu’ils critiquent, par exemple ce qui la fonde,  la liberté d’expression : regardez comment ils traitent les journalistes, naguère quatrième pouvoir, aujourd’hui boucs émissaires de leur rage destructrice.

Les impôts ne risquent pas de diminuer.

Dès lors que le président de la République a tout mis sur la table, y compris le scrutin à la proportionnelle, cet instrument efficace de l’instabilité et du régime des partis, y compris l’immigration, pomme de discorde nationale, y compris la fréquence des référendums qui sont autant de détonateurs, sa lettre et le débat ne risquent pas de lui être utiles personnellement. Il peut faire n’importe quoi, il sera aussitôt discrédité. Les Le Pen, Mélenchon, Dupont-Aignan et d’autres ôtent toute crédibilité à ses intentions avant même d’en discuter : si 35 propositions ne trouvent pas preneur, c’est qu’aucun parti ne veut se plier au cadrage voulu par le pouvoir. Inutile de dire qu’au terme de cette conversation nationale, dont la fureur tonitruante recouvrira les idées pertinentes, on continuera, ici et là, à réclamer la dissolution de l’Assemblée et la démission de Macron. C’est pratiquement écrit et il faudrait un miracle pour que le pouvoir et même le régime sortent intacts de la confrontation.

Nous aurons, à la fin de ce cycle, le pays que, collectivement, sinon individuellement, nous aurons réclamé. Un pays où on n’aura pas le droit de parler de dépense publique, d’équilibre budgétaire et de remboursement de la dette ; un pays où l’on distribuera de l’argent aux foules pour les calmer ; un pays où les journalistes ne pourront pas donner leur avis ou rendre compte de la consternante réalité ; un pays où les impôts seront augmentés pour satisfaire des revendications excessives ;  un pays, en somme, qui aura cédé aux assauts de la démagogie, du mensonge, des fake news et du simplisme. Quand on pense qu’il existe en France 66 millions d’avis différents, on n’imagine guère qu’ils s’entendront sur les grandes lignes d’une politique viable et juste. La démocratie, rappelons-le, est le plus mauvais des systèmes, à l’exception de tous les autres. Quand les gilets jaunes auront gagné, notre capacité à les combattre sera à peu près nulle.

RICHARD LISCIA

 

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La République en danger

Le Pen en tête des européennes
(Photo AFP)

Les gilets jaunes hésitent : vont-ils, demain, saccager Paris pour la neuvième fois ou se contenter de ravager la ville de Bourges ? Ou les deux à la fois ? Ils n’ont aucune raison de renoncer à l’accumulation de leurs méfaits puisque 52 % des Français, selon un sondage, continuent  à les soutenir, tandis qu’une étude du Cevipof souligne la crise de confiance qui oppose une large partie de la population aux institutions.

LE MOUVEMENT des gilets, qui trouve des traductions jusqu’au Canada,  est donc soutenu par assez de nos concitoyens pour devenir la première force politique du pays. Cependant, dès lors qu’il refuse d’entrer dans le système électoral, qu’il craint les chefs et les empêche de s’affirmer, qu’il est lui-même divisé en milliers de tendances et de courants, il est incapable de s’organiser pour prendre le pouvoir. En revanche, il est en mesure de paralyser le pays et de rendre la position de l’exécutif et de sa majorité de plus en plus précaire. Emmanuel Macron semblait avoir écarté un phénomène qui a fait florès en Europe centrale, qui a mis Donald Trump au pouvoir aux États-Unis, qui a installé à Rome une coalition néo-fascistes et populistes, qui, bien sûr, a jeté le Royaume-Uni dans la crise irrémédiable du Brexit. D’une certaine manière, Macron a incarné le dégagisme et sans doute n’a-t-il été élu que sur un malentendu. Dès lors que les gilets jaunes réclament l’adoption de nouvelles institutions, dès lors qu’ils entendent revendiquer plutôt que dialoguer avec le pouvoir, dès lors qu’ils s’estiment victimes d’un système dirigé par des privilégiés, le moyen de calmer la crise n’existe pas.

Une majorité anti-système.

Si, à sa manière, Macron a été une sorte de populiste éclairé qui a réussi à conquérir le pouvoir, c’est à son tour, selon les gilets, de s’en aller. Leur mise en cause de tout ce qui fonde la République fait que le chaos est seul capable de les satisfaire. Et si le soutien qu’ils reçoivent d’une majorité de leurs concitoyens reste puissant, cela signifie que la moitié au moins du peuple est séduite par la perspective d’une révolution immédiate qui balayerait le pouvoir en place et la majorité, changerait de régime (croient-ils aux vertus de la République ?) et créerait un processus compliqué de remise en ordre, avec une Assemblée constituante qui rédigerait une nouvelle constitution. Il serait certes difficile, dans cette hypothèse, de faire naître un système où l’exécutif serait chaque jour contrôlé et contrecarré par le peuple, où l’autorité n’existerait plus et où la communication serait assurée par tous les citoyens, au mépris de la vérité. Je ne vois pas de quelles armes ceux qui ne souhaitent pas la révolution disposent encore pour se battre contre une telle régression institutionnelle, morale, économique et sociale,  mais personne ne peut nier une vérité accablante : il existe une majorité en France pour annihiler le système et le remplacer par un autre. Je ne suis pas non plus certain que le président et le Premier ministre aient l’étoffe nécessaire, ou tout au moins un plan d’action, pour renverser le courant qui les menace.

Pour une coalition des démocrates.

Pour autant que la société française puisse y parvenir dans un état encore ferme, les élections européennes peuvent apparaître aux yeux du pouvoir comme une occasion de se refaire une santé. Certes, le Rassemblement national arrive en tête dans tous les sondages et il est aisé de me dire que c’est déjà partie perdue. Mais la République en marche est seconde derrière le RN et distance tous les autres partis. Qu’on me permette de poser la question :  les écologistes, les socialistes, l’UDI et LR ont-ils la moindre chance d’emporter les élections européennes de mai ? La réponse est non. Dans ces conditions, qu’attendent-ils pour s’unir autour de la majorité actuelle pour faire barrage au RN et à la France insoumise ? Car quel est l’enjeu ? Est-il de chasser Macron et d’entrer dans une crise interminable qui affaiblira durablement la France, ou plutôt d’assurer la stabilité politique en France, celle-là même que les institutions de la Ve ne parviennent plus à protéger ? Qu’est-ce qui empêche ces partis de négocier dès aujourd’hui avec le président pour prévoir un remaniement gouvernemental, après les européennes de mai, qui leur permettrait d’appliquer une partie de leurs idées ? J’ai été toujours surpris par des élections européennes qui suscitent tant de vocations anti-européennes. J’ai toujours pensé que, pour les européennes, seuls des candidats favorables à l’Union devraient se présenter. Cette année, en France, le danger n’est même plus populiste. Ma crainte du chaos n’est pas excessive. Si les gilets représentent un courant majoritaire, il faut créer celui qui ne veut pas de ce courant.

RICHARD LISCIA

 

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