La grève, fin en soi

Laurent Brun, CGT
(Photo AFP)

Cette grève est dure, elle sera permanente pendant des jours et des semaines, elle provoquera beaucoup de dégâts, mais elle n’est pas comparable à celle de 1995. Les syndicats, et plus particulièrement la CGT, ont obtenu un succès, pas un triomphe.

CE CONSTAT n’enlève rien aux erreurs commises par le gouvernement, dont on n’est pas sûr qu’il présentera demain (« à midi, pas une minute de plus ou de moins », dixit le Premier ministre) tout l’éventail de ses mesures. Il ne peut pas présenter un projet qui satisferait tous les salariés du public et du privé, sauf à renoncer à la réforme ; il est probable, mais pas sûr, qu’il ne fournira pas la valeur du point, ce qui laissera ouvert le débat pour des années ; les Républicains préconisent leur mesure-phare, la prolongation des carrières, qui est effectivement le meilleur moyen de faire des économies, mais c’est la seule mesure dont Emmanuel Macron ne veut pas ; il est question d’un bonus pour certaines professions, notamment les employés de la SNCF et de la RATP, déjà rejeté par les syndicats ; hier, sur la Cinq, Laurent Brun, représentant CGT des cheminots a dénoncé le refus du président de négocier alors que son patron,  Philippe Martinez réclame la suppression pure et simple de la réforme. Est-ce là une façon de négocier ?

Justice sociale et calcul politique.

On nage donc dans une incompréhension totale entre les parties : l’exécutif voit la réforme, fût-elle quelque peu amendée, comme un cap à franchir sur le chemin du second mandat ; les organisations syndicales la voient comme une bataille qu’ils doivent remporter à tout prix, au nom de leur représentativité, au nom de la survie du mouvement syndical, au nom de la justice sociale. Jean-Paul Delevoye répète que le statu quo est « insoutenable », que, sans la réforme, le niveau des pensions baissera forcément, l’opposition crie que l’injustice vient seulement des idées du gouvernement. Aucune des conditions indispensables à l’apaisement de la crise n’existe, pour une raison claire et simple : la grève et les manifestations sont devenues une fin en soi, l’objectif final, l’invention du mouvement permanent. Chez le président de la République, la tentation est donc grande d’aller de l’avant et de s’en tenir au fonctionnement du vote majoritaire, en laissant la crise pourrir jusqu’à ce que les usagers se révoltent contre les grévistes.

La couleuvre de trop ?

Ce ne serait pas une piste raisonnable, et Édouard Philippe, qui fait de la soft politique,  n’est pas homme à la suivre. De sorte que le mal infligé au pays par le mouvement est plus grand que le mouvement lui-même ; que la crise traduit plus de mécontentements inspirés par Macron qu’une aversion irrépressible pour la réforme ; que la distinction entre politique et social n’existe plus, qu’ils se confondent pour nous offrir une pâtée amère et répugnante. Ce qui est en cause, c’est la trop grande confiance que M. Macron a en lui-même. Échaudé par la crise des gilets jaunes qu’il a arrosée d’argent, il a cru qu’il pouvait, pendant son mandat, revenir à la charge, faire avaler une autre couleuvre à un peuple bombardé par une propagande propre à semer le doute chez le plus conciliant des acteurs de la crise. Non seulement, il aurait dû attendre, mais il n’a pas dominé le problème, tiraillé qu’il était entre une ministre, un haut-commissaire et un Premier ministre. Depuis six mois, l’exécutif a été incapable de présenter son projet, de sorte qu’un document inexistant a entraîné les réactions les vives, les plus inutiles et les plus fallacieuses.

L’erreur a donc été d’aller trop vite, même s’il était nécessaire de confronter le pays à l’une de ses plus sérieuses responsabilités ; d’avoir menti par omission en quelque sorte ; de ne pas avoir mesuré le contentieux accumulé en mois de trois ans entre le peuple et le pouvoir ; d’avoir attendu la fin de l’année, d’avoir attendu demain pour dire ce qu’il y a dans la réforme, dans un pays qui voit rouge même si le toréador est privé de sa cape, un pays survolté, qui ne connaît pas toujours son bonheur et attribue ses maux fictifs à une démocratie qu’il considère comme dévoyée. Toutes les conditions de l’affrontement étaient réunies depuis l’automne. L’hiver sera long.

RICHARD LISCIA

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Dialogue de sourds

Macron joue gros
(Photo AFP)

Le gouvernement annoncera mercredi le contenu de la réforme des retraites. Si ce moment de révélations est très attendu, il n’est pas sûr du tout qu’il calme le jeu. La CGT et FO rejettent le principe même de la réforme et, dans la mobilisation contre le projet, il y a surtout l’envie de régler ses comptes avec Emmanuel Macron.

L’EXÉCUTIF doit rassurer la population sur un retour à l’apaisement  social dans les jours qui viennent et trouver enfin une issue avec les syndicats. En l’état actuel des choses, c’est une mission presque impossible. La question des retraites sera, ou non, la « mère de toutes les réformes ». Elle correspond à un acte majeur de la politique macronienne, ce que beaucoup de commentateurs tendent à oublier ; elle a certes pris du retard mais uniquement à cause de la crise des gilets jaunes ; et elle a failli périr sous les erreurs de communication. Mais elle n’est pas la crise imprévue survenue pendant le déroulement du mandat ; elle n’est pas le monstre du Loch Ness surgi des eaux ; elle a été conçue et devrait être appliquée dans le cadre de la modernisation indispensable de notre pays.

Un choc politique.

Le choc entre le pouvoir et une partie irrédentiste du peuple n’est nullement social, il est politique ; le refus de la CGT et de FO d’envisager la moindre réforme des retraites ne correspond à aucune revendication sociale, c’est un acte politique destiné à pousser le gouvernement dans les cordes ; même la critique de la CFDT, qui refuse une « réforme paramétrique » n’a pas beaucoup de sens pour qui est conscient du déficit et de la dette. L’objectif premier de la réforme est de faire des économies, impossibles à réaliser avec 42 régimes.

La crise actuelle n’est pas celle des gilets jaunes, elle est encore plus grave et elle traduit l’aversion pour le macronisme d’un certain nombre de Français peu désireux de céder à la logique. Il est donc parfaitement possible que le pouvoir ne résiste pas à un échec de la réforme, surtout si, au terme du chaos, il doit la retirer. On devine fort bien à quoi ressemblerait un échec et on imagine ses conséquences. On voit moins bien l’image du succès : une réforme qui satisferait tout le monde et donc ne changerait rien ? Qui ferait des perdants et des gagnants, ce qui creuserait un peu plus les divisions françaises ? Qui serait juste et diminuerait les inégalités entre pensionnés et qui serait acceptée grâce à la CFDT, ce qui implique la déroute de la CGT ?

Une non-réforme ? Pire que la crise.

Nul doute que, dans ses réunions, le gouvernement aura minutieusement cherché les maillons faibles de la chaîne qui l’enserre aujourd’hui. Nul doute que les ayant identifiés, il portera ses coups sur ces maillons. Mais la stratégie la plus habile ne suffira pas. Il faut aussi qu’au moins une partie des décisions séduisent ceux de nos concitoyens les plus hostiles et les retournent en faveur de la réforme ; il faut que la lassitude causée par la grève engage ceux qui travaillent à réclamer un répit ; il faut que que la preuve soit enfin apportée qu’il existe un agenda syndical et un agenda de l’opposition sous toutes ses formes et dont le projet est obsessionnellement de battre Macron  avant l’heure.

On ne s’en étonnera pas : la séquence des municipales et des rendez-vous électoraux qui suivent explique tous ces comportements excessifs qui ont marqué le mandat de M. Macron. Il s’est fait beaucoup d’ennemis, cela le desservira ; il a eu des mots malheureux qui a transformés des opposants en enragés ; mais le fond de l’affaire est parfaitement limpide. Ce n’est pas de la réforme que les Français ont peur, elle est appliquée chez tous nos voisins. Pour des raisons purement démagogiques, Macron ne fera pas ce que tout le monde fait, prolonger les carrières à mesure que croît l’espérance de vie. Qu’est-ce que ce pays qui ne veut rien faire comme ses partenaires commerciaux alors qu’il nage dans leur crique ? Qu’est-ce que ce fol irréalisme qui permet à des salariés de quitter leur travail à 52 ans ? Non, pour les Français, le mot réforme, qui contient pourtant une notion de vertu, est haïssable. Il faut s’en dispenser à tout prix, quitte à courir le risque d’une baisse des pensions.

RICHARD LISCIA

 

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L’heure de négocier

Édouard Philippe
(Photo AFP)

La journée du 5 décembre a été un succès, manifestations et grèves se poursuivront jusqu’à lundi et au-delà. Le gouvernement a remercié les syndicats pour leur bonne organisation des événements. Au milieu de la semaine prochaine, il annoncera le contenu de la réforme des retraites et se déclare prêt à négocier avec les syndicats.

PAS SÛR que les organisations vont saisir la perche que leur tend l’exécutif, après ce qu’elles considèrent comme leur triomphe. Toutefois, les manifestants syndiqués ont clairement indiqué leur désapprobation des black blocs et, si tous les slogans évoquaient le retrait de la réforme et même la destitution d’Emmanuel Macron, le pouvoir entend bien se rabibocher avec la CFDT, et peut-être l’UNSA pour commencer à donner un peu de consistance à son projet. Entretemps, bien sûr, on continue à bavasser sur tous les plateaux et on va même jusqu’à dire, non sans culot, que les chiffres de la Cour des comptes sont faux. Il semble bien qu’il y ait une différence entre les manifestants et un ou deux syndicats, d’inspiration réformiste, qui ne souhaitent pas  le retrait d’une réforme qu’ils ont appelée de leurs vœux. Le gouvernement pas la voix d’Édouard Philippe, a, de son côté, annoncé qu’il était prêt à prendre en compte la pénibilité du travail.

La faute de Macron.

La première à chose à dire dans cette affaire, c’est qu’un mouvement d’une ampleur effectivement considérable a été lancé contre  la réforme des retraites alors que chacun sait que, même sur les aspects les plus importants de la réforme, le gouvernement ne s’est pas prononcé. On lui reproche de n’avoir pas négocié. Mais pouvait-il le faire tant qu’il n’avait pas fait ses choix sur les régimes spéciaux, sur la pénibilité, sur la valeur du point ? Certes, la charge de la réforme ayant été répartie entre Edouard Philippe, Jean-Paul Delevoye et Agnès Buzyn, il en est sorti une sorte de communication chaotique propre à alimenter toutes les inquiétudes et rien qui fût une certitude. C’est la faute de Macron ? D’accord. Mais rééditer les grèves de décembre 1995, uniquement pour que les syndicats galvanisent leurs troupes et fassent bonne figure aux élections professionnelles, n’est-ce pas aller un peu loin dans la méthodologie ? Il n’y a pas de grève si puissante qui n’aboutisse pas à un dialogue. Pas question, ici, d’annoncer la fin du mouvement, il peut se poursuivre pendant tout le mois de décembre et au-delà et causera des dégâts importants à l’économie française. Mais dès que le Premier ministre aura donné un aperçu, même sommaire, sur la réforme, il faudra négocier.

Des concessions de part et d’autre.

Comme la tension est très forte, comme traîne dans l’esprit des manifestants le projet dit révolutionnaire d’une crise de régime, on peut craindre des combats d’arrière-garde qui nous conduiront jusqu’au printemps. Mais les organisations syndicales, si remontées soient-elles, font partie de l’écheveau institutionnel. Ce qui compte pour elles et surtout pour la CGT, c’est leur représentativité. Elles ne peuvent pas contribuer à l’anarchie. Tôt au tard, elles négocieront. Qu’est-ce qui se passera alors ? Les deux camps devront faire des concessions. Les positions absolutistes ne seront plus de mise. On peut, bien sûr, avoir in fine une réforme croupion qui ressemblera aux précédentes, qui furent inachevées. On peut aussi avoir une réforme au long cours, qui apporte des changements année après année pour éviter les sursauts de colère des travailleurs. On ne jurera de rien, mais la négociation passe toujours par un changement du rapport de forces. Le président de la République le sait, qui a tenu à établir la différence entre gilets jaunes et syndicats, a évité toute déclaration provocatrice de ses ministres, a reconnu (par la voix de M. Philippe) le succès syndical du 5 décembre. Cela s’appelle préparer le terrain.

RICHARD LISCIA

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Grèves : les excités politiques

Marine Le Pen veut un référendum
(Photo AFP)

Comme grèves et manifestations sont un succès triomphal, les opportunistes de la politique tentent de ramener la couverture à eux. On ne pouvait pas attendre moins de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon.

MARINE Le Pen pense que, dès que le gouvernement aura formulé son projet de réformes des retraites, elle « exigera » un référendum. Raison : 69 % des Français sont favorables au mouvement social. Pourtant, elle sait très bien qu’une réforme des retraites aussi complexe que celle-ci ne pourra pas se concrétiser si des questions sont posées auxquelles les réponses seront variables, contradictoires, génératrices de confusion. Mais, dans la galaxie de l’extrême droite, il n’y a aucune limite à l’irresponsabilité des propos et des actes. Taper fort, apporter au débat des éléments qui le rendent encore moins compréhensible, montrer que l’on a pris Macron à la gorge et qu’il va mourir de suffocation, voilà ce qui importe. Et puis, on découvre que Jean-Luc Mélenchon, chef de la France insoumise, commence à trouver du charme à Mme Le Pen. Le soutien à la fois royal et généreux qu’elle a apporté au mouvement social l’a séduit. Il trouve qu’elle est gagnée par « l’humanisme ». Quand même, je vous l’avais bien dit, ces deux-là se disent diamétralement opposés, mais ils sont faits pour s’entendre.

Les extrêmes se rapprochent.

Vous me direz que Macron a fait à peu près tout ce qu’il fallait pour que s’opère, sinon une « convergence des luttes », l’expression de l’année, la coagulation des extrêmes. Les voilà qui se répandent sur tous les plateaux et dans tous les studios pour imaginer, comme les Anglais un « shadow cabinet », un gouvernement fantôme. Ils ont la solution pour tout en recourant à l’inversion des constats. Je vous fournis un exemple : le financement des retraites ne constitue pas un problème car nous ne sommes pas obligés de rembourser la dette nationale. Pour nous affranchir de cette contrainte, il nous suffit de faire marcher la planche à billets ou mieux de taxer les « riches », ou d’augmenter les tarifs douaniers ou encore d’augmenter les salaires. Nous n’avons besoin ni d’importer ni d’exporter, le marché intérieur est plus que suffisant, surtout si on double le SMIC et qu’on envoie la facture à Pinault, Arnaud ou Bettencourt. C’est ce que George W.H. Bush (le père) appelait l’économie vaudoue, celle qui fait des miracles par la seule incantation. Le referendum sur les retraites relève de la même pensée très élaborée. Mais l’ambition de Mme Le Pen est trop limitée. La question ne devrait pas être « voulez-vous de cette réforme ? », mais « voulez-vous une réforme ? ». On verrait alors le peuple souverain (dixit Mélenchon) exprimer sa véhémence contre tout ce qui le dérange, en particulier l’inéluctable réalité des faits.

Mélenchon ne fait pas le poids.

J’ai l’air de plaisanter ou d’avoir l’ironie facile, mais, si vous additionnez les troupes de Mélenchon et de Le Pen, ça fait du monde et, s’ils commencent à se trouver mutuellement « humanistes », ils finiront par s’allier contre l’homme qui, aujourd’hui, occupe le pouvoir. Cela se devinait. On décelait des points communs entre la France insoumise et le Rassemblement national ; les deux n’ont que le mot referendum à la bouche ; les deux, en réalité, ont des programmes inapplicables ; les deux veulent étendre leur religion ésotérique jusqu’à ces confins de la démagogie où ils auront enfin la peau de Macron, le seul trophée qui soit digne de leur magnifique prestance, de leur superbe expérience, de leur incorrigible narcissisme. Après quoi, eh bien, on gouvernera comme on pourra. Nul doute qu’après Macron, Le Pen et Mélenchon se disputeront. On connaît la fin de l’histoire. Mélenchon ne fait pas le poids.

RICHARD LISCIA

 

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Drôle de résolution

Sylvain Maillard
(Photo AFP)

Par 154 voix pour et 72 contre, l’Assemblée nationale a adopté hier soir une résolution associant l’antisionisme à l’antisémitisme.

LE TEXTE avait été présenté par Sylvain Maillard, député de la République en marche, par ailleurs chef du groupe sur l’antisémitisme. Sa démarche partait du meilleur sentiment : ces dernières années,  l’antisémitisme se recouvrait des oripeaux de l’antisionisme, de sorte que la dénonciation d’Israël est devenue un leitmotiv efficace pour mieux dénigrer les juifs dans leur ensemble. Mais la résolution de M. Maillard a rencontré de vives résistances, notamment à la REM, dont 22 élus se sont abstenus, et elle n’a pu être adoptée qu’avec le concours des Républicains, dont le député Julien Abad, fier de « jouer les pompiers de service ». La gauche a voté contre (84 suffrages) et Jean-Luc Mélenchon, de la France insoumise, a dénoncé une « volonté de provocation qui sidère », alors que Guillaume Larrivé (LR) critiquait les « relents d’un islamo-gauchisme à l’Assemblée ».

Cause palestinienne et djihadisme.

Soulever la question, qui reste posée de toute façon, écrire un document qui n’a pas valeur de loi, soumettre les élus à un dilemme n’était peut-être pas indispensable au moment où la France, affreusement divisée, traverse une nouvelle et sévère crise sociale. Il s’agit d’un sujet particulièrement émotionnel où se mêlent la politique étrangère, la défense des Français juifs, la politique israélienne. Incontestablement, le problème palestinien a entraîné à gauche, mais surtout à l’extrême gauche, un soutien à la cause palestinienne dans un contexte où le djihadisme ne cesse de porter des coups aux sociétés occidentales. La France n’est pas la seule à hésiter entre son désir de justice pour les Palestiniens et son aversion pour le terrorisme. En Grande-Bretagne, la plus grande suspicion pèse sur le Labour Party, dont l’homme-lige, Jeremy Corbyn, se déclare publiquement hostile à Israël et favorable aux musulmans, notamment ceux qui prônent la lutte armée et la violence sous toutes ses formes. Pour M. Corbyn, de telles prises de positions risquent de lui coûter la majorité lors des élections législatives anticipées le 15 décembre prochain.

La tribune des 127.

Emmanuel Macron, pour sa part, a récemment exprimé sa volonté d’associer l’antisionisme à l’antisémitisme. Cent-vingt sept intellectuels du monde entier, dont beaucoup sont juifs, se sont élevés, dans une tribune publiée lundi par « le Monde » contre le projet de résolution français. Leur idée est limpide : la défense des juifs et d’Israël ne passe pas par un soutien sans bornes à un gouvernement israélien, celui de M. Netanyahu ayant poursuivi et développé la colonisation tout en refusant de négocier avec les Palestiniens, avec les crises et la violence qu’entraîne son attitude. C’est l’argument derrière lequel s’abrite l’ultra-gauche qui, pour mieux confondre Israël, ne condamne pas l’islamisme. Le député Meyer Habib (UDI-Agir) a affirmé que « la détestation d’Israël est le nouvel antisémitisme ». Chacun se souvient d’ailleurs que, lors d’une manifestation de gilets jaunes à Paris, un voyou s’en est pris à l’académicien Alain Finkielkraut et l’a traité de « sale sioniste », ce qui, dans sa bouche signifiait « sale juif ». L’homme n’a été condamné qu’à une peine légère avec sursis. C’est le prototype de l’antisioniste déclaré qui vomit son antisémitisme.

Une intuition.

La plupart des gens de bonne volonté s’opposent à M. Netanyahu, mais ne souhaitent pas pour autant participer à l’Israël-bashing. Plutôt qu’une résolution qui restera lettre morte, la réaffirmation du droit d’Israël à l’existence aurait été plus utile, avec l’avantage de placer les islamo-gauchistes, et ils sont nombreux et malfaisants, au pied du mur. M. Maillard a eu une excellente intuition quand il a constaté que l’antisionisme est le faux-nez de l’antisémitisme et qu’il permet les mêmes insultes, les mêmes violences verbales et les mêmes comportements délictueux. Mais, d’une certaine manière, la résolution porte atteinte à la liberté d’expression. Dans un pays où l’on prononce les pires monstruosités contre un chef de l’État dont certains lui ont publiquement souhaité de « crever », il serait surprenant que l’on ne puisse pas critiquer la politique générale d’un Premier ministre étranger. De même que le rejet de l’antisionisme, répréhensible en soi, cache des arrière-pensées qui ne trompent personne, sa mise au pilori se résume à le mettre au service du programme contestable de M. Netanyahu. Cependant, les vrais démocrates doivent se rappeler qu’entre le risque de nuire encore plus à un groupe qui continue à être persécuté et le risque de soutenir une politique discutable, leur choix doit être vite fait.

RICHARD LISCIA

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OTAN : le pugilat

Trump fatigué par le décalage horaire
(Photo AFP)

Le 27ème sommet de l’Organisation du traité Atlantique nord se réunit à Londres cet après-midi et demain dans un climat de tension sans précédent. Les propos du président Macron sur « l’OTAN en état de mort cérébrale », les différends commerciaux entre l’Europe et les États-Unis, le rôle de la Turquie, dont aucune des actions militaires ou diplomatiques n’est conforme aux règles qui régissent l’organisation empêchent un accord sincère.

ALARMÉ par les propos du président français, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a été reçu la semaine dernière à l’Élysée où il a tenté de raccommoder les rapports entre la France et l’organisation qu’il dirige. M. Macron, pour sa part, s’est contenté de dire une vérité cruelle propice à une négociation entre les États-membres pour qu’ils se ressaisissent et opposent aux ambitions hégémoniques de la Russie, de la Chine et même de la Turquie un front sans failles. Malheureusement, il faut, pour parvenir à cet objectif, que les points de vue des principaux acteurs de l’OTAN se rapprochent. Il est difficile de croire que ce sera le cas cette année, tant les divisions sont criantes.

L’exemple français.

Pour commencer, Donald Trump a pris à la lettre les déclarations de Macron qu’il attribue à une forme soutenue d’inélégance là où le chef de l’État français se contente d’électriser ses partenaires. Les deux hommes se rencontrent aujourd’hui et peut-être est-il préférable de ne pas trop s’alarmer de leurs mots, mais de voir jusqu’où l’un et l’autre peuvent aller pour protéger leurs intérêts nationaux. On peut compter sur Trump pour se montrer intraitable. Au projet du ministère français de l’Économie de taxer les grands groupes américains de nouvelles technologies à hauteur de leur chiffre d’affaires en France, M. Trump a réagi en annonçant une hausse des tarifs douaniers sur quelques précieuses productions françaises, comme le fromage. Mais Trump, par ailleurs reconnaît que les Européens ont augmenté leurs budgets militaires, ce qu’il a exigé dès qu’il est entré à la Maison Blanche. Sur ce point, la France a été exemplaire, qui non seulement a conçu une loi programmatique accroissant le budget de la Défense chaque année, mais se bat seule au Sahel, sans le concours de ses plus proches alliés.

La nouvelle vocation de l’OTAN.

Bien entendu, l’OTAN n’est pas vraiment dans le coma, mais, depuis la chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, elle cherchait une nouvelle vocation. Celle-ci est toute trouvée dans la lutte contre le terrorisme, dans la menace militaire russe et dans le rôle d’apprenti sorcier qu’a adopté Recep Erdogan, président de la Turquie, qui, sans quitter l’OTAN et sans chasser les Américains de son sol, a acheté des fusées russes incompatibles avec l’armement de l’OTAN, mène ses propres conquêtes en Syrie sous prétexte de combattre les Kurdes qu’il qualifie de terroristes et contribue à une déstabilisation accrue de la Syrie qui risque de lâcher dans la nature des djihadistes dangereux pour la sécurité de l’Europe. De fait, les comportements des uns et des autres, et notamment de Trump et d’Erdogan, méritent une large clarification. On ne voit plus vraiment ce que la Turquie fait au sein de l’OTAN, bien que sa position géographique en fasse une pièce maîtresse ; on ne croit plus que les États-Unis sont restés le leader de l’OTAN, dès lors que Donald Trump se déclare las de devoir payer pour la sécurité des Européens, même s’ils font beaucoup d’efforts.

Dissuasion française.

Dans cet embrouillamini, la position allemande est énigmatique, la chancelière, Angela Merkel ne souhaitant manifestement pas engager des dépenses supplémentaires et encore moins envoyer des militaires allemands se faire tuer, comme les nôtres, sur les théâtres d’opérations extérieures. En outre, si M. Macron se proclame lui-même « leader » de l’Europe, son attitude n’est guère appréciée par ses alliés, notamment l’Allemagne et les pays de l’Est qui, quoi qu’il en soit des caprices de Trump, continuent à ne jurer que par l’Amérique et craignent que, livrée à elle seule, l’Union européenne n’assure pas la sécurité des États baltes, de l’Ukraine et de la Pologne. Ils ressemblent à l’autruche effrayée qui met sa tête dans le sable pour échapper au danger : la protection américaine n’est plus garantie, non seulement parce que M. Trump n’a pas envie de se battre pour les Estoniens mais parce qu’il ne sait même pas où est l’Estonie. Un instrument militaire de rechange est donc absolument indispensable, mais il demande du temps, de la patience, de la négociation et d’intenses efforts avant de pouvoir remplacer le parapluie américain. La France est une puissance capable d’envoyer des ogives nucléaires contre un ennemi éventuel et, de ce point de vue, elle peut remplacer les États-Unis, étant entendu qu’il n’y aurait pas de gagnant dans un conflit atomique, mais que la perspective des destructions causées par des armes stratégiques françaises suffirait à intimider la Russie.

RICHARD LISCIA

 

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Macron dans la fosse aux lions

L’exécutif dans l’étau
(Photo AFP)

Le décor est planté, la « fête » peut commencer : avec une rare jubilation, les grévistes de jeudi vont pouvoir exprimer toute la haine que leur inspire la réforme des retraites. Tout appel à la raison, tout espoir de compromis, toute forme de modération sont interdites. Ainsi un peuple est-il pris à partie par une minorité prête à paralyser le pays pendant des jours ou des semaines.

EMMANUEL MACRON ne peut pas reculer à propos de la réforme des retraites. Parce qu’il en a fait l’un des thèmes essentiels de sa campagne électorale en 2017, parce qu’elle est objectivement nécessaire, comme le dit la CFDT elle-même, pourtant en colère contre le président, parce que, contrairement à ce qu’affirme la CGT, sans la réforme, le système qui assure les pensions de 15 millions de Français, ne fonctionnera plus, faute d’argent. Un sondage du « Journal du dimanche » montre qu’une majorité de Français sont favorables à la réforme, mais pas celle que le gouvernement veut mettre en place. En connaissent-ils les axes principaux ? Le gouvernement a changé plusieurs fois d’avis, sur la date de la mise en application de la retraite, sur l’âge de départ, et, tout en souhaitant appliquer le système à points, cher à la CFDT, il n’a pas fixé la valeur du point, ce qui est pourtant la donnée principale du nouveau système.

Un dimanche laborieux.

L’équipe du Premier ministre a passé toute la journée de dimanche à mettre au point une communication au moins un peu plus claire que les propos tenus par tant de gens dans une cacophonie complète entre la ministre, Agnès Buzyn, le haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye, et le Premier ministre, tandis que d’autres, se croyant mieux informés, ont signalé des décisions qui n’étaient pas prises. Du coup la méfiance populaire ne cesse de croître, alors que les gens ne savent même pas de quoi ils se méfient. De sorte que le pays est voué à une immense inertie susceptible de durer longtemps, mais uniquement à cause du problème de communication, il est vrai sérieux, qu’a l’exécutif. Personne ne prétend que le pouvoir n’a pas pensé à des pistes de réforme capables d’entraîner un soulèvement populaire : il a tout imaginé, mais il n’a rien décidé. Tout juste peut-on dire que le permis à points, si violemment rejeté par les syndicats est celui que préfère la CFDT réformiste. Mais comment diable le Premier ministre n’a-t-il pas compris qu’il devait enfoncer un coin entre les deux grands syndicats pour avoir au moins un partenaire dans la vaste entreprise qu’il a lancée ?

L’âge de départ n’a plus d’importance.

Voyant arriver les preux chevaliers de la réforme sans la moindre cuirasse, les partis d’opposition, comme pour la réforme du travail, se sont engagés à les pourfendre, en manifestant eux aussi et surtout en remuant le couteau dans la plaie. Des LR manifesteront, des lepénistes également, le PS a donné son accord pour que ses militants participent à la manifestation, mêlant ses affidés à ceux de l’extrême droite sans la moindre vergogne. Mais, au point où nous en sommes, il faudrait être d’une naïveté incurable pour s’étonner des comportements de l’opposition. On sort à peine (et pas sûrement) d’une crise d’un an avec les gilets jaunes, nous voilà embarqués dans le même voyage. La vie du pays ne peut pas se résumer à une grève permanente. Nous seront très vite privés de transports en commun et le blocage des dépôts d’essence par des chauffeurs routiers à la suite de la hausse d’une taxe sur les carburants (intelligence admirable des manipulateurs du fisc) va nous contraindre à rester chez nous pendant des jours, des semaines ou des mois. Tout cela est absurde. La vraie question aujourd’hui est : quelle réforme des retraites peut réunir une majorité populaire ? On ne voit pas pourquoi, dès lors qu’est instauré le système à points, l’âge de départ à la retraite devrait être différé : il devrait être laissé à la responsabilité des retraités eux-mêmes qui, selon le niveau de leur compte, décideront s’ils continuent à travailler ou si le montant leur pension leur semble suffisant.

RICHARD LISCIA

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Les frondeurs de la REM

Gilles Le Gendre
(Photo AFP)

La députée République en marche de Haute-Savoie, Marion Lenne, a annoncé qu’elle quittait son parti. Au total, une dizaine de députés de la majorité auraient à ce jour abandonné leur appartenance à la REM, de sorte que celle-ci, qui comptait 313 élus au début de la législature n’en a aujourd’hui que 303.

MARION LENNE est en désaccord avec l’exécutif sur le fonctionnement du parti et elle réfléchit à son avenir au sein du groupe. Mais, dit-elle, « je me suis engagée à mener le projet présidentiel à son terme. J’agis donc dans ce sens ». On conviendra qu’il s’agit d’un propos contradictoire, adapté à une démarche qui consiste à avoir un pied dans la majorité et un pied en dehors. C’est le cas de la plupart des députés qui ont quitté la REM. D’autres ne sont pas seulement déconcertés par le fonctionnement de la REM, ils sont en désaccord sur sa politique. Ainsi, la dernière en date à larguer la REM, la députée Jennifer de Temmerman, a « perdu espoir » après les votes de la majorité de la loi asile/immigration et du délai de carence de trois mois appliqué aux migrants pour l’accès aux soins. Là, il s’agit bien d’un différend idéologique.

L’inquiétude de Le Gendre.

Le chef de la majorité à l’Assemblée, Gilles Le Gendre, aurait écrit au chef de l’État pour lui signaler son inquiétude face à ces défections. On devine un malaise assez profond au sein de la REM, pour toutes sortes de raisons : le mouvement serait trop à droite, pas assez à gauche en tout cas, il serait trop libéral, pas assez impliqué dans la lutte contre la précarité. Si M. Le Gendre perçoit le malaise, cela signifie qu’il craint de nouvelles défections qui feraient une peau de chagrin de la REM. Tout cela n’est pas nouveau : président entre 2012 et 2017, François Hollande a été le premier à faire la très désagréable expérience de voir nombre d’élus socialistes se dresser contre lui. On les appelait les frondeurs et ils ont rendu sa vie misérable. Ils n’ont pas empêché les réformes, notamment celle du code du travail, qu’ils exécraient, mais ils ont coulé le PS qui, aux élections de 2017, a fondu comme neige au soleil. Aujourd’hui encore, il ne parvient pas à guérir, à se redresser, à trouver un chef et tous les anciens frondeurs, sauf un, ont perdu leur mandat aux élections législatives de 2017.  On peut donc relativiser le mouvement qui se dessine au seuil de la République en marche, mais il faut reconnaître qu’il est propre à saper la base du parti.

Macron serein.

Toutes choses qui ne semblent pas émouvoir excessivement Emmanuel Macron ; il se refuse officiellement à participer à la cuisine politicienne et conserve une majorité enviable grâce aux troupes de François Bayrou (MoDem), lesquelles semblent mieux se faire entendre que les députés perplexes de la REM. Le président n’a pas tout à fait tort de négliger un phénomène qui n’a pas beaucoup de sens à deux ans de la fin de son mandat et des élections générales. La majorité peut, sans problème, perdre quelques députés, elle n’en restera pas moins majoritaire. Même les députés de la REM les plus déçus ont eu le temps d’observer la mésaventure des frondeurs socialistes, qui ont à peu près tout fait pour  détruire politiquement non seulement le PS mais aussi la gauche, laquelle n’a trouvé refuge que chez Jean-Luc Mélenchon. Il faudra des années pour que les socialistes se relèvent de leur déroute d’il y a deux ans. Un calcul tactique, mais individuel, n’aboutit pas nécessairement à un succès : les frondeurs ont certes eu la peau de Hollande, mais ils l’ont accompagné dans la défaite et, en tant que citoyens lambda, ils ont eu, à la place d’un président socialiste, un Macron très libéral. Ils ont donc échoué dans leur carrière et dans leur objectif.

RICHARD LISCIA

PS-La députée Pascale Fontenel-Personne a annoncé aujourd’hui son départ de la REM.

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La réforme sort du coma

Laurent Berger
(Photo AFP)

Après avoir rencontré les représentants des syndicats, le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé que la réforme des retraites serait appliquée mais qu’il était prêt à négocier les points du texte que ses interlocuteurs considèrent comme inacceptables, notamment la fin des régimes spéciaux.

M. PHILIPPE a décidé de se hâter lentement. Promis, la réforme aura lieu, mais il prendra tout son temps. Il ne souhaite pas « stigmatiser » les personnes bénéficiant des régimes spéciaux, ce qui signifie sans doute que les pouvoirs publics attendront que tous les bénéficiaires partiront à la retraite avec leurs avantages acquis avant que les nouveaux entrants soient recrutés à des conditions très différentes, c’est-à-dire moins favorables. Le recul de l’âge de départ sera également négocié. Le gouvernement n’ayant pas totalement éliminé cette piste, qui a annulé le soutien que lui apportait la CFDT, pourrait, sur ce point précis, faire encore des concessions. Tout se passe comme si le pouvoir tentait davantage de désamorcer la crise sévère et longue qui commence le 5 décembre prochain que de mettre en œuvre la « mère de toutes les réformes ».

Une relique des Trois Glorieuses.

Dans ce bras-de-fer avec les syndicats apparaît la politique possible,  moins controversée, qu’Emmanuel Macron peut obtenir. Mais c’est un tissé criblé de trous. La continuation des régimes est celle d’une grave injustice, vivement ressentie par tous ceux qui n’en bénéficient pas. Le premier objectif de la réforme devrait être d’en finir avec cette bizarrerie française, née à l’époque des Trois Glorieuses et que le pays traîne depuis 45 ans sans espoir de s’en débarrasser. Car il faut rappeler que les fonds requis pour les retraites des cheminots ou des salariés de la RATP sont payés par les contribuables. De la même manière, le départ plus tard à la retraite reste une notion qui fait bondir les syndicats, y compris la CFDT réformiste, alors que l’espérance de vie en France et la diminution continue du nombre d’actifs exigent que les carrières soient prolongées. La seule vraie réforme serait une adaptation systématique, au terme de chaque année, de l’âge de la retraite aux besoins de financement.

Les syndicats veulent montrer leur force.

Les concessions du pouvoir seront accordées en pure perte. Les syndicats tiennent, de toute façon, à montrer leur force à partir du 5 décembre et continueront à  réclamer l’annulation pure et simple de la réforme, la revendication la plus ferme, la moins acceptable, la plus à même d’augmenter la tension entre les cheminots et les passagers jouant en faveur de la prolongation du conflit. M. Philippe peut ramener la CFDT à de meilleurs sentiments car son secrétaire général, Laurent Berger, est compatible avec les réformes, même s’il court le risque d’être désavoué par sa base : aujourd’hui, le plus intransigeant est l’homme que vénère le peuple, le moins-disant celui qu’il déteste. En outre, le gouvernement, depuis des mois, a baladé les organisations syndicales, de sorte qu’elles se méfient de lui et n’écouteront que le message de leur base. On souhaite au Premier ministre une habileté dans l’action et une subtilité de langage dont on n’est pas sûr qu’il les possède réellement. Tout va se passer au début de l’année prochaine, avec, certes, cet avantage d’avoir alors un peu détendu l’atmosphère avant de se livrer au jeu du donnant-donnant.

Des vérités indicibles.

La France est-elle un pays à part, qu’il est impossible de réformer ? Le gouvernement, comme toujours, a commis beaucoup d’erreurs de communication, ce qui lui a valu une tension croissante et la nécessité, pour lui, de revenir piteusement sur ce que le haut commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, avait annoncé. À la décharge du pouvoir, je m’empresse de dire qu’il a accompli beaucoup de réformes en deux ans et demi, chacune de ces réformes ayant entraîné des mouvements sociaux de grande ampleur, les gilets jaunes étant presque parvenus à faire chuter le régime. La réforme des retraites était dans tous les esprits avant novembre 2018, date du commencement de la crise des gilets jaunes. On peut considérer que cette crise est à peu près résorbée, mais les Français sont inquiets devant tant de changements dont ils ont l’impression qu’ils vont les appauvrir. Bien entendu, en l’absence de réforme, c’est le système lui-même qui est menacé. La particularité nationale est qu’il y a ici des vérités indicibles. Toute la politique du gouvernement s’appuie d’ailleurs sur des contraintes qui échappent à son influence : la mondialisation, le creusement alarmant des inégalités, l’absence de productivité, les effets cruels d’un libéralisme qui produit parfois le pire , l’insécurité professionnelle permanente, à tous les âges. De sorte que les jeunes qui entrent en activité forment la génération la plus sceptique de l’histoire : le présent leur est si dur qu’ils ne peuvent prévoir qu’un avenir encore plus difficile.

RICHARD LISCIA

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Le commerce des bonnes idées

Bruno Retailleau
(Photo AFP)

Aux tensions qui divisent la société française, les partis politiques de l’opposition ajoutent leurs propositions de solutions. Elles ont l’avantage d’être radicales et l’inconvénient corollaire, celui de ne pas être vraiment applicables.

LA PREMIÉRE grande suggestion est de réquisitionner, le 5 décembre prochain, les salariés de la SNCF et de la RATP. Comme chacun sait, la grève promet d’être longue et dure et de perturber la circulation des personnes. Le gouvernement a rejeté d’emblée le principe de réquisition en s’appuyant sur la notion de service minimum mise en place autrefois par Nicolas Sarkozy. C’est une riposte molle, surtout quand on sait que les grévistes ne la respectent pas forcément et qu’ils ont pris l’habitude de cesser le travail sans en informer leur direction. Mais la proposition vient de Bruno Retailleau, chef du groupe LR au Sénat, dont l’objectif est moins de ramener brutalement de l’ordre dans le recours légal contre la grève que d’aggraver un peu plus, et même énormément, la relation du gouvernement avec les syndicats.

« Pousse-toi de là ! »

Ce qui pose la question de la responsabilité des partis : s’ils souhaitent revenir au pouvoir, il faut bien sûr que l’équipe actuelle cède la place. Un affrontement d’une violence extrême pourrait conduire à cette conclusion. Cependant, les Républicains pourraient-ils appliquer leur idée ? Leur surenchère rappelle celle de François Fillon qui, il y a quelques mois, raillait Emmanuel Macron parce que, en provoquant la crise des gilets jaunes, le président de la République n’a réussi à faire sortir « que » 280 000 personnes dans la rue. Moi, a-t-il alors dit en substance, j’ai pu en faire sortir un million avec ma réforme des retraites. Formidable discours en vertu duquel l’objectif d’une réforme serait de semer la pagaille en France et non de réguler un système qui va à vau l’eau. Sans doute M. Fillon plaisantait-il, ou peut-être espérait-il prouver sa fermeté de caractère, comparée à la « panique » de Macron. Il ne s’agit pas d’une observation anecdotique. L’idée qu’un gouvernement de la Ve République peut faire ce qu’il veut au mépris du mécontentement populaire est fort bien ancrée à droite. Bien entendu, personne ne peut savoir si Fillon président aurait viré 500 000 fonctionnaires et équilibré les comptes de l’assurance-vieillesse en un tournemain, en s’offrant au passage une petite révolution. Mais il a trouvé quand même l’occasion de faire savoir que Macron est un pleutre.

La proposition de Mélenchon.

M. Fillon n’a pas été élu président et M. Retailleau ne l’est pas encore, de sorte que leurs interventions, toutes purement verbales, sont davantage conçues pour affaiblir l’exécutif actuel que porter remède à une crise sociale vaste et profonde. C’est faire de l’opposition à bon marché, avec le discount de l’irresponsabilité. Une autre façon de ramener dans son lit le fleuve de la droite qui a débordé vers la République en marche. La moins honnête, la moins franche, la plus perverse des oppositions. Ne comptez pas sur François Baroin pour jouer ce jeu-là. Il ferait un bon chef de file des LR à l’élection de 2022.

Toutefois, dans le genre irresponsable, Jean-Luc Mélenchon, lui, est imbattable. La France a perdu 13 de ses soldats au Mali ? Mettons fin à la douleur nationale en évacuant le corps expéditionnaire français installé au Sahel. C’est vrai quoi, qu’est-ce que nous faisons dans ces lointains déserts où nous sacrifions la fine fleur de notre armée ? Et même, poussons le raisonnement : les terroristes qui attaquent nos militaires, pillent les pays qu’ils traversent, tuent des femmes et des enfants, qu’est-ce que nous, Français, avons à leur reprocher ? C’est l’islam, c’est une autre culture, c’est un monde où nous n’avons rien à faire. Voilà la plus saine des logiques, celle qui propose que Daech arrive chez nous après avoir contrôlé le Sahel. À ce moment-là, nous aurons la conscience tranquille puisque nous ne ferions qu’appliquer le principe de légitime défense. Jean-Luc, nous sommes déjà passés par là, avec Charlie Hebdo et le Bataclan.

RICHARD LISCIA

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