La violence d’un petit nombre

Port-la-Nouvelle, hier
(Photo AFP)

Le mouvement des gilets jaunes s’essouffle, mais il a gagné en violence. La journée de samedi  prochain à Paris déterminera la suite des événements.

EMMANUEL Macron prône le « dialogue », sans pour autant donner suite à la proposition de Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, de réunir une conférence sociale nationale. Son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, établit pour sa part un bilan sinistre des manifestations ou émeutes, notamment à la Réunion, où un couvre-feu partiel a été mis en œuvre. La ministre des Outre-mer, Annick Giradin, dénonce des émeutiers qui n’ont rien à voir avec les gilets jaunes et participent aux troubles uniquement pour en découdre avec les forces de sécurité.  On dénombre deux morts, 552 blessés dont 52 appartenant aux forces de l’ordre, 450 manifestants en garde à vue, 30 sites stratégiques dont 15 dépôts de carburants « libérés », ainsi que six accès aux autoroutes. A Virsac, au nord de Bordeaux, un péage a été saccagé et incendié. La police a dispersé les manifestants mais le péage est dans tel état que les véhicules ne peuvent pas l’approcher.

Paris, 24 novembre.

Le nombre de gilets jaunes n’a cessé de diminuer depuis le 17 novembre. Il en reste quelques milliers, des irrédentistes décidés à remplacer par la radicalisation l’insuffisance de leurs effectifs. Le mouvement souffre d’une absence de leadership, de revendications multiples et incohérentes, de propositions fantaisistes. La violence est mise au service de sa persistance. La perspective d’une grande explication à Paris le 24 novembre pourrait galvaniser des troupes hésitantes, mais le gouvernement a fait savoir que tout rassemblement place de la Concorde serait interdit. Les éléments les plus convaincus croient néanmoins débouler dans la capitale par divers moyens clandestins et se réunir non loin de l’Elysée, à la barbe des policiers. Incapables d’exprimer leurs idées au-delà de la force de leur engagement, souvent en opposition avec des gilets jaunes qui les soutenaient, divisés donc sur la marche à suivre, ils ne semblent pas représenter, pour le moment, une menace pour le pouvoir. Seule à ce jour, la fédération FO des Transports a décidé de rejoindre les gilets jaunes et la CGT se contente d’organiser une journée de protestation le 1er décembre prochain.

Colère des maires.

Le désordre n’en est pas moins inquiétant et le mécontentement profond dans la population, y compris celle qui s’abstient de manifester. Le soutien affiché au mouvement, soit 74 % des Français selon un sondage qui a été publié avant le 17 novembre, n’empêche pas une majorité apparente de préférer le travail et la circulation aux blocages des routes. Le gouvernement semble donc en mesure de juguler le phénomène, mais, quoi qu’il arrive, il sortira encore plus affaibli de l’épreuve.  La partie de la population qui souffre cruellement de revenus faibles continuera à réclamer une hausse du pouvoir d’achat, notamment par une baisse des taxes, sinon de l’impôt sur le revenu, car les gilets jaunes sont très précisément ces Français qui ne paient pas l’IR mais sont assujettis aux impôts indirects.

Le pronostic est d’autant plus sombre que le gouvernement se contente se murer dans son programme sans envisager d’aller vers un compromis. Or il fait face à de multiples frondes, dont celle des maires, réunis en ce moment à Paris. Le président a refusé de se rendre à leur congrès et a préféré inviter à l’Elysée des maires sélectionnés sur le volet, ce qui a déclenché une série de sarcasmes chez ceux qui ne sont pas invités et chez ceux qui le sont. Partout, dans les communes, le différend entre le pouvoir et les maires porte sur les crédits alloués par l’Etat, en baisse constante, ce qui ajoute à l’impécuniosité des foyers celle des mairies, incapables d’améliorer les infrastructures locales et de compenser par une gestion dynamique l’insuffisance des revenus personnels.

RICHARD LISCIA

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Renault : coup de tonnerre

Ghosn avec Macron
(Photo AFP)

Un coup de tonnerre : le PDG de Renault-Nissan-Mitsubishi arrêté à l’aéroport de Tokyo alors qu’il descendait de son avion privé.  Motif : les autorités japonaises l’accusent d’avoir fraudé le fisc et d’avoir utilisé des actifs de Nissan pour des opérations immobilières privées. L’action Renault a perdu près de 12 % entre hier et aujourd’hui et l’avenir de la grande société automobile est en suspens.

C’EST UN COUP dur pour Carlos Ghosn, pour l’alliance Renault-Nissan qui a parfaitement réussi, pour les salariés de Renault. Les accusations lancées par la justice japonaise sont très graves et les moyens de pression sur le P-DG sont violents puisque, au Japon, une garde à vue peut durer 22 jours. D’ores et déjà, avant même que l’on en sache plus sur les tenants et les aboutissants de cette affaire, M. Ghosn, surnommé « l’empereur » par les Japonais eux-mêmes qui, naguère, ne tarissaient pas d’éloges sur lui et sur le redressement de Nissan qu’il a si bien assuré, est considéré comme disqualifié non seulement à Tokyo mais à Paris où le conseil d’administration se réunit ce soir pour désigner un patron intérimaire.

Un certain rapport avec l’argent.

M. Ghosn, il est vrai, inspirait moins de sympathie aux opinions japonaise et française depuis qu’il affichait ses prétentions salariales, qui étaient monumentales. Il percevait d’ailleurs des montants inégalés, faisant valoir que, sans lui, qui avait réuni trois constructeurs automobiles pour en faire le premier du monde (10,6 millions de véhicules produits par an), la prospérité et l’emploi n’auraient pas été assurés. La première analyse qui vient à l’esprit s’appuie sur son goût pour les fortes rémunérations, sur son rapport avec l’argent, sur sa suprématie dans le monde automobile. Interrogé à son sujet, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a déclaré ce matin que sa situation fiscale en France ne contient aucune anomalie. Le Japon, en revanche, l’accuse d’avoir déclaré seulement la moitié de ses salaires entre 2011 et 2015 et d’avoir soustrait au fisc pas moins de 38 milliards d’euros. Cinq milliards de yen ! C’est pourquoi, en attendant d’en savoir plus et d’avoir des précisions ou des preuves des faits qu’il aurait commis, on est en droit de se demander s’il ne s’agit pas d’une cabale au sein de l’équipe de Nissan pour se débarrasser de lui. Après les démonstrations de gratitude japonaise, ont succédé un climat moins transparent,  des différences stratégiques entre Japonais et Français, et le désir de Nissan de recouvrer sa liberté.

Irremplaçable ?

Cependant cette thèse est contredite par la nature du Japon, État de droit où on ne manipule pas aussi aisément les déclarations au fisc. Il se peut que les accusateurs aient gonflé les manquements au droit constatés, il se peut que Carlos Ghosn ait cédé au sentiment de toute-puissance et au narcissisme, mais on comprend mal qu’une si grande intelligence ait pris de tels risques. Quels que soient son avenir et sa ligne de défense, le mal est fait. L’État français, disposant de quinze pour cent des parts dans l’alliance, aura son mot à dire et M. Le Maire s’est montré déterminé à protéger les intérêts français. Carlos Ghosn n’était pas un constructeur automobile parmi d’autres. Il a lancé Renault et Nissan dans la grande conquête de la voiture électrique. Il faut, en ces temps difficiles, protéger l’emploi chez Renault. Ce matin, un syndicaliste de Renault soulignait que M. Ghosn pratiquait énormément la délocalisation, de sorte que la part des ouvriers français dans la production totale se réduit comme peau de chagrin. Peut-être le départ du P-DG actuel favoriserait-il une restructuration qui augmenterait en France le nombre d’employés.

Il sera néanmoins difficile de remplacer Carlos Ghosn. Peu de capitaines d’industrie ont ses lettres de créances, peu sont capables de redresser aussi vite et aussi bien une société en perdition. Il y en a un dont le bilan est extrêmement positif, c’est Carlos Tavares, qui a redressé PSA après un investissement chinois d’un milliard d’euros, a développé la société et a acheté Opel en Allemagne. Il a été, chez Renault, le lieutenant de Ghosn, il a fait ses preuves et, s’il a quitté Renault, c’est parce qu’il avait l’ambition de devenir maître à bord. Il connaît parfaitement et a appliqué les techniques de gestion de son ancien mentor. Reste à savoir s’il faut déshabiller Pierre pour habiller Paul.

RICHARD LISCIA

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Une crise durable

Hier à Caen
(Photo AFP)

Le gouvernement ne peut pas se contenter d’« entendre la souffrance » des manifestants et de ne rien changer à ses dispositions fiscales. La tension est telle dans le pays qu’il est forcé de faire une offre allant dans le sens de l’apaisement.

LES GILETS JAUNES ne lui ont pas rendu la tâche facile. Ils tirent leur indéniable succès de la spontanéité du mouvement, de l’absence des syndicats et des partis politiques. Ils continuent à bloquer des points de passage. La jacquerie compte sur la fatigue des forces de l’ordre, le pouvoir sur l’usure d’une méthode qui a réussi mais est gagnée par une violence croissante. Une personne décédée, plus de 400 blessés dont une vingtaine de graves parmi lesquels des policiers, des menaces lancées aux automobilistes, des dégâts importants : le bilan est lourd, principalement parce qu’il n’est pas encadré et parce que les manifestants refusent de communiquer leurs lieux de rassemblement aux autorités.

Des salves de compliments.

Dieu sait que les gilets jaunes ont été encensés par les partis qui, faute de les diriger, leur envoient des salves de compliments, afin de les retrouver dans les urnes, et traités avec respect par le gouvernement qui les entend, les comprend, les aime, voudrait bien alléger leurs « souffrances » et leur colère, mais ne peut pas renoncer à ses réformes, et le prix du carburant en est une. De ce point de vue, les propos d’Edouard Philippe, hier soir sur TF1, étaient curieusement contradictoires. Le Premier ministre ne peut pas reculer et n’importe quel corps constitué le sait, sauf bien sûr une révolte spontanée qui continue de n’avoir ni chef ni organisation.

Mais comment le pouvoir pourrait-il céder quand les gilets jaunes interrogés séparément ou collectivement affirment qu’ils veulent le départ d’Emmanuel Macron ?  L’avantage d’être libre, c’est de pouvoir dire n’importe quoi et c’est, en même temps, l’inconvénient de ne rien obtenir. Un chercheur en sciences politiques constatait hier avec amusement « un joyeux désordre ». Il serait incapable de nous montrer une scène de joie sur les vidéos multiples qui ont été prises. Quand une gilet jaune a été renversée par une conductrice paniquée, les manifestants ont crié : « C’est Macron qui l’a tuée ! » A un maximum de liberté, en l’occurrence, correspond un maximum d’irresponsabilité. Tout faire pour que la violence apparaisse, n’avoir rien prévu pour la contenir, aller aux points de rassemblement pour se venger de l’ordre établi, créer un désordre si possible durable et négatif pour l’économie, voilà de quoi il s’agissait.

Un mouvement anarchiste.

Si Macron s’en allait aujourd’hui, il n’y aurait personne pour donner aux gilets jaunes ce qu’ils réclament et qui va de la suppression des taxes sur les carburants à celle de tous les prélèvements. Allons, c’est bel et bien  un mouvement anarchiste, auquel chaque parti essaie de donner la signification qui lui convient mais qui échappe à tout classement et même toute idéologie. C’est en ce sens qu’il est dangereux. Il y a, à gauche et à droite, diverses façons de gérer l’économie. Les gilets jaunes les rejettent toutes. Ils ne peuvent donc obtenir satisfaction que s’ils plongent le pays dans la paralysie, c’est ce que le Premier ministre n’a pas osé dire, mais qui explique sa fermeté. Et s’ils se montrent violents, c’est parce qu’en réalité ils sont minoritaires. Ils ne veulent être représentés par personne mais ils ne représentent personne : trois, quatre cent mille manifestants, soit un demi pour cent de la population française. Même à un pour cent, on peut être sûr qu’il y a plus de citoyens qui veulent rouler et aller travailler que de gilets jaunes qui veulent bloquer.

Le mouvement n’en est que plus inquiétant. Ne se sentant responsable de rien, il ne comprend pas la notion d’échec. Le gouvernement, de son côté, doit trouver autre chose à dire et surtout à faire pour remettre un peu d’argent dans la poche de la classe dite moyenne mais qui est surtout la classe du ras-le-bol, inspirée depuis des décennies par un système dont les élus n’ont pas réduit les inégalités. Ce qui se passe n’est pas une explication entre Macron et le peuple, mais un conflit entre des citoyens revenus de tout, y compris des partis politiques et d’un pouvoir qui leur semble avoir aggravé les choses. La société française avance allègrement sur la route du populisme et des leaders aux dents longues sauront prendre le train en marche. Non seulement Macron ne doit pas partir, mais il doit rester pour donner un coup d’arrêt à cette dérive. Mais comment ?

RICHARD LISCIA

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La fin de la politique

Une question d’argent
(Photo AFP)

Le mouvement des gilets jaunes va bien au-delà d’une révolte contre le prix de l’essence. Il conteste, pour la première fois, l’ordre de la République. Il rejette les institutions, la majorité et l’opposition tout à la fois et oppose au programme gouvernemental des solutions immédiates, comme l’annulation des surtaxes sur les carburants.

C’EST POURQUOI les partis politiques qui voient une aubaine dans cette sorte de soulèvement populaire (1 500 points de rassemblement prévus) se trompent lourdement. Ils sont accusés, au même titre que le pouvoir actuel, de n’avoir pas compris les souffrances du peuple. Quand on voit avec quel appétit Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Hollande, chacun à sa manière, laissent entendre qu’ils se considèrent comme des recours alors qu’ils représentent le « vieux monde » déjà dégagé par les élections de 2017 et que le « nouveau monde » est lui aussi en crise, on se demande si toute l’affaire ne traduit pas un conflit sans précédent entre gouvernants et gouvernés, entre dirigeants formés pour gérer et administrés qu’ils ont exaspérés, entre laborieux désargentés, aux fins de mois difficiles, et intellectuels sans cesse voués à pratiquer l’analyse et la synthèse et qui n’ont pas le temps de partager les soucis populaires. Au fond, les gilets jaunes  ne veulent plus de la politique, se moquent des orientations idéologiques des partis, ne croient pas que le suffrage universel soit indispensable, ne comprennent pas pourquoi le budget devrait tendre à l’équilibre, pourquoi ils devraient faire des sacrifices ; emportés par la bourrasque qu’ils ont eux-mêmes, et spontanément, déclenchée, ils sont convaincus, contre toute raison, qu’ils vivent l’une des plus sombres périodes de la vie du pays.

Alléger les factures.

C’est faux, bien sûr, mais c’est ce qu’ils croient et leur nombre suffit à imposer le respect. Traiter leurs revendications en les jugeant infondées reviendrait à attiser le feu. Emmanuel Macron a tenté de leur montrer la semaine dernière que la France a traversé des moments d’une infinie détresse, alors qu’aujourd’hui, elle est en paix, travaille et s’efforce de panser ses plaies économiques et sociales. Il appelle l’histoire au secours quand ils répondent que le présent devient inacceptable et que c’est sa faute ; il décrit les dangers auxquels leur révolte nous expose tous, mais s’ils ont un avis sur la question, ils ne voient pas pourquoi le nouveau système italien ou le Brexit seraient catastrophiques, pourquoi ils ne seraient pas, au contraire, des exemples à suivre, l’essentiel étant qu’on allège leurs factures. Il y a désormais deux langages, celui du pouvoir et celui de la foule, et ils sont si distincts que le dialogue devient impossible : ce n’est pas que les gilets jaunes soient complètement insensibles à la cohérence des propos de leurs gouvernants, c’est qu’ils cherchent une simple victoire, la baisse des prix des carburants, qu’ils considèreraient comme le premier pas vers une révision générale des recettes et des dépenses nationales.

L’idéologie est dans le budget.

Depuis longtemps, le débat idéologique dans les sociétés industrialisées s’est transformé en conflit budgétaire : la manière de lever les impôts et celle de les dépenser, voilà ce qui compte. De ce point de vue, les gilets jaunes ont parfaitement compris que l’avènement de l’économie de marché et la fin de la lutte des classes ont réglé leur compte à ceux qui, à droite ou à gauche, préconisent une révolution. Dès lors que celle-ci n’est plus dans l’histoire, il en faut une autre qui serait, en quelque sorte, la traduction de ce qu’on lit sur les réseaux sociaux sous la plume d’individus nourrissant à l’égard de l’intelligence une suspicion fatale : jamais le savoir acquis dans les grandes écoles n’a été aussi vilipendé, et pour une raison simple :  si ce savoir ne sert pas de vecteur à l’amélioration de la condition humaine, ici et maintenant, il ne vaut rien. La déception des masses est compréhensible : à quoi bon accumuler des connaissances si celui qui en est pourvu n’est pas capable d’offrir des avantages sociaux ? Leur dire que ce n’est pas comme ça que ça marche ne sert à rien.  La colère s’auto-légitime : je suis contre les privilégiés, mes vœux ne sont pas exaucés, donc j’ai raison. Ce qui est clair, c’est que, désormais, le pouvoir qui fera des ajustements budgétaires pour complaire  à l’électorat sera voué à l’échec. Or on ne voit pas de quelle manière les Royal, Hollande ou Sarkozy ou, de manière plus générale, les successeurs de Macron, pourraient faire autrement que de constituer un budget.

RICHARD LISCIA

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L’aveu de Macron

Macron avec Gilles Bouleau (TF1)
(Photo AFP)

Interrogé hier soir à bord du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle, le président de la République a admis qu’il n’avait pas comblé la distance entre l’exécutif et ses administrés.

C’EST SANS DOUTE la phrase la plus importante de son interview, car elle montre la lucidité d’Emmanuel Macron en ce qui concerne son impopularité. Les gouvernements, a-t-il expliqué, n’ont pas « réussi à réconcilier les Français avec leurs dirigeants. Le pouvoir ne leur a pas apporté assez de considération. Cette réconciliation entre la base et le sommet,  je n’ai pas réussi à la faire et c’est pour moi au cœur de ce qui m’attend dans les mois à venir. » Il ne faut pas négliger cet aveu, il peut ouvrir la voie à une communication améliorée, plus utile au pays qu’un renoncement. Car M. Macron reste inflexible sur les hausses de la fiscalité des carburants, de sorte que, en dépit des mesures annoncées hier matin par le Premier ministre pour venir en aide des foyers les plus fragiles, il n’y avait rien, dans les propos du président, qui pût déminer l’opération annoncée des gilets jaunes. On n’en est pas surpris car Macron ne saurait céder à la pression de la rue, d’autant qu’il l’a condamnée en soulignant la récupération politique à laquelle cette mobilisation spontanée a donné lieu. Il voit en effet dans les soutiens apportés par certains partis une manœuvre pour gonfler leur électorat.

Une exaspération incontrôlable.

Rien de tout cela n’est faux, mais le chef de l’État a assuré ses concitoyens qu’il n’était pas question pour lui de s’opposer, par quelque moyen répressif, au déroulement des manifestations. Le problème, c’est que, dans ce vaste mouvement, il y a ceux qui veulent seulement exprimer leur colère, ceux qui veulent en faire une action permanente et bloquer ponts, routes et rocades, ceux qui veulent marcher sur l’Élysée, au risque de déclencher une vive réaction des services de sécurité, et surtout ceux qui sont parvenus à une telle aversion pour les impôts qu’ils en exigent la réduction draconienne et immédiate. Le respect pour les gilets jaunes affiché par Macron n’empêche pas de s’interroger sur les racines du phénomène, sur les dangers auxquels il expose la société, sur ses inspirations diverses qui rappellent les révoltes peu glorieuses de jadis contre le fisc, et sur l’exaspération incontrôlable à laquelle conduirait le moindre incident, alors que le mouvement s’étendra à tout le pays, avec un nombre de participants probablement très élevé.

Le cas italien.

Le président, comme à son habitude, a fait des déclarations cohérentes où tout se tient, surtout les mesures désagréables qui ont pour objectif de changer, en gros, notre façon de vivre. Et il est vrai que nous ne pouvons pas prétendre réduire le niveau de pollution en France si nous n’augmentons pas le prix des énergies fossiles. Politiquement, M. Macron y était en quelque sorte contraint par la démission de Nicolas Hulot, qui a fait naître un doute sur sa volonté d’en finir avec des habitudes de consommation qui empoisonnent la planète. Le président, dans ses propos, s’est situé dans la logique de son programme et de ses promesses électorales. D’aucuns diraient que la France est devenue ingouvernable. Non, elle est seulement tentée, comme tant d’autres pays, et pas des moindres, par ce qu’on appelle le populisme, que je me permettrai d’appeler le simplisme en politique. On peut toujours vouloir, comme en Italie, réduire les impôts et distribuer de l’argent aux pauvres, on n’en est pas moins comptable de ce que l’on fait. Les nouveaux dirigeants italiens, si sûrs de la qualité supérieure de leur programme, ne parviennent même pas à instituer le revenu minimum pour tous, qu’ils avaient annoncé bruyamment, mais dont ils ont été contraints de réduire la voilure. De même, ils sont engagés dans un bras-de-fer avec la commission de Bruxelles. Il n’en sortira rien de bon ni pour l’Italie, ni pour l’Europe. C’est toujours la même histoire : on ne peut pas dépenser plus qu’on ne gagne et si l’on veut favoriser le « peuple », il faut faire des économies ailleurs.

Ce qui s’est passé successivement en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis et depuis plus longtemps en Europe, c’est l’adhésion populaire à des programmes mensongers qui promettent la fin de l’immigration, la fin de l’impôt, la fin des contraintes, mais, bien entendu, le maintien de l’école gratuite, de l’assurance-maladie et des retraites par répartition. Parfois ce sont les mêmes qui réclament la pérennité des services dans les endroits les plus isolés et se déclarent gilets jaunes ou irrédentistes fiscaux. Dans cet énorme volume de grogne, il y a un pourcentage élevé de contradiction absolue entre les objectifs. À la fin de la mêlée, nous aurons la situation que nous aurons délibérément créée. Ou bien  le vent de la révolte retombe, ou bien non, et quoi qu’on en dise, nous serons, au lendemain de cette explication entre le pouvoir et les gilets jaunes, dans une situation plus précaire que celle d’aujourd’hui.

RICHARD LISCIA

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Trump-Macron : la castagne

Trump et Macron le 10 novembre
(Photo AFP)

Le déluge de tweets incendiaires diffusés hier par Donald Trump traduit l’état, plutôt anémique, des relations franco-américaines, mais la France a pris le parti de ne pas contribuer à leur détérioration.

C’EST UNE CHOSE d’observer un enfant mal éduqué, violent et narcissique quand il s’en prend à sa famille, c’en est une autre quand cet enfant dirige le pays le plus puissant du monde. Les tweets de Trump contenaient des formules grossières exprimant moins la défense de sa diplomatie que sa colère de fils gâté qui n’a pas eu pour Noël les jouets demandés. Les Français apprenaient l’allemand en 1940 (sans doute pour mieux collaborer avec l’ennemi), jeter les Etats-Unis dans le même sac que la Russie et la Chine est scandaleux, « Paie pour l’OTAN » (ce que nous commençons à faire), « Il n’y a aucun pays plus nationaliste que la France et les Français en sont fiers à juste titre », « Make France great again », et un peu à la manière de l’opposition en France, un rappel venimeux de la cote de popularité de Macron et de notre taux de chômage.

Un échec de Macron.

Est-ce que c’est grave ? Cela met un terme en tout cas à la fiction écrite par Emmanuel Macron d’un dialogue possible avec un interlocuteur impossible. Les rapports entre les deux pays n’en seront pas améliorés, d’autant que le sang de l’opposition n’a fait qu’un tour. Elle a exigé une riposte en bonne et due forme (quoi ? Une guerre nucléaire ?). D’un côté le président de la République continue à feindre, contre toute évidence, que la France peut encore collaborer avec l’Amérique de Trump, de l’autre, il ne peut pas cacher qu’il a échoué dans l’un de ses exercices préférés, le grand écart du « en même temps ». Mais la méchanceté infantile du gosse-président qui casse tous ses jouets n’est pas un simple accès de mauvaise humeur. Le discours prononcé par M. Macron et dans lequel il accablait le nationalisme était dirigé contre Trump qui a eu l’impression qu’il avait été invité au centenaire de l’armistice uniquement pour prendre une leçon d’humanisme, alors qu’il n’a cessé de durcir ses positions depuis qu’il est entré à la Maison Blanche.

Projet européen : question de crédibilité.

Il a donc réagi à sa manière, en tenant d’humilier M. Macron et principalement parce qu’il a lui-même été humilié. Avec Trump, la bagarre ne dépasse pas, en intensité, celle des querelles sous le préau de l’école. Soutenu par Angela Merkel, le projet européen d’Emmanuel Macron a besoin d’être précisé et d’atteindre un certain degré de crédibilité. Comment peut-on construire une armée européenne parallèle aux forces de l’OTAN? Avec quels effectifs et quels moyens ? Et si la chancelière allemande a été convaincue par l’idée du président français, les Allemands en général sont-ils prêts à larguer les amarres avec l’Amérique ? Les Etats-Unis demeurent les garants de la sécurité européenne et lorsque Macron a envisagé que l’Europe domine son cyberespace, pour mieux assurer sa défense contre d’autres puissances parmi lesquels l’Amérique, n’a-t-il pas jeté un pavé dans la mare qui a choqué les Américains, et pas seulement M. Trump ?

Chez certains diplomates européens, l’idée la plus répandue est que Trump est un mauvais moment à passer et qu’il faut continuer à protéger la porcelaine du magasin jusqu’à ce qu’enfin il disparaisse de la scène politique. Personne, pourtant, ne peut exclure qu’il soit réélu, ni que les partis européens qui s’auto-décrivent comme « progressistes », s’effondrent. Le fait est qu’il faut beaucoup de temps pour construire une force européenne indépendante, qu’il en faut aussi pour changer la direction politique d’un pays, et que rien, dans les discours de Macron et les tweets de Trump, ne dépasse le débat d’idées. Tout au plus constate-t-on que le président américain apporte à sa diplomatie sa touche personnelle de vulgarité et d’infantilisme et que ses colères, qui relèvent de la vulcanologie, ne prêtent pas forcément à conséquences.

RICHARD LISCIA

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La manière forte

Déjà en action
(Photo AFP)

Le gouvernement a montré qu’il prenait le mouvement des gilets jaunes au sérieux lorsque Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, a annoncé qu’il empêcherait tout blocage important des routes. Emmanuel Macron n’a pas donné d’autre choix à son ministre dès lors qu’il refuse de supprimer la hausse des taxes sur les carburants prévue pour le budget de 2019.

LE MOUVEMENT anti-taxes rassemble de larges foules, il est spontané, il refuse d’être récupéré par les partis politiques, ce qui est logique : il ne peut réussir que s’il n’apparaît pas comme inféodé à un ou plusieurs partis politiques. Puissant, indépendant, déterminé, il rassemble néanmoins des « pestiférés » : ni les syndicats, ni les partis n’ont vraiment voulu engager leurs organisations dans la révolte. Ou bien ils la soutiennent verbalement, ou bien ils ne la soutiennent même pas. Les explications fournies sur leur position décrivent d’invraisemblables contorsions du raisonnement. Jean-Luc Mélenchon a été capable de dire qu’il approuverait ceux de la France insoumise qui n’y participeraient pas et ceux qui y participeraient. Courage, fuyons. Cette irrésolution est bien compréhensible : M. Mélenchon ne peut pas rejoindre Marine Le Pen, même pas dans le discours, pas plus que Laurent Wauquiez, chef des Républicains, qui, comme tous les leaders de l’opposition, doit se distinguer des autres. La prudence des partis s’explique donc par la crainte des gilets jaunes d’être assimilés à l’extrême droite ou à l’extrême gauche.

Une confusion inquiétante.

Sur cette crise spécifique, on assiste donc à une confusion qui n’est pas rassurante quant à la suite des événements, mais qui montre combien partis et syndicats sont désorientés, combien les masses qu’ils sont censés représenter échappent totalement à leur contrôle, combien de fois la rue a porté et portera encore la contestation. Au désarroi des corps constitués, dont le verbe s’affermit à mesure qu’ils sont largués (Mme Le Pen compare M. Macron à une toupie, on se demande bien pourquoi) s’ajoute l’incohérence de la démarche des « gilets jaunes ». Ils se cabrent contre une hausse des taxes sur l’essence, mais il se trouve que, pour des raisons liées à la surproduction de pétrole, le prix à la pompe a baissé ces derniers jours. Ce ne serait qu’un répit et les spécialistes ont été prompts à souligner que l’Arabie saoudite s’apprêtait à diminuer sa production pour faire remonter les cours sur le marché. Mais l’Arabie, mise au ban des nations pour l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et pour la guerre atroce qu’elle mène au Yémen, ne dépend-elle pas des États-Unis, au moment précis où elle a tant à se faire pardonner et où Donald Trump réclame bruyamment une baisse des prix ?

La fête populaire.

Dans une affaire de ce genre, le pire est sûr. La manif’, le blocage, l’expression de la grogne, de la hargne et de la colère sont devenus des fêtes populaires. Comme c’est bon de pouvoir se défouler !  Les « gilets jaunes » se sont préparés à la journée du 17 novembre avec une minutie très professionnelle. Ils ont imprimé des tracts, pris des rendez-vous dans une multitude de « points chauds » du territoire,  écarté toute ingérence syndicale ou politique, pris le soin d’apparaître comme des gens simples qui défendent uniquement leur pouvoir d’achat et souffrent horriblement du matraquage fiscal. Dans ces conditions, la répression sera très difficile. Des scènes d’émeutes ne sont pas impossibles et la fermeté de M. Castaner nous prépare à des moments douloureux.

C’est pourquoi le gouvernement est dans la nasse. Il ne lui reste plus, dans cette affaire, qu’à trouver le moyen de rembourser d’une autre manière les familles touchées par les taxes sur les carburants, et ce, sans perdre la face. Il peut mesurer les conséquences d’une gouvernance qui n’a pas su réduire la dépense publique et a tenté de rééquilibrer le budget par un tour de vis fiscal. Cette crise imprévue prend une dimension nationale, elle risque de durer,  et bien entendu elle n’arrangera les affaires de personne, ni des gilets jaunes qui ont réinventé la jacquerie, ni des oppositions dont l’attitude frôle le ridicule, ni de ceux qui assistent ébahis à ce conflit hors normes, ni, évidemment du gouvernement qui, une fois de plus, a déclenché une fièvre qu’il ne sait pas guérir.

RICHARD LISCIA

 

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Le passé à la rescousse

Trump, Merkel, Macron
(Photo AFP)

Emmanuel Macron n’a pas raté son « itinérance mémorielle » dans plusieurs villes du nord et de l’est, à l’occasion du centenaire de l’armistice. Il n’a pas été accueilli que par des insultes et il a organisé un forum mondial auquel ont participé quelque soixante chefs d’État et de gouvernement.

LE PÉRIPLE du président avait deux objectifs : opposer à la colère des consommateurs de carburants, scandalisés par la hausse des prix, une réflexion sur qui nous sommes et d’où nous venons ; tenter de convaincre les dirigeants, américain et européens, de se détourner des aventures nationalistes et de leur démontrer que leur orientation conduit à la mésentente, puis à la guerre, alors que le multilatéralisme permet la conclusion de compromis et d’accords et d’empêcher les massacres comparables à celui de la guerre de 1914. Il n’est pas certain qu’il y soit parvenu, mais son effort de persuasion était structuré par la logique : d’une certaine manière, les maux d’un pays en paix ne sont pas à comparer à ceux, bien plus terrifiants, causés par les conflits militaires. Et, au fond, la tentation nationaliste, censée nous guérir de ces maux, n’est pas autre chose que  courir à grandes enjambées vers le pire sous prétexte d’échapper à nos difficultés conjoncturelles. L’histoire de l’Europe du XXè siècle est là pour nous rappeler à quel degré d’inhumanité les Européens sont parvenus pour défendre leur périmètre national. Il y avait sûrement un moyen d’empêcher cette sauvagerie venue du fond des âges et qui a marqué à jamais des générations dont le sacrifice reste, encore aujourd’hui, indescriptible.

Trump fâché.

Qu’ils le savent ou non, les dirigeants politiques qui essaient de taire les peurs du peuple en lui apportant des satisfactions immédiates mais sans lendemain n’abandonneront pas de sitôt une option qui les valorise. La démagogie, c’est leur chance, le risque de défigurer une société humaniste et de faire un véhicule d’un foyer d’intolérance et de xénophobie, leur pari. Les ultimes défenseurs de l’unité européenne, Macron et Merkel, tous deux affaiblis par une opposition intraitable et multiple, se sont livrés le 11 novembre à une sorte de défense muette de leur engagement, la chancelière allemande, vilipendée par les siens et menacée de ne pas finir son dernier mandat, ayant eu la faiblesse ou le courage de poser sa tête dans le creux de l’épaule du jeune président français qu’elle aurait bien voulu voir à l’œuvre à Berlin s’il avait été allemand.  Mais Donald Trump, qui faisait sa mine des mauvais jours et n’a pas participé à toutes les manifestations, semblait affreusement mal à l’aise et a même passé seul l’après-midi d’hier. Comment, en effet, pouvait-il accepter cette fête de la paix, lui qui prospère sur l’agressivité, l’hostilité et la violence ? Comment pouvait-il se rallier aux thèses macroniennes, celles qu’il ne cesse de combattre par des actes, protectionnisme, informations mensongères, refus de distinguer entre ses adversaires et ses alliés traditionnels, déclarations insensées (« L’Europe est pire que la Chine »), envoi de troupes à la frontière mexicaine, isolationnisme et enfin diplomatie transformée en machine à fabriquer des ennemis ?

Bonnets rouges et gilets jaunes.

Trump, mais aussi Poutine, qui était là avec le sourire narquois du potentat plus à l’aise chez lui que dans des pays dont il condamne sans complexe le fonctionnement démocratique, ne vont pas faire machine arrière parce que Macron le leur demande. En revanche, on ne peut pas être français et rester insensible au message pacifique du président de la République. Il a évidemment raison et il nous prouve tous les jours que ce n’est pas parce que l’angélisme ne conduit nulle part qu’il ne doit pas essayer d’apaiser les tensions du monde. La Première et la Deuxième guerres mondiales ont été des horreurs. La prochaine serait pire, effacerait le monde, encore plus efficacement que le réchauffement climatique. Comment ne pas rejoindre Macron sur ce point au moins ? Si les grandes puissances croient encore à la politique de force, ce n’est pas le cas des États qui subissent leur influence et trouvent à l’ONU un forum, certes inefficace, mais où l’on peut encore dénoncer les conflits qui ravagent la planète et une pollution qui l’asphyxie.

Non, les « gilets jaunes », qui se rassemblent le 17 novembre, mouvement que le pouvoir, réuni aujourd’hui pour tenter d’empêcher le blocage des routes de France, ne vont pas céder parce que des millions de nos soldats sont morts dans deux conflits apocalyptiques. Ce qui fait l’intérêt de Macron, en ces temps si troublés, c’est qu’il représente, malgré ses multiples erreurs, de communication notamment, un dernier espoir. Le prix de l’essence a baissé de 20 %, il peut remonter, il peut encore diminuer, mais nos concitoyens si absorbés par cette cause devraient admettre que, en dehors des taxes, il y a des composantes des prix qui leur échappent, à eux comme au gouvernement. Il y a eu les bonnets rouges avant les gilets jaunes et, pourquoi ne pas l’admettre ? Dans ces deux mouvements si semblables, notamment dans leur mépris de l’environnement, le bon vieux poujadisme d’autrefois reste bien vivant.

RICHARD LISCIA

 

 

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Un regain d’antisémitisme

Philippe dédouane Macron
(Photo AFP)

Le nombre d’actes antisémites a augmenté de 69 % en 2018, alors qu’il avait diminué en 2016 et 2017. Le Premier ministre, Edouard Philippe, envisage un traitement différent de l’antisémitisme.

LE CHEF du gouvernement a tenu à être le premier à annoncer cette mauvaise nouvelle : il l’a publiée et commentée dans la nuit sur son compte Facebook. « Chaque agression perpétrée contre un de nos concitoyens parce qu’il est juif résonne comme un bris de cristal », écrit M. Philippe, qui fait allusion au 80 anniversaire de la Nuit de cristal, vaste pogrom qui a eu lieu le 9 novembre 1938 en Allemagne et a été le signal du déchaînement de la barbarie nazie contre les juifs d’Europe. Sans douter le moins du monde de la sincérité du Premier ministre, très attaché à la lutte contre toutes les formes de racisme, on verra dans son intervention une manière d’atténuer ou de faire oublier les propos d’une maladresse insigne qu’Emmanuel Macron a prononcés au sujet de Philippe Pétain (voir la chronique d’hier). Mais la brusque remontée du nombre d’agressions antisémites, verbales ou physiques, ne surprend personne. Les dirigeants d’associations juives estiment que le traitement de l’antisémitisme doit être spécifique et non pas inséré dans le contexte général de la lutte contre le racisme.

Un pour cent de la population.

M. Philippe lui-même insiste sur la nécessité d’un traitement « individuel, pas comme la lutte contre l’ensemble des haines ». La communauté juive, en effet,  souligne qu’elle représente moins de 1 % de la population française et qu’elle est intégrée, souvent assimilée. Il s’agit donc de comprendre pourquoi les Français juifs font l’objet d’une telle intolérance. Interrogée à ce sujet, Marine Le Pen affirme qu’on ne résoudra pas le problème tant qu’on n’aura pas clairement désigné ceux qui propagent l’antisémitisme. Elle fait allusion à l’antisémitisme musulman, largement encouragé par divers prêcheurs qui n’ont pas leur place dans notre pays, et nourri par le conflit israélo-palestinien. La position de la patronne du Rassemblement national tend à exonérer certains membres de son mouvement qui sont parfaitement antisémites. Mais, incontestablement, l’antisémitisme de l’extrême droite a diminué, ne serait-ce que parce qu’il a été partiellement remplacé par la haine des immigrés. Ce qui n’est pas un progrès.

Éviter l’amalgame.

Le gouvernement sait fort bien que la montée de l’antisémitisme est plus forte dans la communauté musulmane que dans d’autres groupes. Il serait néanmoins injuste de désigner tous les musulmans, comme tente de le faire Mme Le Pen, d’autant que nombre de Français musulmans s’impliquent dans la lutte contre l’antisémitisme, de même qu’ils ont conscience que l’intolérance des musulmans les moins favorisés et donc les plus en colère fait des progrès chaque année. On peut montrer comment se forme l’antisémitisme chez les musulmans, mais rien ne permet d’établir le grossier amalgame selon lequel tout musulman est antisémite, ce qui est faux et doit donc être rejeté. Cela signifie aussi que la tâche, pour les pouvoirs publics et pour tous ceux, juifs et musulmans, qui s’efforcent de maintenir la concorde entre les deux communautés, est particulièrement compliquée. C’est en ce sens que la proposition de M. Philippe de passer au traitement « individuel » de l’antisémitisme est intéressante : elle laisse supposer qu’il ne faut rien laisser passer, pas même une remarque antisémite dans la conversation, dès lors que l’antisémitisme n’est plus, dans le droit français, une opinion, mais un délit.

De même, la globalisation des haines dans une seule démarche anti-raciste ne suffit plus à freiner ou à faire reculer l’antisémitisme. Le terme de « racisme » est trop général et ne s’adresse pas à un contexte spécifique, celui de victimes du racisme, les musulmans, parmi lesquels certains expriment des pensées ou accomplissent des actes racistes. Ce phénomène est pervers, il s’explique principalement par les crises du Proche-Orient et nous ne pourrons l’endiguer qu’un utilisant des méthodes adaptées à chaque cas.

RICHARD LISCIA

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Macron et Pétain

Macron se recueille sur les tombes des Éparges
(Photo AFP)

Cette semaine, Emmanuel Macron a voulu substituer aux polémiques une réflexion sur la mémoire, soutenue par un périple harassant dans les lieux les plus meurtriers de la Première Guerre mondiale. En se référant à Pétain, ce « grand soldat », il a ouvert une nouvelle controverse.

CETTE PERSÉVÉRANCE dans la provocation est parfois inexplicable. On est tenté de citer Molière : que diable allait-il faire dans cette galère? Quel besoin pressant a-t-il éprouvé de rappeler le rôle de Philippe Pétain pendant la guerre de 14-18, tout en stigmatisant les crimes commis au cours de la guerre suivante et pour lesquels nous avons gardé de lui un sinistre souvenir ? Comme s’il y avait eu deux Pétain qu’il fallait nécessairement distinguer, comme si une vie pouvait se découper en morceaux. En existentialiste, je dirai qu’on ne peut être jugé que sur toute sa vie et pas seulement sur un tronçon. On se demande aussi si Macron éprouve du plaisir à s’en prendre à diverses catégories de citoyens l’une après l’autre. C’étaient les retraités hier, puis les chômeurs qui n’ont qu’à traverser la rue pour trouver un emploi, maintenant les résistants et toutes les victimes du nazisme qui, après avoir fait le sacrifice de leur vie, doivent se retourner dans leur tombe.

Ni humanisme ni compassion.

Pendant que toute une population reste concentrée sur la hausse des taxes sur les carburants, le président de la République n’a pas trouvé autre chose à dire que Philippe Pétain devait être honoré comme les officiers généraux qui ont contribué à la victoire française de 1918. Certes, il n’a pas omis de mentionner la dérive qui l’a conduit à diriger un État dévoyé ; lequel, à tous égards, s’est conduit de manière inhumaine.

L’agence France-Presse cite une historienne spécialisée dans la Première Guerre mondiale, Bénédicte Vergez-Chaignon ; elle pense que si Pétain a économisé des vies de soldats français, ce n’est pas par humanisme ou par compassion, mais parce qu’il disposait de ressources humaines limitées. Pour mater les mutineries de 1917, il a amélioré le quotidien du poilu, mais a continué de faire fusiller « pour l’exemple ». Un « grand soldat » qui, dès 1914, estimait que la consommation de chair à canon ne représentait rien au regard de la victoire qu’il voulait remporter à tout prix. (Napoléon raisonnait de la même manière). Bref, même aux yeux de l’histoire, Pétain n’est pas vraiment une gloire de la Première Guerre. Qu’on ne s’étonne pas de ce que, dans l’épisode suivant, il ait livré juifs et résistants à la barbarie nazie, qu’il ait envoyé en Allemagne des travailleurs français, au titre du STO (travail obligatoire), et qu’il ait considéré toute forme de résistance populaire comme un crime à réprimer.

Oublier Pétain.

On nous rappelle que le général de Gaulle lui-même épargnait Pétain dans ses discours, que François Mitterrand faisait déposer des fleurs sur la tombe du maréchal. Mitterrand avait même la mauvaise habitude de déjeuner avec René Bousquet. Certes, la vérité historique est difficile à établir. Le premier président de la République qui ait mis fin à l’ambiguïté française au sujet de la période 1939-1945, c’est Jacques Chirac. Il a reconnu le rôle de la France dans la déportation et l’extermination des juifs. C’est son acte politique le plus courageux.

La soumission au vainqueur était probablement inévitable, comme le cortège de malheurs qu’elle a apporté au peuple français. Charles de Gaulle a eu beaucoup de mal, au début, à trouver des soutiens et à imposer son pays comme un belligérant qui combattait aux côtés des alliés. Mais, même si Pétain a voulu, à sa manière, protéger ses concitoyens, il l’a fait au mépris de toute morale. Dominé par des politiciens d’extrême droite, il a contribué avec zèle à la répression de la résistance, aux rafles et déportations de juifs et il a aidé les Allemands avec complaisance, devançant parois leurs désirs. D’autres pays européens soumis au joug nazi n’ont pas collaboré avec cet empressement. Pétain, stratège efficace, mais chef d’État ignoble.

Quoi qu’il en soit, qui ressent le besoin de condamner  ou d’exonérer Pétain, mort de vieillesse il y a 67 ans à l’île d’Yeu ? Le centenaire de la victoire militaire remportée contre l’Allemagne a déclenché une autre de ces controverses absurdes dont M. Macron a le secret, et ce matin encore, il s’en est plaint, comme s’il ne l’avait pas ouverte lui-même. Piégé par ses propos, il a fait dire par son porte-parole qu’aucun hommage ne serait rendu samedi à Pétain. Il a donc compris que sa position devenait rapidement intolérable aux yeux de la plupart des Français. On a rouvert le procès de Pétain tout en se demandant si ce n’est pas celui de Macron qu’il fallait faire. Le président s’est emparé de l’histoire pour nous détacher du présent. Nombreux sont les Français pour qui le passé reste très douloureux.

RICHARD LISCIA

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