La main tendue au peuple

Macron, hier, à la télé
(Photo AFP)

Les réactions au geste d’Emmanuel Macron (prime de 100 euros par mois pour les smicards, défiscalisation totale des heures supplémentaires, exonération de la hausse de la CSG pour les retraités à moins de 2 000 euros par mois, toutes générosités accompagnées d’un immense mea culpa) sont mitigées. Pour le moment, la détermination d’un certain nombre de gilets jaunes, très divisés, à manifester de nouveau samedi prochain, ne semble pas entamée.

LA MINISTRE  du Travail, Muriel Pénicaud, a évalué à 10 milliards l’effort budgétaire consenti par l’État pour aider les foyers défavorisés. Ce seul nombre remet en question un projet de loi de finances en cours de discussion parlementaire et qui doit être bouclé avant la fin du mois. Peu de gilets jaunes interrogés par les médias considèrent que M. Macron, vu et écouté par 21 millions de téléspectateurs, a accompli un acte surhumain. Des salariés qui touchent moins de 1 200 euros net par mois, estiment que 100 euros, « c’est des miettes ». On leur demande moins de la gratitude que la décision d’arrêter de manifester. Les élus doués de cette vertu de plus en plus rare qu’est le sens de la responsabilité les incitent à mettre un terme à leur action. Qu’ils le veuillent ou non, c’est par la force des casseurs qu’ils ont obtenu les avancées proposées par le président ; qu’ils le veuillent ou non, ils ont affaibli la croissance du pays, ce qui se traduira par un chômage supplémentaire ; qu’ils le veuillent ou non, ce sont dix milliards, et sans doute plus, que le chef de l’État a mis sur la table.

Le peuple mystifié.

Ils n’ont pas plus de quatre jours pour cuver leur enivrant triomphe et se rasséréner. S’ils poursuivent leur mouvement, ils ne peuvent pas croire que l’opinion, cette fois, les soutiendra encore. Leur discours sur ce que Macron aurait dû faire et n’a pas fait, comme le rétablissement de l’ISF ou la taxation accrue des entreprises (celles-là même qui créent des emplois) est de la bouillie d’experts improvisés. La crise fait vaciller le régime et chacun, dans le pays, a sa solution. Et, en plus, chaque gilet présente sa martingale sans paraître se douter qu’il refait le monde avec des éléments d’appréciation qui viennent tout droit des réseaux sociaux.

La classe politique, heureusement, est plus prudente. La droite critique Macron mais sans grand enthousiasme : la défiscalisation des heures supplémentaires avait été inaugurée pour la première fois par Nicolas Sarkozy et abolie par François Hollande (geste meurtrier) : la droite ne peut pas dénoncer ce qu’elle a elle-même inventé. Jean-Luc Mélenchon dispose d’un appareil analytique beaucoup plus puissant : c’est la Ve République qu’il veut assassiner tandis que  Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan, satisfaits de rejoindre l’autre extrême, participent à l’entreprise de démolition : LFI et RN nous jouent ce grand opéra italien qu’est l’alliance entre populistes et néo-fascistes. S’ils n’étaient pas capables de mystifier le peuple comme ils le font depuis tant d’années, on rirait de leur grotesque pantomime.

Quelle alternative ?

François Bayrou dit : ce moment macronien est historique, c’est un tournant, une nouvelle époque. C’est à ce vertige, cet état d’ébriété glorieuse, cet enthousiasme romantique du jusqu’au-boutisme que s’attachent les gilets jaunes : rentrer à la maison pour cent euros par mois, alors qu’ils ont pris la lumière pendant quatre semaines sur les ronds-points et les périphériques ? Que nenni !  Il ne s’agissait pas pourtant d’une enième émission télévisée. Il s’agissait d’un acte fondateur, un effort de redistribution des ressources de l’État qui permettent aux foyers démunis de trouver un peu d’oxygène, un changement de cap social qui exige des trésors d’inventivité. Oui, c’est vrai : Macron n’a pas renoncé à son projet réformiste, à sa fameuse « transformation ». Il continue de croire que c’est en allégeant les charges des entreprises qu’il parviendra (enfin) à relancer l’emploi.

Le voilà donc contraint à aller chercher l’argent là où il n’est plus, à déplaire à d’autres forces économiques pour satisfaire les gilets jaunes, à envisager de creuser le déficit alors qu’il avait pris, face à Bruxelles, l’engagement de retourner rapidement à l’équilibre. Pour l’instant, il ne sort pas vainqueur de la bataille ; sa tâche, par exemple la réforme des retraites et celle de l’État, va être compliquée par son affaiblissement politique et par une cote de popularité qui n’a jamais été aussi basse dans l’histoire de la Ve. Mais depuis qu’il a été élu en 2017, il y a une constante : rien de ce que proposent les oppositions n’est vraiment crédible. Aucun programme alternatif ne s’impose à l’opinion comme une solution viable. L’élection de 2017, c’était le pont d’Arcole. 2019 sera, c’est selon, Iéna ou Waterloo.

RICHARD LISCIA

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La parole de l’oracle

Un choix cornélien
(Photo S. Toubon)

Emmanuel Macron s’exprimera ce soir après avoir consulté les syndicats et diverses autorités politiques. Il ne peut pas se permettre de faire un discours nuancé, économique, expert ou technocratique. Il doit parler simplement et annoncer des mesures claires, des chiffres impressionnants.

LE POUVOIR a changé de tactique sécuritaire et empêché la mise à sac de Paris. Mais les dégâts sont considérables dans quelques quartiers de la capitale et surtout dans de grandes villes de province, Lyon, Bordeaux, Marseille, Saint-Étienne et le Puy-en-Velay. Les policiers ont interpellé les manifestants venus en nombre à Paris au moment où ils descendaient d’un train ou d’un bus, les ont fouillés et ont retenu au total près de 2 000 personnes dont la moitié a été mise en garde à vue. Bien que la procédure ait été engagée par des procureurs et des juges, des avocats déplorent une méthode qui serait, selon eux, anti-constitutionnelle. Nous aurons donc droit à une nouvelle polémique au sujet des moyens mis en œuvre par les pouvoirs publics pour juguler le désordre, la casse, la folie destructrice. Mais la démonstration a été faite, en quatre samedis, qu’il n’existe aucun moyen de contrôler ceux qui sont décidés à en découdre. Aujourd’hui, alors même que nombre de manifestants posent spontanément la question de la sécurité, rien ne prouve que samedi prochain 15 décembre, la guérilla urbaine ne va pas recommencer. Même si le président de la République fait des concessions considérables.

Peste et choléra.

Cela tient à l’absolutisme du mouvement des gilets jaunes, qui refuse de nommer des représentants, qui craint une récupération par les partis politiques, et qui est incapable d’ordonner et d’unifier ses revendications.. Les gilets dénoncent le rôle joué par les vandales, mais ils veulent poursuivre leurs manifestations catastrophiques du samedi. La France surgie de ce désordre a subi une transfiguration sans précédent. La logique a disparu : des gilets jaunes se plaignent des casseurs, mais jurent qu’ils manifesteront encore et toujours jusqu’à la démission de Macron ou la dissolution de l’Assemblée.  Les « doléances » sont en réalité des revendications impossibles à satisfaire si le gouvernement ne veut pas ajouter au recul inévitable de la croissance une hausse du déficit et de la dette. Mais le président doit choisir entre la peste et le choléra. Il est, de toute façon, empêché de fait. Soit il s’en va, soit il renonce partiellement à ses réformes et passe d’une politique d’austérité à une politique sociale coûteuse. En effet, les Français n’attendent pas de lui l’énumération de quelques pourcentages, ils exigent des augmentations mensuelles en centaines d’euros, qu’il s’agisse du smic, des minima sociaux, des aides diverses et variées dont bénéficient les plus démunis.

Un contrat social.

Des pistes ont déjà été suggérées : l’abolition du prélèvement des cinq euros mensuels sur l’aide au logement, celle de la hausse de la CSG, notamment pour les retraités, une diminution de l’impôt sur le revenu (mais les gilets ne le paient pas pour la plupart), la suppression totale de la taxe d’habitation, mais elle ne concerne plus que les 20 % qui ont les moyens de la payer, ce n’est donc pas une bonne idée. En réalité, M. Macron est obligé de faire ce que l’on fait avec l’incendie d’un puits de pétrole : on fait exploser une grosse bombe dans les flammes pour éteindre le feu par effet de souffle. Lorsque Muriel Pénicaud, ministre du Travail, dit : nous ne pouvons pas augmenter le smic parce que nous mettrions en danger les petites entreprises, elle a parfaitement raison, tellement raison que cette mesure priverait de leur emploi des milliers, peut-être des dizaines de milliers de salariés. Mais avoir raison dans cette conjoncture incontrôlable, c’est être privé de la vision globale de la situation.

Qu’il donne ou non un large coup de pouce au smic, le chef de l’État doit chiffrer l’effort qu’il fournira en faveur de ceux qui manifestent. Il a déjà prévu de consacrer le premier trimestre 2019 à ce qui pourrait être l’élaboration d’un nouveau contrat social (suggéré notamment par Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères). Mais il faut aussi qu’il démobilise les gilets jaunes en accordant immédiatement des hausses de prestations. Comme il n’est pas homme à se décourager, il tentera aujourd’hui d’éteindre la colère et se donnera le temps de revenir plus tard aux réformes. Mais comment pourrait-il les mener à bien, après une séquence qui menaçait (et menace encore) sa fonction ? Le grand colloque social qui se prépare reflètera davantage le point de vue syndical que le sien. En d’autres termes, le macronisme est fini, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire. Macron va se transformer très vite en point d’équilibre entre les exigences d’un pays enragé et ce que raisonnablement un président peut faire, étant entendu que la « transformation » attendra des jours meilleurs.

RICHARD LISCIA

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Paris retient son souffle

Morvan, Nunez et Castaner
(Photo AFP)

La tension est extrême à la veille de la quatrième manifestation sur les Champs-Élysées. Le gouvernement, changeant de tactique, a prévu des effectifs (89 000 policiers et gendarmes pour toute la France) et des moyens (une douzaine de véhicules blindés) supérieurs à ceux de la semaine dernière. Dans tous les camps, on craint une recrudescence de la violence, avec des blessés graves, ou même des morts.

CEPENDANT, le dispositif adopté par les pouvoirs publics semble efficace, même si, à l’usage, il se révèle insuffisant. Comment faire face à une violence organisée, à la haine de l’autorité et à la volonté de détruire ? Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a fait ce matin une déclaration ferme et très argumentée, dans laquelle il a mentionne les victimes parmi les forces de l’ordre et le sacrifice permanent qu’elles sont contraintes de faire. Nous n’avons pas, a-t-il insisté, d’autre objectif que la protection des  manifestants pacifiques et des biens publics. Il a rappelé la profanation odieuse de l’Arc de Triomphe. Mais il a mentionné également l’affaiblissement du mouvement des gilets jaunes dont le nombre ne représente plus qu’une minuscule minorité.

Polémique sur une vidéo.

M. Castaner a été interrogé sur une vidéo, forcément « virale », le mot le plus à la mode dans les médias, où l’on voit des jeunes gens âgés de 12 à 18 ans, à genoux, les mains sur la nuque et tenus en respect par un petit nombre de policiers. Ce film, tourné à Mantes-la-Jolie (Yvelines), foyer constant d’agitation et où le mouvement lycéen a été soutenu par des casseurs venus d’ailleurs, a aussitôt provoqué l’indignation du chœur des pleureuses de toute la gauche, unie comme jamais, pour dénoncer les méthodes d’un gouvernement « aux abois ».

Le ministre de l’Intérieur a indiqué qu’aucun de ces adolescents n’avait été molesté, que le degré de violence à Mantes a atteint un maximum et que les policiers, pourtant en petit nombre, ont réussi à briser l’émeute sans faire de mal à ceux qui semaient le désordre. De son côté, Valérie Pécresse, présidente LR de la région Île-de-France, a exonéré les forces de police et rejoint l’analyse de M. Castaner sur les actes commis à Mantes. Des avocats et des enseignants du SNE-Sup vont porter plainte contre les policiers. Ils devraient nous expliquer à quel moment le droit de légitime défense intervient dans ce genre de situation et s’il faut mourir pour épargner des « enfants », dont les parents sont furieux, bien qu’ils n’aient pas tenté de les retenir à la maison et de les empêcher de commettre des actes criminels.

État de droit.

Si la gauche proteste, c’est parce que, comme le proclame François Ruffin, de la France insoumise, il s’agit pour elle de liquider le pouvoir issu des urnes et de créer un vide politique dont elle croit profiter, en dépit de ses divisions. En réalité, elle ne cesse de pousser le pouvoir à la faute et elle se réjouit d’une « répression » toute relative qui lui permet d’avancer ses pions en discréditant le gouvernement. Indubitablement, la crise est d’une gravité insigne et elle menace les institutions. C’est le rôle des dirigeants d’empêcher toute atteinte au fonctionnement de la République. La gauche, quand elle était aux affaires, a été confrontée à des situations similaires. Dans le cas du terrorisme, elle a décrété l’état d’urgence et pris des mesures puissantes sans lesquelles elle n’aurait pas rendu sa sérénité au pays.

De la liberté.

Quand des émeutiers, certes jeunes et français, mettent le feu aux écoles, détruisent une préfecture, agressent des policiers ou des gendarmes avec la volonté apparente de les tuer, faut-il que le gouvernement reste les bras croisés ? Il est tout à fait normal de rappeler que nous sommes dans un État de droit et que nous avons la liberté de manifester.  Mais nous n’avons pas le droit d’agresser des forces sécuritaires ; nous n’avons pas le droit de démolir des restaurants et des boutiques ; nous n’avons pas le droit d’incendier des voitures ; nous n’avons pas le droit d’intimider des élus en allant assiéger leur logement et en les menaçant des pires sévices, ou encore de leur envoyer une balle par courrier, comme cela s’est produit aujourd’hui ; nous n’avons pas le droit d’empêcher des salariés de se rendre à leur lieu de travail ; nous n’avons pas le droit de lancer un appel à des manifestants pour qu’ils « rentrent » à l’Elysée (il suffit, en bon français, qu’ils y entrent) ; nous n’avons pas le droit d’obliger les gens en désaccord avec nous à rejoindre une cause que nous défendons ; nous n’avons pas le droit de molester des journalistes ; nous n’avons pas le droit de piller des magasins. Pourtant, toutes ces infractions sont commises chaque jour depuis un mois.

L’État de droit n’est ni l’émeute, ni la révolution (conduite par une poignée d’individus), ni la menace de mort, ni le crime. C’est une forme de terrorisme qui est ainsi pratiquée. Sur un problème, incontestable, de pouvoir d’achat, on a voulu greffer le chaos. Aucun gouvernement qui se respecte ne peut accepter cette catastrophique extrapolation.

RICHARD LISCIA

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La cible, c’est Macron

Philippe et Castaner à l’Assemblée
(Photo AFP)

Le gouvernement est déstabilisé et le président de la République y met du sien : après avoir laissé son Premier ministre, Édouard Philippe, annoncer solennellement la « suspension » des hausses des taxes sur les carburants prévues pour le 1er janvier prochain, il a tenu à le contredire : ces hausses, a-t-il fait savoir, sont définitivement annulées. Ce qui n’empêche pas les gilets jaunes de poursuivre leur mouvement et de bénéficier du soutien de l’opinion.

JUSQU’OÙ le pouvoir devra-t-il aller pour ramener le calme en France ? Emmanuel Macron a préféré se tenir en retrait et laisser faire son Premier ministre. Puis il a changé d’avis, sans craindre de ridiculiser un chef de gouvernement censé avoir la main. Il aurait voulu affaiblir l’autorité de M. Philippe, et la sienne aussi, qu’il n’aurait pas agi autrement. Or ce n’est pas le moment de commettre des erreurs et de se livrer à des allers-retours. C’est le moment d’affronter la dure réalité, qui est celle d’un soulèvement en gestation et d’une crise de régime : c’est de Macron qu’un certain nombre d’illuminés jaunes, de casseurs et même d’élus, par exemple l’inénarrable François Ruffin, député LFI de la Somme, veulent avoir la peau. C’est lui dont on réclame la démission, c’est son programme que l’on veut oblitérer, c’est son quinquennat qui est en cause, comme il ne l’avait jamais été jusqu’à présent. La République tremble sur ses bases. Et à la menace pesant sur les institutions s’ajoute une violence inouïe qui fait craindre le pire pour la journée de samedi à Paris, alors que, selon les sondages, les Français n’ont pas du tout l’intention de désavouer les manifestants.

Des mesures amples et sûres.

Il est temps, pour le président et son gouvernement, d’annoncer un paquet de mesures sociales qui ne soit pas soumis à la fluctuation, qui sera appliqué fermement et qui ne variera pas selon les humeurs de M. Macron. Ce nouveau programme, à adopter avant la fin de la discussion parlementaire au Parlement, doit être capable de convaincre les gilets jaunes qu’ils ont remporté une victoire. C’est le seul moyen de s’en débarrasser. Bien entendu, cette lourde dépense aura un impact budgétaire et il faudra trouver l’argent dans d’autres secteurs publics. Mais on ne pourra mettre un terme à ce qui ressemble à une guerre civile déclenchée  par une poignée de voyous malfaisants qu’en apaisant les gilets jaunes, vecteur intraitable des exactions. Je crains fort qu’au point où nous en sommes, le samedi 8 décembre sera une fois de plus une journée catastrophique. Les mises en garde du gouvernement, qui a lancé un appel au calme et rappelé les gilets à leurs responsabilités, étaient indispensables mais il est peu probable qu’elles convainquent le mouvement. Il est remarquable que les Républicains contribuent eux aussi à cette demande d’apaisement. Il est consternant que l’extrême droite et l’extrême gauche continuent de jeter de l’huile sur le feu.

Une motion de censure.

C’est peut-être parce qu’elles se voient déjà au pouvoir, alors que des élections anticipées se traduiraient par une lutte à mort entre le RN et LFI, sans que l’on puisse prévoir l’issue de la bataille. Ils ne semblent pas comprendre que les gilets jaunes, c’est la haine du pouvoir, mais aussi des partis, droite et gauche confondues. Que Macron est arrivé à l’Élysée lui aussi sous l’effet du dégagisme. Que, s’il est dégagé à son tour, ce ne sera pas pour changer la composition du Parlement, reprendre un président pour cinq ans et lui donner une majorité. Quoi qu’ils disent, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont besoin d’ordre pour parvenir à leurs fins. On ne construira rien de positif à partir de la haine sociale, de l’irresponsabilité économique et du nivellement de tous les revenus.  Ceux qui tempêtent le plus, dans les partis, sont ceux qui ne disent pas la peur qu’ils ont de manquer le coche cette fois-ci encore. Ils sont incapables de contrôler ou de canaliser le mouvement actuel et la violence qu’il véhicule. Ils seront balayés par lui s’ils n’adoptent pas ses « idées », qui consistent en somme à promettre que demain, on rase gratis.

Que, dans ce contexte très dégradé, LFI, le PS et le PC déposent une motion de censure indique moins la convergence des luttes que celle de la bêtise et de la médiocrité. Il s’agit, si j’ai bien compris, d’exercer sur le pouvoir une pression supplémentaire dont la première conséquence est qu’il triomphera sans difficulté de la motion puisqu’il dispose de la majorité absolue. Pour faire chuter le gouvernement, les gilets sont plus efficaces. Et si LFI peut obtenir un beau score dans des élections anticipées, il n’en va pas de même pour le PS et le PC, qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Ils vont tous payer, nous allons tous payer, cette folle exubérance en faveur d’un désordre auquel ne peuvent appartenir que les sans-partis, les sans-morale, les sans-scrupules.

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Le temps presse

Macron et Castaner
(Photo AFP)

S’il y a urgence à prévenir un nouveau samedi noir à Paris, on n’en prend pas le chemin. Le lest lâché par le gouvernement n’a pas fait bouger d’une ligne les gilets jaunes.

L’ESPOIR d’une négociation directe avec le mouvement est illusoire. Il ne s’appartient plus. Il est divisé entre diverses tendances qui n’ont pas forcément les mêmes revendications, qui se querellent, se menacent et trouvent leur contentement dans l’action, pas dans la discussion. Il est en outre miné par une ultra-gauche et une ultra-droite décidées à faire le maximum de dégâts. Les exigences lunaires des gilets, démission de Macron, dissolution de l’Assemblée, création d’une assemblée « citoyenne » qui légiférerait correspondent en réalité au concept d’une révolution menée à son terme. Le gouvernement ne peut pas négocier son suicide. De plus, on ne voit pas très bien comment un mouvement aussi peu structuré et désorganisé, traversé par des conflits de tendances, conforté, quoi qu’il en dise, par la violence, point central du débat, pourrait prendre des mesures cohérentes de type gouvernemental.

Violences à venir.

Le maintien des occupations de péages, ronds-points, et autres sites, stratégiques ou non, par les gilets jaunes entraîne, avec le temps, l’apparition de nouveaux mouvements, chez les lycéens, puis les étudiants, parfois chez les pompiers et policiers, et gagnera peut-être plusieurs catégories professionnelles. La CGT et FO ont décrété une grève de leurs chauffeurs routiers à partir de dimanche, ce qui aggravera les difficultés d’approvisionnement qui nous ont déjà coûté cher au niveau de la production et du commerce. Comme rien n’est cohérent dans une révolution en gestation, ceux qui participent au mouvement et s’y associent ne manqueront pas d’attribuer à la responsabilité du gouvernement les futures casses de samedi prochain.

Tout le monde retient son souffle et le pire, c’est que le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner ne donne pas l’impression d’avoir une martingale pour juguler les casseurs. Laurent Wauquiez, chef des Républicains, propose l’état d’urgence qui, certes, améliorerait la sécurité, mais à quel prix ? Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education, souligne que, chez les lycéens, le phénomène nouveau, c’est la violence extrême, plutôt la rage, de manifestants qui, toujours, ont quelque chose à revendiquer, mais pour la première fois, le font avec une sorte de délire nihiliste. C’est mai 68, mais la mauvaise humeur en plus. Le pays est déjà dans un état d’exaspération tel que toute rationalité est ignorée.

Pendre des mesures unilatérales.

Le gouvernement, qui ne peut donc pas négocier, devrait prendre de nouvelles mesures unilatérales en faveur des foyers les plus pauvres. Non que ses décisions relatives au moratoire sur les prix de l’énergie soient nulles. Pourtant, il doit cesser de camper sur ses positions réformistes. Ce sera sûrement un crève-cœur, mais il n’a pas vraiment le choix s’il veut survivre et, après tout, l’histoire de la Ve République est jalonnée de renoncements. Passer le cap, c’est faire des concessions lourdes, des annonces bruyantes qui, bien qu’elles coûtent cher, feront sur l’opinion l’effet d’un électro-choc. Le rôle du pouvoir, c’est, d’abord de séparer les casseurs des gilets jaunes ; c’est ensuite séparer les gilets jaunes de l’opinion. Ils ne rentreront chez eux que s’ils peuvent crier victoire et cela se compte en milliards d’euros.

Changer de cap ou périr.

C’est totalement contraire au programme des pouvoirs publics qui, par ailleurs, ne disposent pas du premier centime pour financer de telles largesses. Il me semble toutefois que le diagnostic est largement posé, que ce qu’on ne fait pas aujourd’hui, on le paie plus cher demain, et qu’il y a assez de talents au gouvernement pour restructurer de fond en comble le projet de budget de 2019. Edouard Philippe a renoncé hier à trois ou quatre milliards de recettes. Il en faut 10 à 15 pour donner (littéralement) de l’argent aux travailleurs les plus pauvres, peut-être en passant par la hausse de 20 % du Smic réclamée par la CGT. C’est fou au regard des équilibres budgétaires, mais c’est la seule chose sensée à faire dans un climat insurrectionnel. Le temps presse, l’urgence est absolue, les contorsions face aux médias des uns et des autres ne présentent aucun intérêt. La question n’est pas de savoir si le président est humilié, s’il doit céder, si c’est juste ou injuste. Tout cela est déjà acté depuis longtemps. Changer de cap ou périr, voilà la question. Si le régime peut se maintenir au prix de lourds sacrifices, rien ne l’empêchera plus tard de reprendre le fil des réformes.

RICHARD LISCIA

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La politique du pire

La solitude de Philippe
(Photo AFP)

Le Premier ministre, Édouard Philippe, a enfin annoncé qu’il proposait un moratoire de six mois sur la hausse des taxes liées aux carburants le 1er janvier 2019. Les gilets jaunes traitent la décision par le mépris. Le RN, LR et la gauche estiment que le geste est insuffisant. Daniel Cohn-Bendit regrette que la politique écologique du gouvernement recule.

LE MOUVEMENT des gilets jaunes a été spontané. On pouvait en attendre le pire et le meilleur. On n’en a que le pire. Ses manifestations sont le véhicule d’une vaste entreprise de démolition de l’économie française. Il est incapable de formuler des revendications unanimes et raisonnables. Il a fait du blocage des routes, des lieux d’approvisionnement et des ronds-points son objectif unique et ultime. Les gilets jaunes les moins emportés sont menacés de mort s’ils font mine d’aller à Matignon converser avec le chef du gouvernement. Le mouvement se moque de la première avancée dans le conflit, la proposition d’Édouard Philippe, censée précéder une vaste concertation qui permettrait de dégager des pistes utiles.

Le bord de l’abîme.

De leur côté, les partis politiques d’opposition jouent le bord de l’abîme, sciemment et sans le moindre complexe. L’atmosphère nationale est délétère : les pires exactions ne sont pas dénoncées par tout le monde et nombreux sont ceux qui n’y voient que l’expression de la colère d’un peuple à bout de nerfs, comme si le peuple était un système nerveux. Les institutions sont bafouées : on demande l’annulation de mesures, comme la réforme de l’ISF, qui ont été votées par la majorité. Sur les barrages, on espère le prochain départ du président. Là-dessus se greffent les mouvements de l’inconscient collectif, par exemple les lycéens qui incendient leur école.  Aucun élu de l’opposition ne prend sa part de responsabilité, nul ne rappelle que les gilets jaunes expriment un ras-le-bol qui prend ses sources dans la désindustrialisation du pays, contre lequel peu de choses ont été faites au cours des quinquennats précédents. Des élus s’expriment comme s’ils n’avaient pas de passé, comme s’ils n’avaient jamais eu la responsabilité des affaires, comme si la crise était apparue ex nihilo dans un pays sans mémoire.

Rendez-vous samedi prochain.

Tous contribuent donc à ce que se reproduisent samedi prochain les mêmes scènes de destruction, la même guérilla urbaine, les mêmes effets d’une haine d’autant moins contrôlable qu’elle n’a pas, dans le cas des casseurs qui ont été interrogés, une source sociale ou un contexte de misère. Tous s’attachent maintenant à démontrer que le pouvoir est incompétent, qu’il n’a pas su juguler la révolte, tous se préparent à condamner le même gouvernement pour ce qui aura lieu samedi 8 décembre et qui, loin de les désoler, augmente leurs chances de se hisser au pouvoir. Tous rejettent le premier geste d’Édouard Philippe, comme s’il ne fallait pas un début à tout. Parmi eux, il y a ceux qui veulent abattre la Ve République et ceux qui, étant les descendants d’un gaullisme qu’ils ne représentent plus vraiment, ne semblent pas comprendre qu’ils ne seraient pas les bénéficiaires d’une révolution.

La démocratie dans le ravin.

Les meilleurs commentateurs de ce blog sont ceux qui pensent que Macron devrait tout plaquer et qu’il n’a pas besoin de subir de telles insultes, de telles mises en scène sinistres où l’injure est si commune, le verbe si peu maîtrisé, l’épithète si courante qu’à la fin le président lui aussi serait fondé à stigmatiser un déferlement de grossièretés contre laquelle sa fonction ne le protège plus. Il est certain qu’Emmanuel Macron s’est livré à des provocations ; il est certain qu’il n’a pas mesuré l’inquiétude de la « France périphérique » dont on se gargarise, mais dont la définition est bien difficile à établir ; il est certain qu’il a beaucoup de décisions à se reprocher. Mais j’aimerais que l’on m’explique en quoi la démocratie sortira grandie de cette crise dépourvue de tout ressort logique ; j’aimerais que l’on me prouve comment une rupture de type révolutionnaire serait préférable à une large réforme qui relancerait notre appareil producteur et créerait des emplois ; j’aimerais que l’on me démontre comment, en appauvrissant la France, en la transformant en champ de bataille, en donnant d’elle une image couverte par les fumées noires de l’incendie, on améliorerait le sort des gilets jaunes qui, quoi qu’ils pensent, seront, à terme, les premières victimes d’une chute du produit intérieur brut : ils tomberont infailliblement dans le ravin où ils veulent jeter le pouvoir, le régime, les partis et la démocratie.

RICHARD LISCIA

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L’insurrection

Macron et Philippe hier
(Photo AFP)

Ce qui s’est passé samedi à Paris et ailleurs en France est d’une gravité extrême, reconnue par le gouvernement, qui doit remettre en cause la politique économique actuelle, refonder le budget de 2019 et annoncer le plus vite possible des mesures tangibles et fortes susceptibles de convaincre les gilets jaunes.

LA VIOLENCE des émeutiers n’était pas que l’expression d’une colère. Elle s’est attaquée aux policiers et aux biens, mais elle s’adressait principalement aux institutions. L’attaque scandaleuse contre l’Arc de Triomphe découlait tout naturellement des graffiti exigeant la démission d’Emmanuel Macron et la dissolution de l’Assemblée nationale. Le président de la République est donc obligé de mesurer son affaiblissement politique non à l’aune des sondages mais en fonction d’un samedi 8 décembre qui risque d’être encore plus dévastateur pour son image personnelle et pour celle de la France à l’étranger. Or c’est son rôle premier d’assurer la sécurité des Français et de leurs biens. Le dispositif sécuritaire pour Paris, le 1er décembre, n’a pas fonctionné. On peut expliquer les raisons de cet échec, on ne peut pas imaginer que de telles émeutes se reproduisent. Il semble bien que, si les casseurs trouvent toujours le moyen d’accéder au quartier des Champs-Elysées pour s’y livrer au vandalisme, c’est parce que, pour combattre leur sauvagerie, il faut accepter qu’il y ait des morts.

Qu’en pense l’opinion ?

Dans cette configuration, l’espoir d’un basculement de l’opinion publique en faveur du maintien de l’ordre reste fragile. Il ne se produira que si les pouvoirs publics adoptent des décisions capables de satisfaire les revendications fiscales des gilets jaunes. Le gouvernement, qui croyait taxer les carburants au nom de l’écologie sans comprendre qu’il allumait ainsi un incendie, doit maintenant redistribuer cet argent et trouver une somme identique dans la dépense publique ; car il ne peut pas déséquilibrer son projet de budget pour 2019 sur le point d’être voté. Il vaudrait mieux, en outre, qu’il aille au-delà et accorde une largesse pour tous les foyers dont le revenu est inférieur à 2 000 euros par mois. C’est le seul moyen de montrer qu’il relève le pouvoir d’achat.

Irresponsabilité.

Il ne serait pas tiré d’affaire pour autant. Encensés par l’opinion publique, les gilets jaunes présentent quand même une tare collective, c’est leur totale irresponsabilité : ceux qui s’expriment ne reconnaissent jamais que, sans les manifestations, il n’y aurait pas de casse. Ils accusent la police et le gouvernement d’avoir comploté la dégradation de la crise sans apporter la moindre preuve de ce qu’ils avancent, répétant comme des perroquets les allusions venimeuses du Rassemblement National  et de la France insoumise auxquels ils prétendent ne pas être inféodés. Ils reprennent à leurs comptes les exigences de ces deux partis, démission de Macron et dissolution de l’Assemblée. Ils se disent indépendants de toute influence politique, mais ils n’ont rien d’autre à proposer qu’une démolition des institutions, seule façon, selon eux, de réparer l’injustice fatale que seraient les hausses des prix des carburants. Cette logique est tout à la fois excessive, disproportionnée et particulièrement dangereuse pour l’avenir immédiat du pays. Elle conduirait à un désordre tel qu’il faudrait des années à la France pour remonter le courant.

Les conséquences des émeutes sur le commerce et l’industrie sont assez négatives pour affecter la croissance à la fin de l’année, à cause d’un Noël fichu, et l’année prochaine. Elles limiteront la marge de manœuvre du gouvernement qui est déjà étroite. Encore une fois, les termes du déficit budgétaire ne pourront être respectés que par une sensible diminution de la dépense publique, d’autant plus difficile à obtenir qu’elle aurait, elle aussi, des effets politiques. L’autre aspect de la contestation jaune, c’est la jeunesse du mouvement, si récent et si frais qu’il est incapable de s’organiser, de présenter une liste de revendications et d’élire des représentants. Il est si bien décentralisé que les gilets jaunes se contentent d’occuper des ronds-points de département et filtrent la circulation, un peu comme s’il s’agissait de leur objectif ultime.

Le gouvernement dans un guêpier.

Edouard Philippe, le Premier ministre, a donc décidé de recevoir la totalité des partis politiques pour les associer aux décisions du gouvernement, ce qu’il n’a pas pu faire vendredi dernier quand il a reçu un gilet venu clandestinement et un autre, tellement terrorisé par les menaces de ses congénères qu’il a quitté Matignon au bout de vingt minutes. Le pacifisme revendiqué matin et soir par les gilets jaunes n’empêche pas les pressions et l’arbitraire au sein du mouvement, lequel demande des sous mais veut protéger à tout prix sa virginité politique, alors que tout est politique. Inutile de préciser que Macron et la REM étant haïs, comme le répète à satiété François Ruffin, de LFI, par tous les partis, sauf le MoDem, les bons conseils de Mme Le Pen, cette pousse-au-crime, et de M. Mélenchon pour qui le temps de la révolution est arrivé, ne vont pas aider M. Philippe à extraire le gouvernement de cet horrible guêpier.

Pour éteindre ce feu ravageur, il faut beaucoup d’eau, donc beaucoup d’argent, et il faut surtout que M. Macron, qui a refusé de s’exprimer dans l’urgence, comprenne que son projet est malmené sinon détruit. Il doit changer de braquet et donner carrément du pouvoir d’achat aux plus faibles revenus. De son côté, la justice doit faire son travail et prononcer des peines exemplaires pour ceux qui ont défiguré Paris et ses symboles historiques. Nous n’avons pas besoin des casseurs et les juges doivent les punir sévèrement.

RICHARD LISCIA

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Le désarroi des partis

François Ruffin
(Photo AFP)

La République en marche est sans nul doute le parti politique qui souffre le plus de la crise des gilets jaunes. Le saccage éhonté de la permanence de la députée LREM de l’Eure, Claire O’Petit, en témoigne. Il n’est pas certain pour autant que LR, LFI ou le RN bénéficient de l’apparition d’une cause soutenue par 80 % des Français.

EMMANUEL Macron et ses ministres répètent tous la même chose : qu’ils ne cèderont jamais sur la hausse des prix des carburants, qui n’est pas une mesure fiscalement punitive, selon eux, mais un élément fondateur de la transition écologique. Ils se dressent contre la presque totalité des Français, contre les partis d’opposition mais aussi contre nombre d’élus de la République en marche gagnés par la mélancolie. Les députés marcheurs sont nombreux, en effet , à vouloir voter l’amendement du sénat au projet de budget qui supprime la hausse des prix de l’essence prévue pour le 1er janvier 2019. Ils en parlent publiquement. Ils souhaitent échapper à l’emprise du pouvoir, qui les considérerait comme des « godillots ».  Ils veulent s’affirmer comme des élus qui pèsent sur la politique gouvernementale. Cependant, ils ne donnent pas l’impression qu’ils pousseront leur projet jusqu’à la rupture avec le pouvoir, lequel s’est déjà montré, avec succès, impérieux et persuasif, et ignore à la fois les critiques venimeuses de l’opposition et les états d’âme de ses propres députés.

Bayrou dans… l’opposition.

A quoi il faut ajouter l’agacement du MoDem, dont la loyauté à l’égard de Macron s’effrite un peu plus chaque jour, car François Bayrou, inquiet de la tournure que prennent les événements, multiplie les déclarations favorables aux gilets jaunes, avec l’espoir que sa prise de position épargnera son parti. « À un moment, on ne peut pas gagner contre le peuple », a-t-il déclaré ce matin. Il aurait pu même dire  qu’on ne gagne jamais contre le peuple puisque celui-ci donne au pouvoir la légitimité des urnes. Mais, bien sûr, M. Bayrou n’a pas l’intention de remplacer Edouard Philippe au poste de Premier ministre. Il a pris bien soin de dire que, dans une période aussi grave, il ne risquait pas de faire de la politique politicienne.

La France insoumise, de son côté, est le parti qui tente ouvertement, et sans la moindre vergogne, de récupérer le mouvement des gilets jaunes. François Ruffin, qui s’est illustré à l’Assemblée par ses pitreries, essaie de ressusciter le mouvement « Nuit debout », lequel n’a jamais été qu’un forum place de la République à Paris et n’a guère influencé la vie politique. Les dissensions entre les membres de la France insoumise sont sur la place publique. Le reproche principal adressé à Jean-Luc Mélenchon par les dissidents est son autoritarisme, qu’ils jugent insupportable. La séquence de la perquisition dans les locaux du parti, avec les hurlements de Mélenchon qui se voyait en incarnation de la République, criait qu’il était « sacré » et donc au-dessus de la justice, n’a pas grandi le personnage . Victime de son caractère décidément incorrigible, il souffre de cet épisode autant que Marine Le Pen  de sa prestation télévisée lors du débat entre les deux tours avec le candidat Emmanuel Macron. À propos duquel l’accusation d’arrogance est dans toutes les bouches. Ne pourrait-on pas l’appliquer à d’autres élus ?

Le Pen pour un nouveau saccage des Champs.

Les Républicains sont pour le moment beaucoup plus discrets que l’extrême gauche et l’extrême droite. Laurent Wauquiez a été interrogé non pas au sujet des gilets jaunes mais de la procréation médicalement assistée qu’il considère comme le début de l’eugénisme et du nazisme. Ce qui lui  a valu une volée de bois vert dans les milieux favorables à la PMA, et qui a quelque peu embarrassé ses partisans. La question ne porte pas sur les excès de langage de M. Wauquiez, elle porte sur sa capacité à maîtriser son discours le jour où il sera aux affaires. Enfin, Marine Le Pen n’en démord pas : c’est aux Champs-Elysées que les gilets jaunes doivent manifester demain et peu importent les actes de violence qu’ils commettent ou qui sont commis en leur nom. Si vous cherchez un panel d’élus raisonnables capables de diriger le pays bien mieux que M. Macron, regardez du côté des oppositions fracturées, assommées par le rythme des réformes, poussées vers tous les excès par un mouvement qui les dépasse tout autant qu’il dépasse le président et ses amis. Entre les gilets jaunes qui se déclarent non-violents mais tiennent des propos subversifs tous les jours,  et des partis d’opposition incapables d’accompagner le mouvement, le choix de la stabilité est celui qui devrait convenir aux gens raisonnables.

Mais on ne soigne une crise ni par la surenchère, ni par l’immobilisme, ni par la répression, ni par le renoncement. Il est vrai que le dialogue semble impossible dès lors que les gilets sont incapables de se mettre d’accord sur leurs représentants et qu’ils n’ont pas résolu leurs contradictions : pourquoi discuteraient-ils avec les représentants du gouvernement qu’ils récusent et dont ils demandent la démission ? La solution ne peut résider que dans des mesures unilatérales du pouvoir, par exemple l’abandon des taxes du 1er janvier. Ce serait donner un gage aux gilets jaunes, un autre à François Bayrou, un début de retour au calme. Mais ce serait aussi reculer devant l’obstacle de la transition écologique. Car il ne s’agit pas d’une crise conjoncturelle qui va se résorber aussi vite qu’elle s’est développée. Il s’agit d’un conflit entre gouvernants quels qu’ils soient et pratiquement tous les gouvernés. C’est une guerre entre administrateurs et administrés, entre les institutions et ceux qu’elles encadrent. Il ne s’agit ni de lutte des classes ni de riches et pauvres. Il s’agit de la remise en question d’un système électoral parfaitement démocratique qui ne convient plus aux électeurs.

RICHARD LISCIA

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Jeux de crise

Gilets jaunes en action
(Photo AFP)

Si les conséquences du mouvement des gilets jaunes n’étaient pas dommageables pour l’économie et donc pour le pouvoir d’achat de ceux-là même qui revendiquent, on pourrait dresser une liste des contradictions multiples que cette crise contient et se demander si elle va pas se consumer d’elle-même.

LES GILETS jaunes ont un triple problème d’identification, de représentation et de relations avec les pouvoirs publics. D’identification parce que personne ne peut dire avec certitude qui ils sont, combien ils sont, combien bloquent ronds-points ou supermarchés, combien sont gilets jaunes en permanence, combien à leurs heures perdues. De représentation parce qu’ils sont très divisés sur la composition des délégations censées dialoguer avec le gouvernement. Les premières listes publiées ont été contestées, ce qui soulève un doute sur l’intérêt de la conversation, mais le Premier ministre s’apprête à recevoir cet après-midi un groupe de gilets jaunes. Son geste montre qu’il fera tout ce qu’il peut pour apaiser la colère des Français. Le mouvement, toutefois,  n’est même pas sûr d’avoir envie de négocier, il ne croit pas que ses revendications puissent être acceptées parce qu’il sait vaguement qu’elles sont inacceptables, comme la démission d’Emmanuel Macron ou la dissolution de l’Assemblée nationale.

La pureté originelle.

Une fois de plus, la communication prime sur le fond. Les gilets jaunes sont obsédés par la pureté originelle de leur soulèvement. Ils n’appartiennent à aucun parti, s’opposent à toute récupération, n’ont aucun rapport avec les syndicats, sont si hostiles aux institutions que tout ce qui leur rappelle l’ordre établi les fait frémir. L’idée même d’élire des délégués ou des porte-parole (où ? comment ? avec quelles urnes ? dans quelle région,  dans quel département, et comment créer une coordination nationale ?) les rebute.  De sorte que la crédibilité de la discussion à Matignon sera mise en cause, non seulement parce que le chef du gouvernement ne leur annoncera pas l’annulation des hausses de taxes, mais parce qu’il y aura au sein du mouvement des gilets jaunes qui contesteront la démarche même de ceux qui auront poursuivi le dialogue entamé hier avec François de Rugy, ministre de la Transition écologique.

Un coup d’arrêt à la politique du gouvernement.

La simple lucidité conduit donc à se demander si, en dépit de leur immense popularité et du soutien total dont ils bénéficient, il y a un interlocuteur valable chez eux et s’il y en a un au pouvoir puisqu’ils le récusent. Ils ne se retrouvent vraiment que dans l’anarchie et ce qui compte à leurs yeux, c’est de manifester de nouveau après-demain sur les Champs-Elysées. Pour conserver leur indépendance, ils souhaiteraient presque figer le moment, les points de blocage, leur présence sur les lieux stratégiques. Arrêter tout. Ce n’est pas un programme susceptible d’améliorer leur pouvoir d’achat, de même que récuser la politique n’empêche pas d’en faire et qu’un début de réflexion conduit à comprendre que les gilets jaunes n’agiront vraiment que lorsqu’ils auront réinventé le syndicalisme et l’engagement politique.

Si 80 % des Français, comme l’affirment les sondages, soutiennent le mouvement, comment se fait-il que, chaque jour, les effectifs des gilets jaunes en action diminuent, sauf le samedi ? Que vaut l’adhésion d’une telle majorité si bientôt le mouvement s’épuise ? Qu’y a-t-il de pertinent dans un soutien qui, pour le moment en tout cas, reste verbal mais risque de dégénérer si de nouveaux actes de violence sont commis ? Il ne faut minimiser ni la précarité des manifestants, ni leur immense indignation, ni les erreurs du gouvernement : jusqu’à présent, il n’a eu vraiment raison que parce qu’il sortait vainqueur de l’épreuve. La crise actuelle montre que, avec les taxes sur les carburants, il a dépassé les bornes. De toutes parts, on lui conseille de renoncer à ces taxes.  S’il essuie une défaite, même sérieuse, ce n’est pas grave. C’est préférable, en tout cas, à une installation durable de la crise qui le ferait tomber du côté de la répression ou même du renoncement.

RICHARD LISCIA

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Le bras-de-fer

Philippe maintient le cap
(Photo AFP)

Le Premier ministre, Edouard Philippe, a confirmé que la surtaxe sur les carburants prévue par le budget pour le 1er janvier 2019 ne serait pas annulée. Le gouvernement est donc décidé à ne faire aucune concession immédiate et quantifiable aux gilets jaunes, qui, de leur côté, ne désarment pas.

LE STOÏCISME, ou l’entêtement suicidaire, comme on voudra, des pouvoirs publics, est surprenant. Le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, a reçu hier soir deux porte-parole des gilets jaunes. Conversation qui n’a débouché sur aucune des décisions exigées par les manifestants, par exemple une baisse des taxes. M. Philippe a donc réaffirmé ce matin l’intransigeance de son gouvernement. Le mouvement s’essouffle-t-il ? Les gilets jaunes sont moins nombreux, mais ils occupent encore des ronds-points ici et là, bloquent un ou deux dépôts de carburants et promettent un nouveau samedi d’épouvante à Paris, toujours sur les Champs-Elysées. Le gouvernement a la responsabilité de maintenir l’ordre public. Une nouvelle journée de violence et de casse dans la capitale serait insupportable. En conséquence, les autorités politiques ne peuvent pas éviter une répétition du 24 novembre sans prendre de très lourdes mesures de prévention.

Un mouvement divisé.

De son côté, le mouvement des gilets  jaunes continue de souffrir de la multiplicité de ses revendications, de ses contradictions, et d’une représentativité discutable. Il est également divisé, la liste de porte-parole qui a été publiée ayant été aussitôt dénoncée par nombre de manifestants. Quelques gilets jaunes réclament une dissolution de l’Assemblée nationale, ce qui ne déplaît pas à certains commentateurs, enthousiasmés par une crise qu’ils jugent cent fois justifiée sans trop se préoccuper des conséquences si un gouvernement, soudain plongé dans le désarroi, procédait à des élections anticipées. Celles-ci se traduiraient probablement par un effacement de la République en marche et par l’avènement de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, ou des deux. Nous aurions un gouvernement à l’italienne.

Les difficultés de nos concitoyens dont les revenus sont souvent inférieurs au seuil de pauvreté méritent pourtant que le pouvoir leur accorde un intérêt immédiat, qui ne soit pas différé ou atténué par les propos d’Emmanuel Macron sur les maigres résultats de la lutte contre l’effet de serre. On a beaucoup parlé de dialogue de sourds. C’est un cliché qui, cette fois, a le mérite de l’exactitude. D’un côté, un gouvernement engagé dans des projets complexes de long terme, de l’autre, des citoyens malmenés par la mondialisation, par le chômage, par des revenus trop bas et qui se voient écrasés par un foisonnement de mesures budgétaires qu’ils ne comprennent pas.  Il est quelque peu pervers de compenser par des contributions indirectes mais universelles l’impôt sur le revenu (IR) que ne paient pas 52 % des foyers français. Faut-il pour autant que ceux-ci échappent complètement à toute forme d’imposition ? Non, mais tenir compte de leur précarité ne devrait pas être insurmontable.

Deux langages différents.

Le président de la République s’y est engagé dans un discours qui volait au-dessus des têtes de nombre de ses concitoyens. Ils se moquent des déficits et de la dette, ils ne savent pas ce que 57 % du PIB dépensé par l’Etat pour la défense, l’école, la santé et le reste représentent, ils oublient qu’une large partie de la dépense publique est consacrée aux aides sociales, dont ils sont pourtant les bénéficiaires. La colère, naguère, était celle des classes qui paient l’IR, mais aussi les prélèvements obligatoires de toutes sortes redistribués aux démunis. Les gilets jaunes voient seulement qu’ils travaillent sans joindre les deux bouts. Ils exigent, en somme, une hausse de leur pouvoir d’achat. M. Macron dit qu’il entend leurs doléances, qu’il comprend leur exaspération, qu’il est prêt à envisager une taxation moins injuste. Mais aucun président ne peut entrer vraiment dans l’intimité d’un foyer pour en partager les difficultés. Ils lui parlent de leur micro-économie, il ne peut répondre qu’au niveau macro-économique. Le « malentendu », lourd de conséquences néfastes, provient des deux langages différents tenus par le pouvoir et par ses administrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’une revendication relative au pouvoir d’achat se traduise par des actes qui vont contribuer à l’appauvrissement de leurs auteurs.

Une autre aventure ?

La crise a déclenché une tempête où l’effet d’aubaine ainsi accordé aux partis politiques est renforcé par la colère des gilets jaunes et par le soutien de l’opinion, qui ne semble pas, curieusement, consternée par ce qui s’est passé sur les Champs-Elysées, sur les ronds-points et à la Réunion. La violence populaire est acceptée et presque négligée par les commentateurs. Ce qui est en jeu n’est pas le prix de l’essence. Ce n’est même pas le réchauffement climatique, décrit pourtant comme « la fin du monde » par le chef de l’Etat. C’est la réforme, sa dimension et son rythme, toutes choses contestées par ceux dont la vision ne va pas au-delà des « fins de mois ». M. Macron s’est engagé dans son projet avec la foi du charbonnier. A tort ou à raison, il croit devoir le poursuivre sans trop s’inquiéter des cris de douleur poussés par les Français. Il n’y a rien de surprenant dans le fait que la « transformation » du pays crée des souffrances dont les premières victimes sont aussi les gens les plus vulnérables. Mais l’objectif ne sera pas atteint si le pays est plongé dans un si grand trouble qu’il finira par préférer une autre aventure.

RICHARD LISCIA

 

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