Régionales : incohérences

Larcher pèse de tout son poids
(Photo AFP)

Il s’est passé pour les régionales de cette année ce qui s’est produit pour les municipales de l’an dernier. Comment organiser un scrutin pendant une crise de pandémie ? L’exploit de combiner deux incompatibles est hors de portée de l’exécutif, des élus et de la population.

LES HÉSITATIONS du gouvernement ont soulevé le soupçon maladif dont il fait l’objet depuis le début du mandat présidentiel. Il n’a rien à gagner aux régionales et départementales puisqu’il ne réussit à emporter aucune élection intermédiaire. Il serait donc forcément du côté du report. Mais il serait battu de toute façon et tant qu’à être battu, autant que ce soit longtemps avant la présidentielle. Bien entendu, il est incapable de communiquer avec la force vive que sont les élus. Voilà qu’il dément ce procès et s’adresse à tous les maires, lesquels, à 56 %, se prononcent en faveur du maintien des deux tours en juin. On doit en conclure que, coûte que coûte, les régionales auront lieu sans report et que l’on prendra des mesures de protection sanitaire aussi larges que possible. Y compris, pour ajouter un peu de sel sur la plaie, et un peu de désordre à cette vaste pantalonnade, la demande de Jean Castex d’ajourner les deux tours de scrutin aux 20 et 27 juin.

La pose de Larcher.

Si bien que la crise semble se dénouer. Le Premier ministre, Jean Castex, défendra aujourd’hui devant l’Assemble nationale et demain devant le Sénat, le principe du maintien du scrutin. Il ne fait plus de doute que ce maintien est acquis. En y réfléchissant, on comprend mal d’où est né ce nouveau malaise, sinon des complaintes toujours excessives et électoralistes de la droite. Gérard Larcher en avait fait son pont d’Arcole. Si les régionales sont reportées, je demanderai au Conseil constitutionnel d’invalider ce choix, a-t-il affirmé avec tout le poids qu’il est capable de donner à ses propos. Tout de suite, les grands mots. Cette peine lui sera épargnée. La question du report décrit, en quelque sorte, le chaos institutionnel où la pandémie nous a tous plongés. Une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. La droite est divisée, la gauche aussi. Il n’existe aucun support idéologique, dans aucun camp, pour se dire pour ou contre le report. Comme d’habitude, c’est seulement une façon de tirer profit de la pandémie qui, entre autres dommages, entre en collision avec le calendrier électoral.

Cet homme-là ne sait rien faire.

Vous aurez probablement remarqué que le président de la République, en vertu d’une tradition désormais bien ancrée, reçoit une volée de bois vert. Tollé s’il songe à reporter le scrutin, tollé s’il change d’avis. Tollé parce qu’il ignore les maires, tollé parce qu’il les consulte. Cet homme là ne sait rien faire, même quand il se rend aux arguments des oppositions. Il a rejoué les municipales de l’an dernier. Il voulait les reporter, on l’a supplié de n’en rien faire, il les a confirmées et le premier tour n’était pas fini que ceux-là même qui exigeaient le maintien du scrutin suppliaient littéralement le président de reporter le second tour. Le problème vient que les électeurs s’abstiennent souvent si le seul fait de se rendre dans un bureau de vote les expose à la contagion. Cela se traduit par une participation dérisoire qui décrédibilise la démocratie. Je signale, à tout hasard, qu’un pic de pandémie n’a pas empêché 150 millions d’Américains de voter l’an dernier. On peut tout faire si on coopère au lieu de se chamailler, mais il est vrai que l’organisation des scrutins aux États-Unis est décentralisée, ce qui n’est pas le cas dans la France jacobine.

Le coup de Baroin.

À ce chaos s’ajoute une circonstance cocasse : nombre d’élus de LR (Les Républicains) se sont plaints non de Macron, mais de François Baroin, l’ex-candidat à la magistrature suprême et actuel président de l’Association des maires de France (AMF). Ils voulaient le consulter, il était injoignable. M. Baroin sait qu’il ferait un bon candidat de la droite, mais il ne veut plus en entendre parler et va jusqu’à refuser de mettre un doigt dans l’engrenage. Il n’a peut-être pas tort car, aujourd’hui, si vous êtes vacciné (ce qui ne doit pas être son cas), cela suffit à votre bonheur. Macron devrait l’appeler et lui demander s’il n’a pas un job pour lui. « Comment, s’écrierait-il, vous, le président de la République ? » Oui, lui. Lui qui a obtenu le mandat le plus dur, le plus généreux en camouflets, en défaites, en sarcasmes, en quolibets, de la Cinquième République. Lui à qui la vaccination permettrait de retourner au théâtre et à la Rotonde. Lui, Jupiter malheureux qui n’a pas obtenu de ses concitoyens le moindre signe public de respect depuis juin 2017. Il était sûrement mieux au ministère de l’Économie.

RICHARD LISCIA

 

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Une histoire d’amour

En 2007
(Photo AFP)

On pourrait dire que la mort de Philip, fût-il prince consort, à 99 ans, est davantage une fin de vie qu’un malheur national. On pourrait dire que cette disparition n’aura pas une influence durable sur l’évolution du Royaume-Uni, en dépit des grandes qualités personnelles du décédé et de ses hauts faits d’armes pendant la Seconde guerre mondiale, ni qu’elle ne perturbera pas cette grande nation. On pourrait… Et cependant.

C’EST justement parce que le mariage entre Elizabeth II et le prince Philip a duré 73 ans qu’il mérite l’admiration que l’on réserve aux couples ordinaires dont rien ne peut briser le lien, ni l’habitude qui engendre quelquefois l’ennui, ni l’usure qui finit par lasser l’amour. Elizabeth a dit quelque chose de simple et émouvant : « Il me manque ». Ils ne se sont jamais lassés l’un de l’autre. Ils sont, en quelque sorte, nés au moment de leur mariage en 1947. Ils n’ont jamais regardé d’autre horizon que celui vers lequel convergeaient leurs deux regards. Ils ont traversé cent crises, depuis les frasques de Margaret jusqu’à la mort de Diana. La reine a toujours tenu et pour une excellente raison : elle avait, auprès d’elle, la chaleur et la force de son époux.

Le ressort des âmes.

Le faste et la pompe de la monarchie masquent les sentiments les plus authentiques, les plus profonds, le ressort des âmes. Ils se sont aimés passionnément très jeunes, ils ont pris à bras-le-corps ces coups que leur infligeaient des événements historiques auxquels ils avaient le devoir de résister les premiers. Il s’agit d’un couple de résistants menacés souvent par des dangers indescriptibles, auxquels ils ont opposé cette force inouïe, mais indécelable, qu’est l’amour. L’hommage qu’il faut leur rendre n’a rien à voir avec leur puissance, ni même avec l’extraordinaire courage dont ils ont fait preuve à chaque crise. Il doit être rendu à un couple exemplaire dont le plus grand triomphe aura été la longévité. Aussi bien, ce deuil et ce chagrin où est plongée une toute jeune veuve de 94 ans, rappelle son âge, envoie le signe avant-coureur d’une fin de parcours. Il lui manque et elle manquera à son peuple le moment venu.

Le pouvoir, on s’en moque.

On se souviendra d’elle non pour son rôle historique, mais parce qu’elle a été une épouse irremplaçable. Non à cause de son rayonnement indiscutable (la reine ne pleure pas la mort de Diana ? Mais oui, elle la pleure dans son cœur), mais plutôt parce qu’elle avait un cœur de jeune fille quand elle a épousé son bel officier er qu’elle a gardé pour lui les sentiments qu’elle nourrissait il y a trois quarts de siècle. C’est une histoire d’amour tout simplement, de celles dont le cinéma a fait son miel, en mêlant adroitement l’alliance entre le pouvoir et l’amour, mais le pouvoir, on s’en moque. Ce qui compte, en définitive, c’est la longue passion qui a uni cet homme et cette femme et nous rappelle que, s’il est facile de divorcer, il est infiniment difficile de rester ensemble si longtemps, en dépit des crises politiques, des tempêtes familiales, de toutes ces querelles qui, au fond, les rendaient encore plus humains et pas vraiment royaux, au sens que, sous le vernis de l’indispensable protocole, on devinait la vigueur de leur union.

Je n’aurais pas su rendre compte de la disparition du prince avec un langage politique. Il me manque, dit Elizabeth et, dans ce simple mot, prononcé quelques heures à peine après la mort de son prince, il y a toute la tristesse du monde, tout le chagrin d’une femme, tout le deuil d’une reine. Ce long mariage aura été un pied-de-nez au temps. C’est tellement vrai que ce qu’on ne croit jamais leur arrivera peut-être : de se retrouver ensemble pour l’éternité.

RICHARD LISCIA

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L’ENA est morte, vive l’ENA !

Macron : une suppression en trompe l’oeil
(Photo AFP)

C’est une surprise : le président de la République avait annoncé en 2019 qu’il supprimerait l’ENA, mais le projet semblait avoir été abandonné. Eh bien non, il a confirmé hier la disparition de la mythique école, si controversée.

POURQUOI le fait-il ? Parce qu’il veut donner, à un an de l’élection présidentielle, un gage à tous ceux qui militent contre les inégalités et voient en l’ENA la machine à produire des élites : celles-ci non seulement auront le pouvoir et le salaire qui va avec, mais seront indéboulonnables. Créée par le général de Gaulle en 1945, l’ENA a donné de hauts fonctionnaires, des élus, des présidents, des Premiers ministres. Qu’on l’admette ou non, c’et une pépinière de talents. On peut toujours dire que la France est mal gérée depuis 75 ans, il est impossible de le démontrer. L’intention d’Emmanuel Macron est peut-être d’ouvrir l’accueil à des éléments moins favorisés de la société. Sur ce point, la rigueur du concours qui limite à 40 le nombre de reçus, ne permet pas d’envoyer à l’ENA beaucoup de jeunes gens issus de la classe pauvre.

Un débat national.

Mais Macron s’y résout aujourd’hui pour des raisons strictement électorales : il envoie un signal aux électeurs de gauche, qui ne votent guère pour lui, en leur faisant miroiter une décision inspirée par la générosité. Quoi qu’il en soit, certains le soutiennent, d’autres le désapprouvent avec le ressentiment devenu habituel. Il serait surprenant que la suppression de l’ENA lui apporte des suffrages. En revanche, elle nous promet un débat si intense que le président rencontrera de nombreuses difficultés sur la voie d’une loi pour l’imposer.

Sur le fond, c’est-à-dire l’utilité de l’ENA pour la Nation, il me semble qu’elle a fait ses preuves. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un ancien énarque veuille en finir avec elle alors qu’il pourrait se glorifier d’en être un des anciens. Il y a, dans l’esprit populaire, une confusion entre les connaissances à réunir pour exercer le pouvoir et l’exercice lui-même. Un peu comme les sophistes, les gens finissent par se dire que les énarques sont les privilégiés de la République, au même titre que la nomenklatura soviétique, ce qui correspond a une erreur d’analyse. Ils sont peut-être des privilégiés, de sorte qu’une réforme de l’ENA (d’ailleurs amorcée par une aide de l’État à quelques candidats) est sûrement utile, mais on ne voit pas pourquoi il faut pour autant l’abolir : ne me dites pas qu’un rappeur de Saint-Denis a une vocation irrésistible à devenir un conseiller d’État.

De bons fonctionnaires. 

Commençons par situer exactement le privilège : tous les énarques ne finissent pas président et certains présidents s’en sont très bien passés. Les élèves sortis des grandes écoles n’ont d’ailleurs pas pour habitude de porter leur diplôme en bandoulière. L’ENA est une formation qui va jusqu’à allier, chez l’élève, le savoir indispensable et la maîtrise de ses nerfs. Livré à la vie publique, il a un comportement exemplaire, sauf lorsqu’il se laisse submerger par l’hubris. Demandons-nous ensuite par quoi l’ENA va être remplacée. D’abord les candidats à l’ENA passeront de toute façon un concours à une autre école portant un autre nom ; ensuite ils auront pour professeurs ceux de l’ENA ; enfin, l’État n’aura d’autre choix que d’aller chercher quelques têtes bien faites pour peupler le Conseil d’État, le Conseil constitutionnel et, au-delà les postes ministériels.

En d’autres termes, l’ENA est morte, vive l’ENA ! On nous la baille belle avec une suppression en trompe-l’œil. L’ENA n’est pas venue au monde parce qu’elle ne servait à rien. Il y a, dans les pays comparables au nôtre, des institutions qui forment les élèves à la gestion du pays, comme chez nous. L’ENA va changer de nom, elle va être réformée, elle sera accessible à plus de déshérités, mais elle poursuivra sa route.

RICHARD LISCIA

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Le goujat d’Ankara

Ursula von der Leyen
(Photo AFP)

Recevant le président du Conseil européen, Charles Michel et la présidente de la Commission de Bruxelles, Ursula van der Leyen, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a placé Mme van der Leyen sur un siège disposé à l’écart. Un tollé dans les instances européennes de Bruxelles. 

LES DEUX hauts représentants de l’Europe s’étaient rendus à Ankara pour demander à Erdogan des explications sur le retrait de la Turquie de la Convention internationale d’Istanbul consacrée au droit international des femmes. On peut se demander si le piège ainsi tendu à Ursula van der Leyen n’a pas été conçu par la diplomatie turque pour trancher le débat avant même le début de la conversation. Ce faisant, Erdogan s’est conduit comme un homme vulgaire ou un malappris qui continue à mépriser les femmes, malgré le mouvement mondial qui se dessine en leur faveur.

Les mauvaises manières de la diplomatie turque.

Maître chez lui, M. Erdogan a cru bon d’infliger une humiliation à la présidente de la Commission qui, après un instant d’hésitation, s’est assise à l’écart, ce qui ne l’a pas empêchée de défendre la Convention pour les femmes avec opiniâtreté. Les mauvaises manières étant devenues la marque de fabrique de la diplomatie turque, peut-être ne faut-il pas s’indigner des abus commis par le potentat, qui ne commet jamais d’erreur mais multiplie les gaffes délibérées, avec une ignorance des règles diplomatiques, toutes remplacées par le fait accompli. On ne dissertera jamais assez sur le comportement d’un chef d’État, par ailleurs assailli par de graves problèmes nationaux et par la chute de la livre, qui s’efforce de chevaucher la crête, toujours utile, du nationalisme, aggravé par une politique de force dont il n’a pas réellement les moyens. Il a voulu informer indirectement von der Leyen que son pays ne réintègrerait pas la Convention.

Charles Michel : une forme de lâcheté ?

Mais si on déplore la goujaterie du président turc, on s’indigne encore plus fort des accommodements de Charles Michel qui aurait dû avoir l’élégant réflexe de donner son siège à sa collègue, ce qu’il n’a pas fait, s’asseyant confortablement sur le sofa à deux places et étendant ses jambes pour se relaxer. Tous les personnels européens ont réagi avec vigueur. Il s’est excusé du bout des lèvres, constatant simplement que la rencontre n’a pas été inutile. Rien de plus dangereux pour l’Europe de prendre de tels compromis avec une démocratie vidée du droit et décidée à imposer son modèle à une Europe à la porte de laquelle elle n’a jamais cessé de frapper.

Les femmes ? Jamais !

Dans toute politique, l’important est le symbole. M. Erdogan en joue fort bien, adressant au peuple turc un message en vertu duquel jamais une femme, fût-elle qualifiée, ne changera les projets d’un Turc borné. C’est peut-être judicieux sur le plan tactique, c’est désastreux sur celui des intérêts bien compris de la Turquie, qui n’a jamais eu autant besoin de l’aide technologique et financière des Européens. On ne reviendra pas ici sur le nombre élevé des fariboles erdoganiennes, la manipulation des préparatifs électoraux, la persécution des Kurdes et des Turcs qui les soutiennent, les interventions multiples en Arménie, en Libye, en Méditerranée, en Syrie ou des milices déchaînées tirent sur tout ce qui bouge, l’armée turque ou ses affidés conduisant des guerres faites  de massacres de femmes, d’enfants et de vieillards.

Arrogance sans limites.

On notera qu’en dépit d’une couverture complète de l’incident diplomatique, les peuples européens n’ont même pas froncé le sourcil, un peu comme si les déboires de leurs représentants face à Erdogan n’avaient pas la moindre importance. Les nombreuses associations qui s’égosillent dans des manifestations en France auraient une conduite plus judicieuse si elles s’en prenaient à l’homme d’Europe qui affiche son mépris, sa haine et sa peur des femmes, en abolissant un texte qui fut signé, coïncidence étonnante,  à Istambul. Il ne faut rien attendre de cet individu mû par la haine, déconcerté par une perte sensible de popularité, qui détourne son budget vers les conquêtes militaires au détriment d’un peuple besogneux et dont le niveau de vie ne cesse de baisser. Son arrogance n’a pas de limites. Il fait comme si la Turquie était une grande puissance, capable de projeter à l’étranger des opérations militaires susceptibles de modifier les équilibres géographiques.

Il est temps de lui tenir la dragée haute et de lui imposer des sanctions économiques et commerciales, il est temps que l’Europe reste sur son quant-à-soi et défende avec ardeur les valeurs de la démocratie parlementaire, sans craindre les risques qui seront pris de la sorte. Erdogan est capricieux, mais il ressemble à ses maîtres, Poutine et Xi. Ils ne comprennent que le langage de la force, cette force que les Européens, sous la houlette de moins en moins assurée de la chancelière Angela Merkel, cherche à retenir au profit d’une diplomatie plus sereine. À force de rester sereins, nous finirons par aller chercher ordres et projets  chez les fossoyeurs de la démocratie.

RICHARD LISCIA

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Libérez Navalny !

Cet homme est dangereux
(Photo AFP)

Sans doute irrité par les remarques de Joe Biden, qui a admis récemment que le président russe était un « tueur », Vladimir Poutine a décidé de relancer les tensions avec l’Occident en se livrant à une série de provocations.

POUTINE se prend sans nul doute pour un meneur d’hommes, un cavalier chevauchant torse nu sur sa monture, une référence positive pour nombre de ses concitoyens, mais il construit sa démarche politique autour des principes soviétiques. Il a réinventé le Goulag, l’assassinat par procuration, l’exaltation du nationalisme propre à faire des Russes de la chair à canon, l’expansionnisme territorial alors qu’il ne sait pas gérer son pays, le dénigrement de la démocratie, alors que son système autocratique n’a pas fait ses preuves. Il fait abattre ses opposants, comme Boris Nemtsov, en plein jour à deux pas du Kremlin ou la journaliste Anna Politovskaïa, assassinée un jour de juin 2006 dans sa cage d’escalier. Il ne sait plus comment se débarrasser d’Alexei Navalny, son opposant le plus puissant actuellement, l’homme incroyable qui a fait l’objet d’une tentative d’empoisonnement, y a survécu dans un hôpital allemand et n’a pensé qu’à rentrer à Moscou où il a été arrêté, jugé et envoyé dans un camp de travaux forcés.

Tueur et voyou.

Poutine se moque des réactions hostiles de l’Amérique et de l’Europe, qui ne parviennent pas jusqu’aux oreilles russes. Il a pleinement justifié la remarque de Biden en massant des troupes à la frontière du Donbass, cette partie de l’Ukraine occupée par des séparatistes ukrainiens et où les combats ont repris, faisant des morts dans les deux camps.Bien entendu, depuis 2014, la Crimée a été réintégrée dans le territoire russe et, pour le réaffirmer, elle a été reliée à la Russie par un pont flambant neuf. D’aucuns se rassurent en rappelant que la Crimée a été donnée à l’Ukraine par Khrouchtchev au terme d’une soirée alcoolisée, mais le tableau général des conquêtes de Poutine, qui crée des milices et occupe militairement des territoires, par exemple en Géorgie, et songe à avaler la Biélorussie, indique qu’il ne lâchera rien, qu’il tire avant de négocier et dont la mauvaise réputation, non seulement de tueur mais aussi de voyou, lui est parfaitement indifférente.

Rapprochement avec la Chine.

Biden et son équipe ont décidé de ne rien céder aux manœuvres militaro-diplomatiques de Moscou, pas plus d’ailleurs qu’à celles de la Chine. C’est une autre chose que Poutine a réinventée : la guerre froide. Il ne s’agit plus, cette fois, d’une guerre idéologique, communisme contre capitalisme, mais d’une bataille de grignotage : le maître du Kremlin avance des pions, et si la riposte occidentale n’est pas convaincante, il continue de progresser. Il vient à peine d’obtenir un vote qui lui permet de rester président jusqu’en 2036, une folie dictatoriale résultant de sa conviction qu’il ne peut exister de meilleur président que lui. Poutine est dangereux pour son pays et son peuple, il l’est pour le monde entier. Le rapprochement entre Moscou et Pékin n’est que la collusion aléatoire et peut-être éphémère entre deux autocraties qui n’ont en commun que les privations de libertés dont leurs peuples sont affectés. Ces deux immenses pays s’efforcent, par des manœuvre militaires qui sont autant de provocations, d’intimider l’OTAN et les pays de l’Asie du sud-est. Bref, une politique de force.

Navalny lui fait peur.

C’est pourquoi le combat pour la survie d’Alexei Navalny doit être une priorité occidentale. Certes, Américains et Européens ont dénoncé l’atteinte grave aux droits de l’homme. Certes, Poutine n’ose plus tuer Navalny dans sa cellule. Mais il le hait moins qu’il n’en a peur. Il craint que la dissidence russe se renforce et finisse par mettre à bas le système artificiel qu’il a mis en place. Remettre Navalny en liberté sous la pression occidentale reviendrait à faire preuve de compassion, ce qui ne conviendrait guère à ce maître du cynisme. Le tuer sous les yeux du monde indigné coûterait à la Russie de nouvelles sanctions économiques. Ce qui est sûr, c’est qu’Américains et Européens doivent renoncer à toute politique d’apaisement. Ils doivent réclamer la libération de Navalny comme un geste de conciliation capable de déclencher des négociations plus sereines et à l’abri de toute accusation d’ingérence. Car l’autre argument de Poutine, c’est que la Russie est isolée, diffamée, menacée alors que, en réalité elle menace et diffame les adversaires qu’elles a désignés. Cet homme est l’un des plus dangereux leaders de la planète et il a le culot de se présenter en victime. En 1989, le président Ronald Reagan s’écriait : »Mr Gorbatchev, tear that wall ! », (« M. Gorbatchev, abattez ce mur ! »), en référence au mur de Berlin dont, quelques mois plus tard, les Allemands de l’Est se chargèrent. Aujourd’hui, Biden peut dire à Poutine : « Mr Putin, free Alexei Navalny ! ».

RICHARD LISCIA

 

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Vaccin : l’accélération

Macron seul contre tous
(Photo AFP)

Mercredi dernier, le président de la République a fait une série de promesses, dont l’accélération de la campagne vaccinale, qu’il tient cette semaine, en ouvrant des centres nouveaux, en recourant aux soignants retraités et en mettant l’armée à contribution.

LE PREMIER ministre, Jean Castex, est allé jeudi dernier porter la bonne parole gouvernementale à la représentation nationale. L’opposition s’étranglait de colère, notamment sur la base d’un argument éternel : elle n’a pas été consultée avant l’annonce de ses décisions. M. Castex pouvait répondre qu’il était en train de faire ce qu’elle exigeait. Il n’a pas caché que, dans la vigueur de l’ire des élus, il voyait davantage une manœuvre de type électoral que la sincérité de l’émotion. Il aurait pu également dénoncer, dans les attitudes de quelques-uns des ténors de l’opposition, une hypocrisie excessive : ceux qui auraient le confinement en horreur parce qu’ils estiment que le peuple est saturé se sont sentis trahis pendant que d’autres exploitaient le filon inverse : le confinement n’en est pas un.

Le retour au franc.

Cela doit faire des semaines que nous sommes quelques-uns à dire que le salut de nation repose moins sur le confinement que l’élargissement et l’accélération de la campagne vaccinale. Sur ce plan, le gouvernement n’est pas en reste qui multiplie l’offre vaccinale : plusieurs types de vaccin, des millions de doses qui arrivent et, à ce train, on peut espérer qu’une bonne partie de la population sur immunisée à la fin de l’été. Ce sera l’ultime riposte de l’exécutif à ceux qui tentent de le coincer dans la nasse. Ils se sont mis dans ce camp peu enviable où, pour que Macron perde, il faut que les Français souffrent plus longtemps. Ils dénoncent une gouvernance alors que les Républicains sont les héritiers du gaullisme, celui-là même qui a conçu le système et la Constitution de l’actuelle République. Au moins l’extrême droite et l’extrême gauche ne cachent-elles pas leur jeu : à leur programme, la Sixième République, le recours vaccin russe, le retour au franc, et l’exaltation de Cuba et du régime vénézuélien.

2022 n’est pas 2017.

Sur la base de leur délire, ils croient, en dépit de tout ce que disent les enquêtes d’opinion, qu’ils peuvent accéder au pouvoir, empêcher Macron avant le premier tour ou l’éliminer avant le second. Ils voient en lui un second Hollande, l’homme qui a renoncé avant la campagne électorale de 2017. Ils décrivent la République en marche comme un mouvement qui perd tous les jours des plumes à mesure qu’il marche. Ils soulignent l’isolement d’Emmanuel Macron. C’est pourtant l’homme qui a prouvé sa capacité à rassembler le peuple en 2017, sur son nom, dont la notoriété était à peu près nulle. C’est aussi celui qui, tirant de la Constitution ce qu’elle a pour lui de profitable, accepte d’aller à peu près seul à la bataille. C’est celui dont la cote de popularité aujourd’hui est le double de celle de Hollande et de celle de Sarkozy à la même époque de leur mandat.

Rêves et cauchemars.

Dans cette capacité partagée entre la gauche et la droite de rêver à un avenir déconnecté du présent, il y a surtout ce trait qu’elles partagent et qui consiste à croire que l’on peut l’emporter sans programme, sans unité, sans homme- ou femme-lige. Jean-Luc Mélenchon, s’il est élu président de la République, s’empressera de dissoudre l’Assemblée et de faire élire une Constituante qui rédigera une Loi fondamentale bien différente. Tout est possible dans un cauchemar : c’est la seule réalité vécue que l’on trouve dans ses rêves. La gauche rêve d’unité, la droite rêve de son passé perdu, l’extrême droite est convaincue qu’elle a crevé le plafond de verre, les Verts confondent élections locales et nationales, l’extrême gauche croient, comme M. Mélenchon l’a dit avec pertes et fracas, qu’il représente à lui seul la République.

Le modèle anglais.

On peut haïr le président et l’on ne s’en prive pas. Mais pour mieux détester, on n’a pas besoin d’en aimer d’autres. Quoi que vous entendiez sur les ondes, la France n’est pas le pays le plus meurtri par le Covid ; les erreurs commises ici ont été aussi commises ailleurs ; les tâtonnements de la vaccination sont surtout ceux de l’Europe. Et quand la France aura été immunisée (avant la fin de l’année), les oppositions politiques auront perdu leur principal argument. Bonne chance à tous ceux qui feront campagne sur le modèle anglais, contre l’Europe et l’euro et contre les mesures de défense que les démocraties du Vieux-Monde doivent prendre pour se protéger contre la Chine et la Russie, États totalitaires. Arrêtez de nous faire croire que Macron nous prive de nos libertés parce qu’il nous demande de porter un masque ; réfléchissez à ce qu’est une vraie privation de liberté, en pensant à Alexei Navalny, aux Ouïgours, à Hong Kong, à la Biélorussie, à l’Iran, à la Syrie, à l’Arabie et j’en passe. Je souhaite aux opposants professionnels de trouver la lumière dans l’obscur siège de leur pensée.

RICHARD LISCIA

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Un Édouard bien singulier

Édouard Philippe
(Photo AFP)

Avec son ami Gilles Boyer, Édouard Philippe publie un livre intitulé « Impressions et lignes claires » (1) qui offre un large horizon sur sa conception de la politique, sans toutefois apporter la moindre révélation sur les trois ans qu’il a passés à Matignon.

« LE POINT » publie pour sa part quelques extraits de l’ouvrage et un très long entretien avec l’ancien Premier ministre. Pour les déclarations « off » et les querelles entre Matignon et l’Élysée, il faudra repasser. M. Philippe confirme que, en ces temps de vulgarité, il est au-dessus du menu fretin quand il s’agit de l’éthique et de la dignité. Ce livre est-il le signe avant-coureur d’une candidature à la présidence de la République en 2022 ? Édouard Philippe a toujours dit le contraire et le confirme dans l’entretien avec « Le Point ». Mais alors, de quoi son livre, écrit en collaboration avec l’ami Gilles Boyer, est-il le nom ? Ce n’est pas un programme, ni une profession de foi, ni l’esquisse de ce que serait son genre de présidence. C’est un instrument qui lui permet de dire qui il est, cet  homme politique qui, à 53 % d’opinions favorables, est le plus populaire de France et, en somme, de nous expliquer son succès par ce qu’il est personnellement.

Le clivage gauche-droite est obsolète.

On n’est pas surpris par ses déclarations toujours franches et sincères, par l’immense liberté de ce politicien qui se reconnaît non seulement dans l’exercice du pouvoir, mais aussi dans le peuple qu’il a eu à gérer. Il rappelle à ce propos ses humbles origines, mais ce qui fait le sel de son discours, c’est sa modestie qui va si bien à son air bonhomme et qui a tellement plu aux Français quand il a leur dit « ce qu’il savait  et ce qu’il ne savait pas ». Un politicien qui reconnaît qu’il ne sait pas tout dans un monde où il est désormais impossible de tout savoir et qui certes, agit en fonction de son talent, mais reconnaît publiquement les incertitudes liées à sa fonction. On comprend aussi les atomes crochus qu’il avait avec Emmanuel Macron, car il est profondément convaincu que le clivage gauche droite n’est plus de ce temps et qu’il faut le transcender.

Pas (encore) candidat.

Les raisons de sa rupture avec le président restent mystérieuses. On y a vu le jeu naturel du couple exécutif. Mais était-ce bien nécessaire quand les deux hommes partageaient autant d’idées ? En tout cas, ce n’est pas le juppéiste qu’est Édouard Philippe qui, aujourd’hui, se serait indigné du virage à droite du chef de l’État. Mais il restera à jamais, pour l’histoire, si elle s’intéresse aux événements transitoires, celui qui, peut-être, aurait mieux géré la crise sanitaire. Il ressort du livre et de l’entretien que, si vous voulez un chef d’État qui, malgré sa haute taille, se met au niveau de son peuple, c’est lui qu’il serait souhaitable de choisir. Il ne faut considérer le livre ni comme un coup d’envoi de sa candidature, ni comme un règlement de comptes avec Macron (il en est loin) ni même comme un ouvrage pour vous divertir en vous révélant les secrets de Matignon.

Un honnête homme.

En revanche, c’est un long coup de projecteur sur l’exercice du pouvoir en France, qui apporte beaucoup plus d’inquiétude, et même de peur, que de bonheur. L’exécutif a d’immenses responsabilités et les événements les plus anodins, comme un avion qui survole bizarrement notre territoire, pourrait bien nous être hostile et alors que faut-il faire pour le neutraliser ? Ce qui a plu au peuple dans les premiers mois de Philippe à Matignon, c’est sa timidité, son sens de la nuance, sa manière de relativiser les choses, sa riposte maîtrisée et éloquente aux élus de l’opposition qui éructaient contre lui. C’est la façon d’être du boxeur qui apprend la modestie en prenant des coups. C’est l’homme auquel le pouvoir ne donne aucune forme d’« hubris ». Il dit : « J’aime être aux manettes », ce qui a fait le titre de couverture du « Point ». Mais il connaît très exactement le prix de ce privilège.

Je crois qu’Édouard Philippe a les qualités de l’honnête homme. Que Macron a commis une erreur stratégique, non pas que son ancien Premier ministre se présentera contre lui, mais qu’il aurait mieux géré que Macron lui-même la crise sanitaire et qu’il aurait renforcé l’autorité du président de la République, aujourd’hui largement endommagée. Il était maire du Havre, et inconnu parfait. Il est revenu au Havre en tant qu’homme le plus populaire de France. Il est en réserve de la République. Quand il sera candidat, personne n’osera l’appeler Jupiter.

RICHARD LISCIA

(1) Éditions JC Lattès. 378 pages, 21,90 euros. En librairie le 7 avril.

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La dédramatisation

Macron hier
(Photo AFP)

En 24 minutes, Emmanuel Macron a annoncé diverses mesures nouvelles, mais moins drastiques que prévu, qui lui permettent de se tenir à l’écart de toute auto-flagellation. Il s’est contenté de reconnaître que son gouvernement a commis des erreurs mais que, grâce à l’expérience, il s’est amélioré.

LA MESURE la plus importante, c’est la fermeture des écoles et lycées pendant quatre semaines, ce qui est diamétralement opposé au credo du pouvoir, à savoir qu’elles devaient rester ouvertes. L’extension des mesures de restriction précédentes a été étendue à l’ensemble du territoire. Les déplacements seront limités à 10 kilomètres, avec de possibles dérogations. Ces décisions ne seront ni trop contraignantes ni suivies d’effets spectaculaires. Olivier Véran, le ministre de la Santé a déjà annoncé que le pic de la pandémie serait atteint dans les jours qui suivent. Le gouvernement a préféré peaufiner son dispositif à un chamboulement complet de la façon dont nous vivons aujourd’hui. D’aucuns l’en remercieront, d’autres le critiqueront. Mais dans tout ce qui a été décidé depuis le début de l’année, il est clair que les pouvoirs publics comptent essentiellement sur la vaccination, celle qui a fait des miracles en Israël, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, mais dont l’OMS a cru bon de dire qu’elle est trop lente en Europe.

Cinq mille lits supplémentaires. 

Le président de la République est un bon orateur. Ses discours rassemblent une vaste audience. Il a une politique anti-virus affirmée, née, au fond, d’un début de remise en cause du principe de précaution. On l’a accusé à plusieurs reprises depuis janvier de prendre des paris risqués et on n’est pas loin de dire qu’il « a tué des gens », ce qui revient à lui faire un ignoble procès. Il ne s’est pas prononcé sur le report de nombreuses opérations dans les hôpitaux, mais a indiqué que grâce au rappel des soignants, médecins et infirmiers retraités, la France serait capable d’ouvrir quelque cinq mille lits de réanimation supplémentaires. Le transport de malades graves d’une région à l’autre deviendra obligatoire alors qu’il fallait auparavant le consentement des familles. Bref, pour la période qui nous sépare d’une campagne vaccinale plus large, le combat contre le virus se fera au corps-à-corps et non au moyen d’une bombe atomique.

Contre la bureaucratie et la médecine.

L’appel à la bonne volonté de tous les Français, la modestie du propos, la réponse aux questions que soulève la stratégie présidentielle, il y avait tout cela dans le discours.  M. Macron n’a pas laissé transparaître le souci que lui causent des attaques multiples, incessantes et venimeuses. Mais il a tout fait pour mettre un terme à la déprime des Français. Il a en quelque sorte juré qu’il n’abandonnera à son sort aucun de ses concitoyens. Les soignants résisteront, les lits de réanimation se multiplieront et enfin des millions de doses de vaccin arriveront en France en avril. Le président ne s’est pas seulement heurté à la bonne guéguerre de mots avec l’opposition. Il a dû se colleter la procrastination d’une bureaucratie tentaculaire qui ne croit jamais que les ordres du président l’engagent et d’un conseil scientifique qui s’est dressé contre sa décision de ne pas confiner en janvier dernier. Là-dessus, une centaine de médecins publient une tribune pour dénoncer la politique anti-pandémie du président et réclament un reconfinement total, avec des mots qui, s’ils avaient été lus par la France entière, l’auraient plongée dans l’épouvante. « Diffamez, diffamez, il en restera toujours quelque chose ».

Introuvable unité nationale.

La vérité est qu’il existe un État sanitaire dans l’État, donc un pouvoir parallèle dont la loyauté à l’Élysée n’est pas acquise ; qu’il y a un chemin secret et pervers pour dire du mal du pouvoir, y compris dans la majorité. Des ministres préférant l’anonymat à la sincérité et au risque émaillent de leurs propos les articles des journaux décrivant une réalité plus tragique qu’elle ne l’est en réalité. Des opposants, découvrant que même les amis du chef de l’État se montrent sceptiques, redoublent leurs assauts contre Macron. Dans la lenteur des rouages de la bureaucratie, dans la perversité politique des attaques, dans la permanence d’une crise où l’inquiétude est logique mais la panique excessive, Macron, si on l’écoute, est rassurant. Il mesure aujourd’hui sa solitude, car, même au sein du pouvoir, il n’a pas que des amis. Certes, le risque immense de chacun des choix du président explique que des conflits apparaissent de toutes parts chez les médecins, chez les enseignants, dans les oppositions, dans la majorité. Macron fait appel à tous les Français pour qu’ils respectent les gestes barrières. Il parle d’unité nationale. L’un des effets indésirables de la pandémie, c’est l’indiscipline des Français et des corps constitués.

RICHARD LISCIA

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Birmanie : répression à tout va

Une victime parmi tant d’autres
(Photo AFP)

Quand des généraux prennent le pouvoir, ils ne connaissent que le langage de la force. La crise birmane, avec la dislocation du pays et la répression aveugle de la junte militaire qui tire sur tout ce qui bouge, n’est que le théâtre routinier d’une insurrection proche de la guerre civile.

COMME NOUS SOMMES meurtris par un virus tenace qui sème la peur sinon l’épouvante, la disponibilité de notre esprit pour la compassion envers un peuple lointain mais en proie à une crise historique est à peu près nulle. Pourtant, on ne peut pas rester silencieux devant les méthodes de la junte, qui a le comportement d’individus totalement hostiles au partage du pouvoir avec des civils. L’un des avocats d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix, qui a tenté de faire un bout de chemin avec les militaires, mais s’est retrouvée en prison sous un prétexte fallacieux, nous informe qu’elle va bien, Dieu merci. Mais son pays va très mal.

Deux atouts.

La junte a en effet sous-estimé la confiance ardente du peuple envers la démocratie. Les Birmans ont cru dans le scrutin qui a fait gagner le parti d’Aung San Suu Kyi à une très large majorité et ils étaient prêts à être gouvernés par des civils. Les généraux birmans ont traité le vote par ce mépris pour la démocratie parlementaire qui les caractérise. Ils ont rejeté les résultats du vote et mis Aung San Suu Kyi dans une cellule. Elle paie ainsi une forme de naïveté qui l’a conduite à tenter de miner de l’intérieur l’organisation de la junte. Il n’existe pas de meilleure preuve de la faiblesse intrinsèque des généraux que le tir à vue sur la foule à balles réelles. Qui se ressemble s’assemble. La dictature militaire dispose de deux atouts, la Chine et la Russie qui ne cessent pas de lui vendre des armes, indifférentes qu’elles sont aux conséquences d’une répression atroce.

Tuer le peuple pour gouverner.

Il y a des centaines de morts, des civils, des femmes et des enfants. On a pu voir les images de ces massacres sur les videos retransmises par les chaînes de la télévision. C’est le syndrome autocratique qui dicte la répression : d’abord tuer le peuple. Mais quel peuple ?  Les Birmans sont divisés en plusieurs ethnies qui, chacune, a ses propres revendications dans une société pleine d’inégalités et de préjugés. La simple vérité est que la junte a déclenché une crise qui a mis le pays en miettes et, dans chaque région, les dissidents organisent des milices armées. Pour les militaires, il ne suffit pas de tenir Rangoun, ville assiégée et plongée dans le chaos. La maîtrise du pays leur échappe complètement.

Une épidémie anti-démocratique.

C’est la preuve que le recours à la force n’est jamais la panacée. Il a réussi à la Chine contre Hong Kong et contre les Ouigours parce que l’empire du Milieu est immense et qu’il a d’énormes ressources en militaires et en matériels. Ce que l’on voit de la Birmanie actuelle, c’est que le contrôle du pays échappe à la fois à la dictature militaire et aux forces démocratiques : pendant qu’elles s’affrontent, le pays se brise en plusieurs morceaux.

Big brother.

Mais il est à peu près certain que les militaires n’auraient aucun espoir de retour à la normale s’ils n’étaient pas aidés en sous-main par Pékin et Moscou. Lesquels continuent à insister sur la qualité de leur modèle, à leurs yeux bien supérieur à la démocratie parlementaire, alors qu’il ne s’impose que par le martyre du peuple : sans même parler des cas particuliers des minorités réprimées, il ne fait pas bon d’être chinois en Chine quand on est constamment observé, fiché, enregistré par Big brother. Ne feignons pas de découvrir un problème nouveau dans le pays le plus peuplé du monde et dans le continent le plus actif économiquement, le plus retardé politiquement. George Orwell nous avait tout dit des régimes rendus implacables par quelque désarroi populaire, ou par la corruption, ou par l’indolence des démocrates. La crise birmane est objectivement horrible, elle n’en relève pas moins d’une épidémie anti-démocratique dont le monde, après la chute du bloc soviétique, se croyait guéri.

RICHARD LISCIA

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Rwanda : un effort de vérité

Mitterrand et Habyarimana en 1984
(Photo AFP)

La commission présidée par Vincent Duclert a remis à Emmanuel Macron un rapport de 1 600 pages qu’il lui avait demandé sur le rôle de la France pendant le génocide du Rwanda en 1994. Notre pays, expliquent les auteurs, n’a pas participé au génocide des Tutsis, mais il s’est rangé au côté des Hutus qui commettaient le massacre.

LE DOCUMENT insiste sur la volonté délibérée du président François Mitterrand de protéger le président hutu, Juvénal Habyarimana, dont il était très proche et qu’il semblait considérer comme un protégé. Cet engagement personnel a été nourri par la mise en place d’un système de contrôle absolu par l’Élysée seul de tout ce que le gouvernement français de l’époque a fait dans le domaine militaire et politique.

Ce qui l’a conduit à une aberration, une forme de négation d’un génocide qui a fait 800 000 morts. Le président rwandais, Paul Kagamé, a toujours exprimé ses soupçons quant à la diplomatie française de l’époque. Emmanuel Macron a donc hérité, entre autres, des mauvaises relations entre Paris et Kigali, qu’il s’efforce d’améliorer, à  la fois pour l’avenir des deux pays et pour apporter aux Rwandais un peu de sérénité fondée sur la vérité des faits.

Mensonge d’État.

On peut certes se poser des questions sur une affaire qui date presque de trente ans, mais d’une gravité insigne, s’agissant du troisième et  dernier génocide du XXè siècle. Mais cette trentaine d’années a été celle du mensonge d’État. Mitterrand, dans son attitude monarchique, n’a jamais cru bon de s’en expliquer. En 1994, il était sur le point de quitter ses fonctions, qu’il avait gardées pendant 14 ans (il est le seul à avoir fait deux mandats de sept ans). Il était aussi très malade. Enfin, l’assassinat de Habyarimana en 1994 (son avion personnel a été abattu par une roquette) a mis en colère le chef de l’État.

Cependant, une démocratie comme la nôtre ne peut s’épanouir dans un contexte de secret et d’effacement des faits, fussent-ils particulièrement horribles. Il faut attribuer au sens de l’honneur du président actuel cette plongée sinistre dans une crise lointaine qui explique néanmoins comment il était facile, pour Mitterrand à l’époque, de falsifier les faits, d’inventer une seconde vérité et de s’acoquiner avec un président corrompu, tout simplement parce qu’il avait plus de sympathie pour lui que pour Paul Kagamé.

Un bon début.

Celui-ci est encore au pouvoir et dirige un pays en progrès économique et social, mais sa longévité politique trahit un mode de gouvernement autoritaire. On n’en a pas fini avec les fantômes du passé qu’on voit clairement se dessiner les travers du présent. En même temps, le président rwandais a expliqué clairement et à plusieurs reprises qu’il exigeait, pour rétablir des relations normales avec Paris, que la France fît éclater la vérité. Le rapport est un bon début et préserve l’avenir au nom du passé. Nous ne saurions oublier en effet les ravages d’un génocide qui a égalé en férocité ses prédécesseurs arménien et juif. Se ranger du côté des bourreaux aura été non pas une erreur mais une faute de Mitterrand. Il n’a pas toujours eu le sens de l’histoire, notamment quand l’Allemagne se réunifiait et qu’il voyait cette réunification comme un danger pour  la France.

L’importance des historiens.

On peut tresser une auréole d’épines à ce président qui s’est fourvoyé, mais il est logique de dénoncer l’aspect dit monarchique de la Vè République qui favorise les comportements incontrôlés du chef de l’État. Toutefois le cas de la crise rwandaise est rare et les chances d’une récidive peu nombreuses. Pas plus que d’autres chefs d’État dans le monde, Mitterrand n’a échappé à une telle révision historique. Le travail des historiens se nourrit de ce qu’ont mal fait les présidents disparus, par exemple John F. Kennedy, encensé après sa mort par une opinion accablée de chagrin, mais dont on a révélé ensuite les frasques sexuelles, les désarrois, les maladies, et un cynisme sans rapport aucun avec les idées généreuses qu’il défendait publiquement.

De la même manière, un président peut laisser, après son passage, une réputation sulfureuse que les historiens, uniquement attachés aux faits, sont susceptibles de rétablir. Pour Macron, inutile d’attendre : son souhait de faire la lumière sur le Rwanda a certes des conséquences sur le souvenir qu’a laissé Mitterrand et peut-être y aura-t-il des gens pour dire que, décidément, avec les socialistes, on peut s’attendre à tout. Ce serait un bien mauvais procès, l’histoire peu banale de la séduction exercée par un président rwandais sur un président français n’étant pas appelée à se renouveler.

RICHARD LISCIA

 

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