Élysée-Sénat : la guerre

Gérard Larcher
(Photo AFP)

En transmettant à la justice les conclusions de son enquête sur l’affaire Benalla, en incluant dans ses remarques non seulement l’ancien conseiller sécurité de l’Élysée et son ami Vincent Crase, mais aussi ces trois proches du président de la République que sont Alexis Kohler, Patrick Strzoda et le général Lavergne, le Sénat a déclenché une nouvelle bataille politique.

SUR LE SUJET, on doit évidemment tout dire : que la Commission des lois du Sénat a fait exactement le contraire de son homologue de l’Assemblée nationale, à majorité REM, qui s’est dépêchée de l’enterrer; qu’il faut accepter l’idée que les trois conseillers de l’Élysée n’ont pas, dans leurs dépositions, fait toute la clarté sur l’affaire ; que le Sénat, en l’occurrence, n’a accompli que ce qu’il est autorisé à faire ; que, parallèlement à son action, la justice fait son travail ; que l’incident entre le Sénat et le pouvoir a de nombreux précédents historiques, par exemple lorsque le général de Gaulle et Gaston Monnerville se sont fâchés si fort qu’ils ne se sont plus adressé la parole ; et enfin que le serment répété plusieurs fois par le président du Sénat, Gérard Larcher, et dans lequel il a affirmé qu’il n’avait fait « qu’appliquer le droit, tout le droit et rien que le droit » est, bien entendu, hypocrite et ne dupe personne.

L’option d’achever Macron.

En réalité, M. Larcher, avec l’aide empressée de Jean-Pierre Sueur, représentant des socialistes au Sénat, a voulu délibérément affaiblir le président, déjà en très grande difficulté avec le mouvement des gilets jaunes. Vieux routier de la politique, le président du Sénat ne peut pas jouer aux enfants de chœur. Il n’est pas l’instrument inerte d’une justice sénatoriale immanente qui, seule, lui dicte ses décisions. Il n’aime pas trop ce qu’il vient de faire, mais il a pris l’option d’achever le soldat Macron. Et c’est pourquoi la réaction du président a été violente. Du coup, l’exécutif boude le Sénat, on ne sait pas trop pour combien de temps. Edouard Philippe n’est pas allé répondre aux questions sénatoriales du jeudi. Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale,  a refusé de participer à une cérémonie à Lille avec M. Larcher. Si l’on en croit les précédents, la rupture pourrait durer jusqu’à la fin du mandat présidentiel. Ce qui, forcément, rendrait impossibles les discussions sur la réforme constitutionnelle et son adoption.

Le Sénat se renforce.

Si on laisse de côté le nouveau désordre que produit cette guérilla entre les institutions, le Sénat a marqué un point important. De temps en temps, on se pose la question de son utilité, donc de son existence. Emmanuel Macron ne demande pas l’abolition de l’institution, mais son rétrécissement, au même titre que l’Assemblée nationale. Il voudrait réduire de 30 % les effectifs des deux chambres. Le Sénat ne comptant que 348 élus, une diminution d’un tiers du nombre de sénateurs ferait de la chambre haute une assemblée croupion. Alors que le nombre de députés, après la même ponction , se situerait encore à plus de 400. Une querelle durable entre l’exécutif et le Sénat permettra à M. Larcher d’ignorer la réforme constitutionnelle et de continuer à protéger ses collègues. On n’oubliera pas, dans ce contexte affreusement tendu, que les sénateurs ne sont pas élus au suffrage universel mais par les 100 000 élus que sont les maires, les conseillers municipaux, les élus régionaux et de départements, ainsi que leurs conseillers. Le Sénat a donc un rôle territorial important mais certains estiment qu’il devrait se cantonner à ce rôle et ne pas s’opposer frontalement au chef de l’Etat. Au point où nous en sommes, le Sénat est parvenu à renforcer ses pouvoirs en tenant tête au président et en le traitant comme un individu lambda.

Le calcul de Larcher.

L’acharnement de la droite, soudain aidée par un PS exsangue, contre l’Élysée, a une motivation évidente : lui reprendre autant de points que possible lors des élections européennes, qui s’annoncent cette année avec un enjeu presque vital pour la suite des événements politiques en France. Les sondages montrent que, lorsque les Républicains progressent, ils prennent des voix au Rassemblement national mais pas à la République en marche. La stratégie mise au point par Gérard Larcher est  efficace, mais elle ne semble pas capable de provoquer l’effondrement de la majorité actuelle, qui jusqu’à présent, dans les enquêtes d’opinion, était en tête aux européennes. Cela peut changer, bien sûr, et de toute façon, le test sera exécuté en mai prochain. Emmanuel Macron a pourtant une carte à jouer. Il est clair qu’il doit renoncer à une réforme constitutionnelle négociée avec le Sénat. S’il entend adopter cette réforme, il ne pourra le faire que par référendum. Faire des économies en réduisant le nombre d’élus nationaux me semble dérisoire par rapport à la charge de travail des députés et sénateurs et par rapport à la dépense publique. Mais les politiques ont si mauvaise réputation que Macron peut trouver une majorité.

RICHARD LISCIA

 

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L’angoisse du samedi

Le feu sur les Champs
(Photo AFP)

C’est le rendez-vous de tous les dangers : le gouvernement a pris, face au dix-neuvième rassemblement des gilets jaunes aux Champ-Élysées, qui a été interdit, des mesures drastiques. Elles ne sont pas rassurantes, dans la mesure où les heurts qui risquent de se produire pourraient faire des victimes.

ACCUSÉ de laxisme samedi dernier, le gouvernement a décidé un plus grand usage du très contesté lanceur de balles (LDB), une stratégie offensive destinée à éviter la casse avant qu’elle ne se produise, et surtout le recours à l’armée pour garder les symboles de la République, notamment l’Assemblée nationale et le palais de l’Élysée. « Vous êtes devenus fous ! » a crié un élu LR. Objectivement, et sans oublier que les oppositions s’efforcent d’affaiblir le gouvernement et le chef de l’État avant les élections européennes, le nouveau dispositif que ceux-ci ont choisi fait peur. Depuis le début de la crise, nous n’avons jamais eu affaire à un mouvement rationnel, de type syndical et réclamant seulement une hausse du pouvoir d’achat par des augmentations de salaires et des baisses d’impôts. S’il est vrai qu’on ne riposte à un degré excessif de violence que par la force, le raccourci sera vite fait néanmoins : le gouvernement sera tenu responsable du nombre de victimes qui pourraient figurer au bilan du 19ème rassemblement.

Une crise qui menace de durer.

Même si elle est exprimée avec une vigueur toute partisane, la critique des Républicains ne peut pas être écartée. Les dysfonctionnements de samedi dernier ne pouvaient pas se solder par le seul limogeage de trois hauts fonctionnaires ; Christophe Castaner aurait dû démissionner ; les LDB sont des armes trop dangereuses ; l’armée, qui n’utilise que des armes de guerre, pourrait faire des blessés et des morts si elle est attaquée avec  la furie démentielle de samedi dernier. Mais le traitement de la crise par le grand débat national a été une bonne idée qui a un peu calmé le jeu. Il n’y avait pas d’alternative. Partout où le pouvoir cherchait des options, il n’y avait que la répression pure et simple. L’opinion, les sondages, les discussions sur les plateaux de télévision, les solutions proposées ou inventées par l’imagination doctrinaire, comme le passage à la VIe République, ne disent rien en définitive : ce n’est pas en inventant des remèdes pires que le mal que l’on réinstaurera l’ordre démocratique. Le constat le plus simple et le plus sûr, c’est que la fin de la crise n’est pas prévisible et que le gouvernement devra continuer à se battre contre ce qui est devenu une guérilla urbaine.

Nous sommes en effet dans une phase de l’affrontement entre pouvoirs publics et minorité agissante des gilets jaunes où la population hésite. La violence la lasse, mais les revendications des gilets lui semblent normales. Le geste budgétaire accompli par le gouvernement a déjà été oublié, un peu comme si personne n’en avait entendu parler, alors qu’il a bien fallu trouver 12 milliards. En d’autres termes, il existe clairement une majorité qui se méfie des gilets tout en comprenant leurs motivations, qui réclame l’ordre sans l’obtenir et sans accuser le mouvement de provoquer le désordre. La même majorité, s’il y a des blessés ou morts après-demain, n’hésitera pas à mettre un bilan tragique sur le compte de la responsabilité gouvernementale.

Une crise injuste.

Si la crise est seulement  de nature sociale, elle est la plus injuste de l’histoire. Les milliards accordés par l’État pour améliorer le sort de ceux qui ne s’en sortent pas contribuent à la croissance et à l’emploi. Pour la première fois en vingt ans, les prévisions de croissance, à 1,4 % de PIB cette année, représenteront presque le triple de la croissance allemande, évaluée à 0,5 %. Les « inégalités sociales » encombrent plus la pensée de la gauche qu’elles ne se vérifient dans les faits. Faut-il inlassablement le répéter ? Les prélèvements obligatoires ramènent le revenu du plus riche à 5,8 fois celui du plus pauvre, alors que, avant impôts, taxes et cotisations, il est 22 fois plus élevé. Nous sommes l’un des pays les plus redistributeurs du monde, et certainement le premier d’Europe dans cette discipline. Un ménage qui a une vie confortable ne devrait même pas se livrer à la charité publique : par l’entremise du fisc, il donne déjà aux moins nantis une fraction appréciable de son revenu. L’idée de détruire tous les symboles de la richesse, bijouteries, tailleurs, restaurants et autres est la plus bête du monde. Nous ne nous habillons pas chez Hugo Boss et nous n’allons jamais au Fouquet’s. Mais nous sommes contents de savoir que, grâce à leur clientèle, souvent venue de l’étranger, des salaires sont payés, des devises sont engrangées, le climat des affaires est amélioré, des perspectives d’embauches se créent.

Enfin, même si le portrait que les oppositions font de M. Macron, de ses équipes et de son gouvernement est hideux, donc uniquement destiné à les abattre, le président de la République nous offre une perspective infiniment plus claire et positive de l’avenir que les excités qui veulent sa perte. Il ne s’agit pas de M. Macron en tant que personne, mais en tant qu’élu par le fameux « système » dont les gilets jaunes exigent la disparition en nous proposant, avec la compétence qu’on leur connaît, un joyeux chaos dont nul Français ne sortira indemne.  Il s’agit de la République et de ses « valeurs », constamment invoquées par ceux qui les respectent le moins. Avec les réseaux sociaux, nous avons assisté à une invraisemblable irruption de la vulgarité dans les rapports politiques. Maintenant, on voit se profiler, au delà de la violence, un genre de société où ne comptera que l’oukase.

RICHARD LISCIA

 

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La mêlée change de nature

Agnès Buzyn
(Photo AFP)

Le phénomène le plus important, depuis la catastrophique journée du samedi 16 mars, est sans doute l’usage qu’en font les Républicains, décidés à disqualifier la majorité par des propos et des actes d’une agressivité exceptionnelle.

UNE FOIS de plus, les événements politiques sont imprévisibles et changent la donne du jour au lendemain. Les élections européennes apparaissaient comme un affrontement singulier entre la République en marche (REM) et le Rassemblement national (RN). Voilà que le parti de Laurent Wauquiez (LR), sans doute encouragé par une faible progression dans les sondages, prend la tête de l’opposition contre la majorité, un peu avec la vigueur des désespérés, mais aussi parce que le fiasco du 16 mars lui offre une occasion exceptionnelle de battre en brèche la position dominante de la REM. Stigmatisation de l’impéritie du pouvoir, appel à la démission du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui a préféré limoger le préfet Delpuech et deux autres hauts fonctionnaires, appel à une nouvelle enquête parlementaire pour faire la lumière sur ce qui s’est passé samedi dernier, toute la panoplie des instruments de torture a été déployée par LR pour obtenir quelques points de plus lors du scrutin européen.

Castaner : il s’en est fallu de peu.

Si M. Castaner est encore en place, c’est parce que sa démission aurait contribué encore un peu plus à l’affaiblissement de l’exécutif. Rien ne dit d’ailleurs qu’elle n’aura pas lieu au prochain cahot d’un parcours semé de crevasses et d’embûches. On assiste à une triangulation des oppositions : la crise sociale donne des armes à LR, qui s’en sert avidement, mais dont les efforts, jusqu’à présent, ont permis à la droite non pas de faire chuter la REM dans les sondages, mais de prendre des suffrages au Rassemblement national. C’est ce qui explique que tous les ténors et divas de LR, comme un seul homme, sont tombés à bras raccourcis sur Emmanuel Macron et ses amis. Ils souhaiteraient en effet réduire le score de la REM, alors qu’ils parviennent en fait à creuser l’écart entre la REM et le RN.

Macron : crédibilité atteinte.

Compte tenu du tour extrêmement violent qu’a pris la campagne des européennes, il n’est pas impossible que la majorité sorte lessivée de l’affrontement. Face aux dégâts physiques et psychologiques provoqués par la folie des black blocs, l’exécutif a semblé impuissant et a offert des explications qui ne risquaient pas de convaincre les oppositions, toutes vouées à la chute du régime, LR compris. Le niveau de haine atteint par les différents acteurs de ce feuilleton grotesque a durci les stratégies des partis, prêts à la pire des démarches, pourvu que le gouvernement en pâtisse, tombe dans une ornière et ne puisse plus en sortir. Dans ce contexte, le président de la République s’efforce d’appliquer son programme, de manière à apparaître comme un chef d’Etat serein qui ne se laisse pas distraire par le grondement des foules déchaînées. Mais sa crédibilité est durement atteinte.

Buzyn : le mot de trop.

Le gouvernement, en outre, est le plus gros producteur de couacs de la Ve République. La lente et pénible réforme des retraites donne lieu à des dissonances au sein du pouvoir. La ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, ayant mentionné la prolongation des carrières comme solution au déficit des  caisses de retraite, les syndicats, mais aussi Jean-Pierre Delevoye, l’homme chargé de la réforme, ont pris la réflexion « personnelle » de Mme Buzyn comme un coup de poignard dans le cœur. Le moindre mot devient sujet de scandale et de polémique, alors que l’équilibre financier des régimes de retraite est la condition sine qua non de la réforme. Mme Buzyn ayant dit la vérité, elle doit être clouée au pilori. Mais peu importe : ce seul incident montre comment  le pouvoir, qui venait d’opérer un redressement remarquable (mais non confirmé) dans les sondages, se retrouve aujourd’hui accablé non seulement par les émeutes du 16 mars, mais aussi freiné dans la poursuite de ses projets initiaux.

Un sondage Viavoice réalisé entre les 6 et 7 mars, soit neuf jours avant le 16 mars, montre que 86 % des Français se prononcent en faveur d’un changement de politique économique et sociale. On se demande à quoi pense cette très grosse majorité sinon à plus de dépense publique et moins de pression fiscale, donc à plus de déficit et plus de dette. 54 % estiment que la démocratie ne fonctionne pas bien. Chacun sait aujourd’hui que l’alternative à la démocratie, c’est Trump, le Brexit ou le néo-fascisme italien. Le vrai problème français, c’est que l’irruption de Macron dans le panorama politique français a été vécue par nos concitoyens comme un succès du « dégagisme ». Mais, comme son nom l’indique, le dégagisme est une drogue qui crée une accoutumance permanente.

RICHARD LISCIA

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La contre-offensive

Castaner (à dr.) sauve sa peau
(Photo AFP)

Il n’y aura pas de réponse politique à la crise des gilets jaunes car le pouvoir n’a pas l’intention de mettre la tête sur le billot. La seule réponse sera la répression, par le durcissement des mesures destinées à encadrer les manifestations et sortir du jeu le plus vite possible les éléments les plus dangereux.

LE GOUVERNEMENT semblerait s’orienter dans une voie périlleuse s’il n’avait lui-même fixé les limites de son action. Il ne lui est pas difficile de montrer que le chef du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau est l’auteur de la loi anti-casseurs, ou en tout cas de ses lignes principales, ce qui aurait dû le conduire à modérer ses propos au lendemain du samedi fatidique : curieuse attitude qui consiste à être dans deux camps à la fois.  Certes, il pourra toujours se plaindre de ce que Emmanuel Macron ait soumis le texte de la loi au Conseil constitutionnel. C’est pourtant une précaution indispensable si notre société veut rester dans le droit. On va donc retourner à la bonne vieille répression, méritée cent fois par une violence sans pareille, à propos de laquelle il est temps de raccourcir au moins ce débat  sur la complicité des gilets jaunes avec les black blocs. De toute évidence, le 16 mars, les deux groupes marchaient main dans la main.

La stratégie de décembre.

Le Premier ministre, Edouard Philippe, nous a expliqué que la stratégie adoptée par le gouvernement en décembre dernier et qui s’appuie notamment sur les LDB (lanceurs de balles de défense), aurait été curieusement trahie le 16 mars par un haut fonctionnaire (dites-moi lequel) qui aurait compris à l’envers les instructions de fermeté qu’il a reçues. Cela a valu au préfet de Paris, Michel Delpuech de perdre son emploi, selon la bonne vieille tradition du « fusible », c’est-à-dire du sacrifice du subalterne au profit du supérieur. Ainsi Christophe Castaner a évité la démission, ce qui, bien sûr fait jaser le tout-Paris. En réalité, les relations de M. Delpuech avec le gouvernement se sont détériorées depuis plusieurs mois. Ses témoignages devant les commissions de l’Assemblée et du Sénat qui enquêtaient sur l’affaire Benalla ne furent pas des exemples de loyauté à l’égard du pouvoir. C’est le genre de choses qui se paie un jour.

La colère de Bruckner.

Le président de la République, revenu précipitamment d’une journée de ski dans les Hautes-Pyrénées, inconvenance qui ne lui sera jamais pardonnée, a même trouvé le temps de recevoir un groupe d’intellectuels, dont l’écrivain et essayiste Pascal Bruckner, chef de file des démolisseurs des idées reçues, qui a exigé de lui qu’il interdise toute manifestation à Paris. Bien essayé, mais M. Macron lui a répondu qu’il était favorable au droit de manifester, forme d’expression qui ne lui paraît pas déraisonnable tant qu’on ne casse rien. Bref, le président tient aux grands équilibres et sa fermeté n’empêche pas, chez lui, un profond attachement à nos grands principes démocratiques. C’est bien, mais c’est aussi lassant parce que, de toute évidence, la répétition des manifestations du samedi et la facilité avec laquelle des groupuscules d’extrême gauche s’en emparent pour déstabiliser la République, méritent un peu plus de fermeté que la simple récitation du code civil. La colère de M. Bruckner, nous sommes nombreux à la partager.

Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que l’injustice a changé de camp. Ils étaient les parias d’une société qui ne s’occupe pas des pauvres (vraiment ?), les voilà transformés en commandos de sabotage. Ils étaient victimes, les voilà coupables. Ils dénonçaient le mépris et l’arrogance, les voilà qui méprisent tout ce qui est intelligent et réclament, comme jadis, la décapitation du roi. Ils faisaient de la peine, ils deviennent odieux. J’ignore ce que les sondages diront de l’état de l’opinion publique, mais je suppose quand même qu’elle est horrifiée. Ceux qui affirment déjà que Macron a perdu la partie alors que le grand débat lui avait donné un bol d’oxygène sont allés vite en besogne, comme d’habitude. Ceux qui pensent qu’à une crise politique, il faut une réponse politique ont certainement démontré la profondeur de leur pensée, mais ils se trompent. Au désordre, il n’y a qu’un remède : l’ordre.

 

 

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Un samedi calamiteux

Le feu sur les Champs
(Photo AFP)

Après l’ouragan de violence qui s’est abattu samedi sur les Champs-Elysées, on aurait souhaité un sursaut national rassemblant les bonnes volontés. Il n’en a rien été. La politique ne perd jamais ses droits, surtout quand ça va mal.

ET MÊME très mal. Car l’analyse la plus superficielle a déjà été faite par des milliers de mes confrères : laxisme du gouvernement, stratégie anti-violence complètement erronée ; au terme d’on ne sait plus combien de samedis plus ou moins agités, le pouvoir a donné l’impression de n’avoir rien vu venir, alors que deux jours avant l’émeute, il savait que des blacks blocs venus de l’étranger sèmeraient le désordre. Au point que l’on  arrive à se demander si le président et ses ministres n’ont pas, à dessein, permis aux voyous de se déchaîner pour compromettre définitivement les gilets jaunes. On pouvait trouver ces arguments ce matin dans la presse et dans la bouche des ténors de l’opposition. Mais il ne s’agit en réalité que d’un aspect de cette crise sans précédent. D’abord, il est absurde de se jeter sur une idée de type complotiste et d’en faire une analyse politique : le gouvernement n’a aucun intérêt à ce que Paris soit mis à sac. Il sait parfaitement qu’il doit en rendre compte et que la poursuite des actes de violence est portée à son passif. Ensuite, il faut faire attention à ne pas mettre dans la balance des tomates et des carottes : qu’Emmanuel Macron ait passé deux ou trois jours aux sports d’hiver ne veut pas dire qu’il a quitté ses fonctions pendant ce laps de temps.

Le Sénat, tribunal de première instance.

Le Sénat a convoqué le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner et le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, pour qu’ils s’expliquent au sujet de ce terrible fiasco. C’est assez dire que ce qui compte, aux yeux de l’opposition, ce n’est pas le sort des commerçants et de leurs employés du quartier des Champs-Elysées, mais la bonne méthode pour affaiblir la République en marche avant les élections européennes. Bien entendu, les sénateurs, emmenés par Bruno Retailleau, veulent savoir comment les victimes seront indemnisés, du moins l’affirment-ils. Il y a quelque chose qui ressemble de très près à la perversité quand, au nom de l’indignation et de la protection des gens, on se met à juger non pas les criminels mais ceux qui font tout ce qu’ils peuvent, en tout cas, pour les arrêter. Décidément, il n’y a pas beaucoup à attendre de cette commission des Lois du Sénat, qui a conduit à son terme son examen de l’affaire Benalla et en remet une couche aujourd’hui à propos d’une forme d’insurrection qui menace non seulement le gouvernement, mais aussi le Sénat, car ces bandits invétérés, qui tirent profit du fonctionnement démocratique de nos institutions, n’ont qu’une hâte, celle d’en finir avec le régime, pouvoir et opposition inclus.

Le gouvernement écartelé.

Personne n’a vraiment envie d’excuser le président, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, mais tout de même. Le 16 mars a été précédé par de nombreuses polémiques sur l’usage de la force par les policiers et les gendarmes. Au moment où une loi anti-casseurs était en cours d’adoption, la gauche a dénoncé l’usage de certaines armes dans la répression des émeutiers ;  Jacques Toubon, Défenseur des Droits de l’Homme, a dénoncé le recours aux LBD ou lanceurs de balles de défense qui ont éborgné des manifestants dans au moins deux cas ; et à l’ONU, Michelle Bachelet, présidente de la commission des  Droits de l’Homme aux Nations unies, a mis la France dans le même sac que diverses dictatures à cause du traitement qu’elle inflige aux émeutiers. Le gouvernement, me semble-t-il, a pris compte de ces divers commentaires et a réduit de quelques degrés la riposte policière. Il l’a à peine fait que le voilà de nouveau traduit devant ces nouveaux tribunaux que sont les partis d’opposition. M. Macron devrait offrir son siège à M. Wauquiez, à M. Larcher ou à M. Retailleau, avec une seule condition : qu’ils ramènent l’ordre en 48 heures et qu’ils jettent en prison tous les black blocs et tous les manifestants qui se tordent de rire en pillant les vitrines enfoncées. Et qu’ils se coltinent les déclarations assassines de MM. Rufin, Mélenchon et Corbière.

L’opposition a trouvé le coupable.

La mise à sac des Champ-Elysées, le 16 mars, est un acte indigne de plus, dans une litanie d’agressions gratuites, conduits par des personnes dont la bêtise n’a d’égale que la prétention. Mais le plus indigne, c’est le jugement facile, prévisible depuis toujours, totalement inévitable que prononcent les chefs de file des oppositions, ceux qui, n’ayant rien à faire, ont tout le temps de porter la critique. Quelqu’un dans la mêlée, a demandé que tous les partis, sans exception, dénoncent une bonne fois pour toutes cette malédiction que sont les gilets jaunes, qui ne cachent même pas leur volonté de détruire la République, comme l’a fait encore une fois Eric Drouet, qui veut « bloquer les ports et les raffineries ». La droite, l’extrême droite, la gauche et l’extrême gauche ont toutes répondu unanimement à cet appel pour l’unité. Elles ont trouvé le coupable, le criminel qui a commis ces exactions : mais bien sûr, c’est le pouvoir !

RICHARD LISCIA

 

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Brexit : stop and go

A la chambre des communes
(Photo AFP)

Par 412 voix contre 202, les députés britanniques ont voté le report du Brexit, au 30 juin au plus tard, et réclament de nouvelles négociations pour un accord avec l’Union européenne. Si, au 30 juin, il n’y a toujours pas d’accord, les Britanniques éliront des députés au Parlement européen.

LA PENSEE politique des Anglais n’est pas très cohérente ces jours-ci et elle reste difficile à suivre. On peut dire cependant que les chevaux de la diligence qui les conduisait inexorablement vers l’abîme, ont refusé de sauter dans le vide. La signification des deux votes de mercredi et de jeudi, c’est qu’une majorité d’élus souhaite le Brexit, mais un Brexit ordonné. A quoi il faut ajouter que le second vote est plus important que le premier, que les élus ont conscience du chaos qu’ils risquent de déclencher. Or ils savent, parce que le négociateur de la Commission de Bruxelles, Michel Barnier, l’a dit, qu’un report n’a de sens que s’ils expliquent en même temps ce qu’ils veulent. M. Barnier n’a caché ni son agacement ni sa fermeté : il a fait un certain nombre de concessions, il ne croit pas pouvoir en faire d’autres et c’est au Royaume-Uni de se décider et peut-être de se poser la question de l’intérêt du Brexit.

Le « Remain » est de retour.

Le seul fait qu’ils envisagent de voter pour envoyer des députés au Parlement de Strasbourg souligne avec force que le « Remain », le maintien du royaume dans l’UE, n’est pas exclu. En d’autres termes, le report « court » n’est qu’une façade destinée à contenter les Brexiters fanatiques : personne ne peut dire aujourd’hui quand la Grande-Bretagne se détachera de l’Europe. De fait, elle est entrée dans une période probablement longue d’atermoiements et de déchirements. L’incertitude ne va pas apaiser la crise britannique, elle va l’aggraver. Certains des acteurs de cette immense affrontement entre Brexiters et Remainers devraient songer à faire table rase du passé et refaire le processus de séparation sur une autre base, par exemple des élections anticipées. Theresa May s’est battue avec un courage impressionnant dans une mission contradictoire : il lui fallait assurer le Brexit tout en préservant les avantages acquis par son pays au sein de l’Union européenne. Elle devrait maintenant démissionner, étant entendu que les élections anticipées seraient une vote pour ou contre le Brexit.

Une prise de conscience.

C’est ce que la Commission s’évertue à lui dire. Ce n’est tout simplement pas possible : la Grande-Bretagne ne peut pas larguer les amarres et rester un an ou deux dans l’union douanière. Un pays est dans l’Union ou il n’y est pas. L’Union n’est pas un buffet où l’on choisit ce qu’on aime et où l’on rejette ce qu’on n’aime pas. Si c’était possible, chacun des 27 disposerait d’un menu à la carte et l’Union n’existerait pas. En somme, ce que les Anglais demandent aux Européens, c’est de sacrifier l’Europe aux caprices britanniques. Toutefois, une chose est sûre : il y a au royaume une large prise de conscience du danger inouï que représente le Brexit. Le vote d’hier, que les médias français ont largement boudé, le montre. Tout à coup, quelque chose de raisonnable a traversé les esprits des élus britanniques.

RICHARD LISCIA

 

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Vérités fiscales

Gérald Darmanin
(Photo AFP)

Ce matin, Xavier Bertrand (président de la région Hauts-de-France) soulignait l’impérieuse nécessité de réformer la fiscalité française, considérée par tous comme un écheveau inextricable. Laurent Wauquiez, chef des Républicains, proposait pour sa part une diminution de 10 % des impôts de tous les retraités. Ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, expliquait que toute diminution d’impôts doit être compensée par une réduction des dépenses publiques.

C’EST bien connu : les conseilleurs ne sont pas les payeurs. La floraison pré-printanière des suggestions et propositions pour diminuer la pression fiscale ou donner du pouvoir d’achat aux Français aura été, à la veille des européennes, une explosion d’inventions artistiques. On a pensé à tant de solutions que le citoyen lambda, qui subit sans agir, aura été transporté de joie en pensant aux mille espoirs qu’on lui a fait miroiter. Jamais la démagogie n’est aussi déchaînée que lorsqu’il s’agit de promettre que, demain, on rase gratis. D’autant qu’elle s’appuie sur une foule de notions erronées charriées par les médias.

Une hausse d’impôts pour les pauvres ?

Parmi ces suggestions, il y a même l’augmentation des impôts, celle-là même qui n’a besoin d’aucun carburant pour progresser. Il s’agirait d’imposer ceux qui ne paient pas l’impôt sur le revenu (IR) et devraient apporter leur contribution, fût-ce sous la forme d’une obole, au nom de l’égalité républicaine de tous les citoyens devant l’impôt. Excellente idée, sauf qu’elle consiste à jeter de l’huile sur le feu en période de gilets jaunes : ils réclament une baisse de l’impôt, on leur trouve une hausse. Pas très politique. Au demeurant, tout le monde paie des impôts, sinon l’IR. La CSG est un impôt, la TVA en est un autre. Donc le souci d’égalité doit s’arrêter quand un certain degré d’égalité est atteint.

Baisse des impôts ? Encore faut-il en payer.

Cependant, l’appel à l’IR pour tous contient une vérité dont on ne parle jamais, à savoir que 10 % des ménages paient 70 % de l’IR. Ou, inversement que 90 % des Français n’en paient que 30 %. S’il est difficile de diminuer l’impôt de ceux qui ne le paient pas ou en paient très peu, la logique voudrait qu’une baisse de la pression s’adresse à ceux qui la subissent. Dans ce domaine, il existe un politiquement correct très puissant. Il est de bon ton de reconnaître la souffrance de ceux qui échappent au fisc parce qu’ils sont trop pauvres, mais il est encore plus convenable de dire qu’il faut taper les « riches ». Qui sont-ils ? Dans la tête des gens, ce seraient tous des Pinault, Rothschild ou Bettancourt, alors qu’en réalité ceux qui ont réellement une grande fortune ne représentent que 1 % de la population. Pour eux, payer l’IR, c’est la fumée de leur cigarette. Pour les 9 % restants, la charge fiscale amoindrit sensiblement leurs revenus. L’injustice fiscale ne frappe donc pas les gilets jaunes, elle concerne en réalité ceux qui paient toujours, pour tout et dont on augmente allègrement les prélèvements chaque fois que l’Etat a besoin d’argent.

Le droit de gagner sa vie.

C’est grâce à la redistribution aux moins riches de l’argent collecté par le fisc que les inégalités sont  sensiblement lissées en France. Avant impôts, le plus riche gagne 22 fois ce que gagne le smicard ; après impôts,  son revenu n’est plus que de 5,8 fois celui du moins loti. Résultat des courses : premièrement le système est plus juste qu’on ne le prétend, il est efficace et il diminue les inégalités de façon draconienne ; deuxièmement, ce sont toujours les mêmes qui donnent leur argent au fisc, et ils appartiennent à la classe moyenne supérieure, parfois même à la classe moyenne tout court. Dans une économie de marché comme la nôtre, les gens ont-ils le droit, oui ou non, de gagner leur vie ? Ne font-ils pas, pour y parvenir, les études et les efforts nécessaires ? Ne soutiennent-ils pas les entreprises en achetant des actions ? N’apportent-ils pas de l’oxygène à l’Etat en achetant ses obligations ? N’ont-ils donc pas une double fonction, celle de travailler et de produire, mais celle aussi de participer au financement des dépenses sociales ?

La réforme doit être une réduction de la pression fiscale.

François Hollande, modérément démagogue, disait qu’on est riche à 4 000 euros par mois. S’il avait pensé aux prélèvements obligatoires que paie un revenu de 4 000 euros, il aurait sûrement monté la barre à 5 000. Le mot riche n’a de sens que pour les très riches, ceux qui ne pensent jamais à établir leur budget, à faire des comptes, à surveiller leurs fins de mois. Il y a des super riches, il n’y a pas de riches. Mais ils existent dans la tête des pauvres, ils seraient même très nombreux. Ils seraient les champions de la fraude fiscale, alors qu’il est impossible de frauder quand on touche un salaire ou une pension. Ils devraient en outre payer de nouveau l’impôt sur la fortune. Il n’empêche qu’il est injuste d’exiger d’un retraité, par exemple, qu’il paie l’ISF sous le seul prétexte qu’il a un bel appartement et des économies.

Enfin, il faut bien mettre une limite au montant des prélèvements de tous ordres quand la pression fiscale atteint en France 46,2 % du produit national brut, pourcentage de 2018 qui n’est égalé par aucun autre pays au monde. Nous en sommes au point où toute hausse des prélèvements sociaux et fiscaux devient contre-productive et dangereuse. Ce qui va à la redistribution est perdu pour l’investissement qui, lui, représente les emplois de demain. Et pourquoi ne pas le dire crûment ? Si le pouvoir n’avait craint d’être submergé par la crise sociale, il n’aurait pas annoncé 12 milliards de dépenses supplémentaires. Cette largesse, rejetée comme une aumône par les gilets jaunes, est totalement incompatible avec le plan de redressement financier du gouvernement.

RICHARD LISCIA

 

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Délire britannique

Theresa May
(Photo AFP)

Il y a sûrement un livre à écrire sur la psychanalyse d’un peuple, l’un des plus civilisés de la terre,  affligé soudainement par un syndrome si grave qu’il s’acharne contre lui-même et s’auto-mutile sans trop savoir pourquoi.

LA CHAMBRE des Communes a en effet rejeté par 391 voix contre 242 l’accord conclu entre la Première ministre britannique, Theresa May, et la Commission de Bruxelles. Cet accord aurait permis à la Grande-Bretagne de sortir de l’Union européenne en évitant les difficultés majeures, à la fois politiques et commerciales, du Brexit. La majorité hostile à l’accord est composée de deux types d’élus : ceux qui souhaitent le Brexit avec tant d’ardeur qu’ils se méfient des dispositions qui en atténuent les conséquences les plus dommageables, un peu comme s’ils recherchaient un absolu de souveraineté si pur qu’ils seraient prêts à en souffrir pendant des décennies ; et ceux qui haïssent toute la procédure anti-européenne consécutive au référendum prononçant le Brexit et tentent de démontrer qu’elle conduit leur nation à la catastrophe. Cependant, le plus étrange, dans cette crise aiguë de civilisation, c’est peut-être la stupéfaction, le désarroi, la décomposition de Mme May lors de l’énoncé du résultat du scrutin. Comme si elle n’avait pas mesuré le clivage profond qui divise les conservateurs au-delà, peut-être, de tout raccommodage, pas plus qu’elle n’a pris la dimension de la dérive de la gauche anglaise.

Passions partisanes.

Les députés britanniques ne votent donc plus depuis longtemps dans l’intérêt du peuple. Ils votent avec un raisonnement perverti par les passions partisanes. Comme le disent les Européens, l’Union est l’otage de la politique intérieure britannique. Mais on est surpris par la contradiction invraisemblable contenue dans le comportement des élus. Les Brexiters ont voté contre le Brexit, les anti-Brexiters ont voté pour le Brexit le plus dangereux et le plus dommageable. La situation se complique avec l’état des lieux politique : les Tories se sont soulevés en partie contre Mme May, ils ont cent fois, en moins de trois ans, démontré leur impuissance et leur incohérence, multipliant inlassablement les calculs qui les ont littéralement conduits à la folie ; les travaillistes, menés par le sombre et indescriptible Jeremy Corbyn, à qui le hasard offrait une cause magnifique, la réparation du mal infligé au Royaume-Uni par l’impéritie des conservateurs, n’ose même pas dire qu’il est contre le Brexit. Il existe en effet un danger, pour un leader socialiste, à se prononcer en faveur d’une Union européenne capitaliste dont il souhaite la réforme en profondeur. Comme si le respect des dogmes partisans avait plus d’importance que l’avenir du pays.

La crise continuera.

Qu’est-ce qui va se passer ? Les choses vont si vite que le prochain vote des Communes annulera le contenu de cet article. Les députés britanniques devront dire cette semaine s’ils décident un ajournement du Brexit, peut-être complété par un nouveau référendum, et une situation transitoire, donc forcément précaire,  ou un Brexit immédiat sans accord, sûrement suivi du chaos engendré par les contrôles aux frontières d’un pays qui ne peut se nourrir ni se soigner sans les importations. On croit assister à un film de science-fiction : un alien est entré dans le corps de la démocratie britannique et la dévore de l’intérieur. Et qu’on ne me dise pas que j’exagère. Les Anglais ont inventé un monstre, un totem, une sorte de veau d’or qu’ils vénèrent, au détriment des valeurs qui, le siècle dernier, ont fait du royaume le modèle d’une démocratie indestructible. Les Tories sont divisés, les travaillistes sont divisés, la République d’Irlande et l’Ulster vont ériger une frontière, l’Ecosse est tentée par la séparation et, d’une façon générale, dès lors que toute solution mécontentera la moitié des Britanniques, la bataille politique qui a commencé en juin à 2016 n’est pas près de s’éteindre.

La solitude au paradis.

La perspective d’un nouveau référendum n’est pourtant pas utopique. Il ne faut pas oublier que ce qui prive Theresa May de toute autorité et de toute efficacité politique, c’est l’alliance contre nature entre les Brexiters et anti-Brexiters. Mais si on donnait à ces derniers une chance  de retour au statu quo ante, ils voteraient avec enthousiasme pour écarter à tout jamais le cauchemar qu’est pour eux la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Un Brexit sans accord affectera aussi l’UE. C’est pourquoi la commission a négocié pas à pas, a proposé des compromis et fait des concessions. Il est fallacieux d’invoquer une quelconque « arrogance » européenne, un désir de l’Union de faire payer cher aux Anglais leur volonté de rupture. Jamais le message européen n’a reposé sur l’idée que l’Union sortirait indemne de cette épouvantable procédure. Le manichéisme n’est pas européen. En revanche, il faut se souvenir du triomphalisme britannique qui a suivi le référendum. C’était la fin de l’enfer et l’accès au paradis. Dans ce paradis, les Anglais seront bien seuls.

RICHARD LISCIA

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Algérie : première victoire

Abdelaziz Bouteflika
(Photo AFP)

La décision d’Abdelaziz Bouteflika de reporter l’élection présidentielle prévue pour le mois d’avril constitue une première victoire pour les Algériens, qui ont manifesté massivement et pacifiquement contre un cinquième mandat du président.

POUR AUTANT que ce soit lui qui a rédigé le communiqué (son état de santé le lui permet-il ?), le président algérien est resté dans une inquiétante ambiguïté. En effet, il entend se maintenir au pouvoir pour quelque temps encore, mais uniquement, affirme-t-il, pour réformer le système institutionnel et procéder ensuite à des élections générales libres et démocratiques. Après avoir manifesté sa joie, la rue algérienne se pose aujourd’hui des questions : elle ne souhaite pas que M. Bouteflika remplace un cinquième mandat par la prolongation du quatrième, qui risque de durer trop longtemps. Elle ne croit pas à la capacité du régime, qui a tout de même étouffé les libertés essentielles pendant vingt ans, à hisser le pays à un niveau de démocratie acceptable. Elle redoute que, derrière les assertions officielles, se cache une inertie politique durable. Et c’est pourquoi elle demeure mobilisée, de nouvelles manifestations étant prévues pour les jours qui viennent.

Le sacrifice de Bouteflika.

La transition politique, de toute façon, est très difficile à accomplir. Le président, pendant ses quatre premiers mandats, s’est évertué à se débarrasser de tous ceux qui lui faisaient de l’ombre et on ne discerne pas l’existence d’une force politique susceptible d’émerger dans les semaines qui viennent. Les personnalités tenant lieu d’opposition sont très divisées et demeurent incapables de s’unir au sein d’un parti en mesure de gagner le prochain scrutin qui, par ailleurs, risque d’être organisé de manière à favoriser le pouvoir en place. La France a salué la décision de M. Bouteflika, qui va dans le bon sens, même si elle n’écarte pas plusieurs évolutions politiques défavorables au point de vue populaire. Le président de l’Algérie a en tout cas fait, délibérément ou avec l’aide de ses proches, le sacrifice de sa personne. Il semble exclu qu’il gouverne au delà d’une transition dont la durée ne saurait excéder le restant de l’année. Ce changement se produit d’une manière paisible, sous la pression du peuple, et résulte de l’intelligence politique des Algériens.

Comparer les incomparables.

Aussi bien les comparaisons avec la crise française nous semblent-elles grotesques. Certains pensent que les Algériens viennent de donner une leçon à Emmanuel Macron qui, devant le mouvement des gilets jaunes, aurait dû lui aussi écourter son mandat. C’est l’art de comparer des situations incomparables. La France dispose d’un système institutionnel qui n’est pas celui de l’Algérie. M. Macron est à l’Élysée depuis moins de deux ans, pas depuis vingt ans. L’exécutif exerce le pouvoir sous le contrôle de deux assemblées. Contrairement à M. Bouteflika, il n’est pas à l’agonie, aphasique ou incapable de marcher et de dialoguer avec son peuple. Certes, le mouvement des gilets jaunes a déclenché une crise sociale dont personne ne peut minimiser la gravité. Qu’il le reconnaisse ou non, il est violent. Il a exprimé une multitude de revendications, là où les Algériens ont simplement demandé à leur président de ne pas se présenter pour un cinquième mandat.

Accélération de l’histoire.

J’ajoute que l’attitude du gouvernement français, ni indifférence ni ingérence, depuis le début de la crise algérienne, a été adéquate. La vitesse avec laquelle les manifestants algériens ont obtenu un premier gage sans  casser de vitrines et sans qu’il y ait eu des blessés ou des morts est tout à fait impressionnante. S’ils ont donné une leçon, ce n’est pas à M. Macron, mais aux gilets jaunes, qui ne savent toujours pas ce qu’ils veulent vraiment et n’ont pas collectivement la subtilité politique que l’on reconnaît aujourd’hui au peuple algérien. Enfin, les gilets jaunes, qu’ils l’admettent ou non, sont minoritaires et leurs manifestations ne sont pas comparables aux déferlements qui ont envahi les grandes villes d’Algérie. Laquelle est une nation du tiers-monde, privée depuis 57 ans de la pluralité de l’offre politique et dont les institutions ont été littéralement confisquées par le Front de libération nationale (FLN) et ses descendants. En somme, les Algériens exigent de leurs dirigeants, quels qu’ils soient, des réformes dont les gilets ne veulent pas entendre parler.  Dans les milieux de l’opposition de droite, on en était déjà à prévoir pour l’Algérie une crise si longue qu’elle aurait immanquablement envoyé vers nos côtes des bateaux pleins de migrants. Cette thèse a déjà reçu son premier démenti. Le pire n’est pas sûr.

RICHARD LISCIA

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Impôts : le grand désordre

Le casse-tête
(Photo AFP)

Sans doute ne faut-il pas croire tout ce que racontent les élus de la République en marche, mais ils ont au moins réussi à provoquer, au sujet de la fiscalité, une confusion, accompagnée par la vive inquiétude des contribuables, sur les intentions du gouvernement en la matière.

LA DERNIÈRE fois que j’ai traité le sujet, j’ai évoqué « l’inventivité » de nos élus. En réalité, leur imagination ne va pas au-delà de ce qui a déjà été fait, qui a été parfois abandonné et qu’ils voudraient refaire. Ils n’inventent plus, ils ressassent. Certes, ils sont guidés par les revendications exprimées dans le grand débat national et qui, elles non plus, n’ont pas la cohérence requise puisqu’on y voit la demande d’augmentation des salaires et des retraites, assorties de baisses d’impôts, dont celle de la TVA. Un néophyte dirait que, si l’enjeu budgétaire essentiel consiste à ne plus augmenter les impôts d’un seul centime, l’objectif ne sera jamais atteint. Et pourquoi doit-il être atteint ? Parce que la pression fiscale en France est la plus forte d’Europe et qu’elle affaiblit de façon considérable notre potentiel économique et commercial.

Un risque de récession.

Qu’à cela ne tienne : la REM parle d’une nouvelle tranche dans le barème supérieur de l’impôt sur le revenu, du retour de la taxe carbone, celle-là même qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes, d’une hausse des taxes sur les successions, d’une augmentation de l’impôt sur la plus-value de la résidence principale. Une seule de ces nouvelles recettes rendrait la pression fiscale insupportable. Si elles étaient toutes appliquées, elles se traduiraient par une récession. De fait, les « suggestions » lancées ici et là par des responsables politiques ignorent totalement la nécessité nationale d’un coup d’arrêt à la hausse des taxes et impôts. De même que le grand débat a permis à tout un chacun de s’exprimer dans un joyeux désordre, de même les réponses à ces revendications échappent à toute coordination gouvernementale. On est interloqué par les idées du peuple consulté, on n’est pas rassuré par ce qu’en disent les élus.

La réforme oubliée.

De sorte que le débat risque de faire naître des espoirs qui seront fatalement déçus et entretiendront la colère populaire. Pour éviter une recrudescence de la crise sociale, le gouvernement doit se dépêcher, au terme du débat, dans quelques jours, d’annoncer les idées qu’il retient et comment il entend les traiter. Il doit tout d’abord montrer que toute augmentation du niveau de vie doit être financée, sinon par une hausse des impôts, par une réduction de la dépense publique. Cela reviendrait à transférer aux salariés une partie des sommes consacrées aux services fournis par l’État (fonction publique, infrastructures, assurance maladie, retraites). La diminution de la dépense est typiquement le dossier que le président de la République, depuis qu’il a été élu, n’a pas encore ouvert, celui où il a donc le plus de mal à faire des progrès. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que réduire certains services revient à diminuer le niveau de vie de la même manière qu’une hausse des impôts. C’est un cercle vicieux.

Le chef de l’État a voulu ce désordre. Il a voulu que les citoyens s’expriment sans réserves. Cette liberté de parole doit être partagée par tous, y compris les élus. Maintenant, il devient urgent de mettre de l’ordre dans cet écheveau immense et d’en sortir les grandes lignes. Ensuite, il appartient au gouvernement de dire ce qu’il compte faire et avec quels moyens. Aucune mesure non-financée n’est viable. Un exemple : d’aucuns réclament l’indexation des retraites sur l’inflation, ce qui correspond à la plus élémentaire des justices. Depuis la crise de 2008, les prix étaient restés stables, ce qui pouvait expliquer que les retraites n’augmentent pas. Mais à partir de la fin de 2017, année de bonne croissance, l’inflation est réapparue. Voilà pourquoi l’indexation des retraites redevient indispensable. Tout le problème porte sur le financement au moment où les efforts du gouvernement tendent à réduire ou effacer les déficits des retraites, du chômage et de l’assurance-maladie.

RICHARD LISCIA

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