L’ordre public en question

Kanner, loi et ordre (Photo AFP)

Kanner, loi et ordre
(Photo AFP)

À Moirans, dans l’Isère, des gens du voyage, furieux de ce qu’un jeune détenu n’ait pas été autorisé à assister aux obsèques de son frère, ont littéralement mis la ville à sac. Le gouvernement riposte par la fermeté, les associations soulignent les discriminations dont sont victimes des citoyens français.

GARE BLOQUÉE, voitures incendiées, les dégâts sont évalués à 200000 euros dans une petite bourgade connue pour sa tranquillité. Les obsèques du jeune homme tué dans un accident de voiture ont eu lieu cet après-midi bien que la justice ait refusé une permission de sortie au frère du mort, visiblement pour éviter de nouveaux troubles. Ce que François Hollande a lui-même confirmé. Le gouvernement n’est certes pas enclin à se montrer conciliant après de tels débordements. Il ne peut pas se permettre de céder sous la pression. On se demande cependant pourquoi le détenu n’a pas bénéficié, avant l’émeute, d’une courte permission, ce qui aurait évité les débordements et une tension entre la communauté des gens du voyage et les habitants de la ville qui va peser sur leurs relations ultérieures.

Une aberration bureaucratique.

La justice, dans l’affaire, aura donc été trop lente ou trop sévère. Mais il faut se garder de condamner la ministre de la Justice, à laquelle on prête beaucoup plus d’intentions qu’elle n’en a et dont le « laxisme » fait l’objet de critiques multiples alors que, cette fois, il faudrait s’interroger sur l’implacable refus qui a été adressé au détenu, avant que l’affaire ne prît un tour national. Il s’agit sans doute d’une de ces aberrations dont une bureaucratie qui résiste à tous les changements a le secret. Le malheur est que les gens du voyage s’estiment maltraités par la République et finissent, plus vite et plus souvent qu’à leur tour, par se révolter. Ce n’est pas seulement contre le refus de la permission qu’ils se sont dressés, c’est sans doute parce que c’est le conflit de trop, la dernière en date d’une série de brimades où ils voient, à tort ou à raison, le mépris, l’inflexibilité et l’indifférence des pouvoirs publics à leur égard.

Le lien vénéneux de la violence.

Partick Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, rappelle que les gens du voyage (mais en l’occurrence ceux de Moirans sont sédentaires) sont des citoyens français comme les autres et que, à ce titre, la loi républicaine leur est applicable. Ils répondront qu’on se souvient plus souvent de leurs devoirs que de leurs droits. Mais on n’ôtera pas de l’esprit de l’opinion que, si un jeune homme relevant de cette communauté est en prison, ce n’est pas par hasard. Dans chacune de ces affaires, on est toujours renvoyé au même dilemme : on sait que la pauvreté entraîne la délinquance et lorsqu’on punit un homme qui a commis une faute, on châtie peut-être le dénuement plus que le délit. Bernard Cazeneuve, puis Manuel Valls, se sont montrés intraitables et ont promis que les fauteurs de troubles seraient arrêtés et condamnés.
Mais le plus important, en définitive, c’est que la non insertion d’une communauté dans le reste de la société finit par empoisonner la totalité de la population, par un phénomène qui, après l’absence d’intégration, crée entre les uns et les autres le lien vénéneux de la violence. Si gouverner, c’est prévoir, le gouvernement a singulièrement manqué de prescience. Étant entendu qu’il est plus facile de blâmer que de proposer des solutions. Ce qui est insupportable, c’est que se produisent en France des incidents qui, par leur multiplicité, font douter nos concitoyens d’un ordre public constamment remis en question. Nicolas Sarkozy a parlé de « chienlit » à propos des incidents à Air France et on lui a rétorqué qu’il contribuait beaucoup au désordre qu’il dénonce. Les habitants de Moirans auront tendance à trouver juste la remarque de l’ancien président, même si l’exécutif n’est pas responsable d’une dérive sociale qui piétine le civisme sans ménagements.

RICHARD LISCIA

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