Syrie : la paix selon Poutine

Vladimir Poutine
(Photo AFP)

Vladimir Poutine reçoit aujourd’hui à Sotchi le président iranien, Hassan Rohani, et le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Le but de la réunion est de définir les conditions dans lesquelles la Syrie va revenir à la paix, après la défaite du prétendu Etat islamique dans la région.

LES FONDEMENTS de l’accord que les trois présidents s’apprêtent à conclure sont déjà clairs : il s’agit, tout d’abord, de maintenir au pouvoir à Damas, le président syrien Bachar Al-Assad, malgré les nombreux crimes de guerre et contre l’humanité qu’il a commis pendant six années de guerre civile. Il s’agit, par voie de conséquence, d’asseoir l’influence de la Russie au Proche-Orient et de consacrer le retrait des Etats-Unis, largement encouragé par Donald Trump lui-même qui, en dépit de la présence sur le terrain d’une coalition occidentale qui a contribué à la défaite du « califat » et protégé divers partenaires, kurdes notamment, a laissé les Russes intervenir massivement sur le plan militaire et permis notamment à Bachar de reconquérir Alep et Deir Ez-Zohr. Il s’agit enfin de garder avec les deux autres belligérants alliés à la Russie un contrôle sur la Syrie et l’Irak.
Moscou fait peu de cas de la minorité kurde, dont les combattants ont vaincu l’ennemi islamiste à plusieurs reprises, libéré Kobané (à la frontière turque), protégé du massacre les Yazidis et tenté, mais vainement, de constituer une zone syro-irakienne sous leur influence. Le théâtre militaire syrien est inséparable de celui de l’Irak. Les Kurdes disposent déjà du nord de l’Irak, où ils ont créé une zone économiquement prospère et pacifique. Cependant, leur tentative militaire récente de s’affranchir du pouvoir central de Bagdad, dominé par les chiites liés à l’Iran, a été tué dans l’oeuf par les troupes irakiennes. Il serait plus raisonnable, pour eux, de se contenter du système fédéral qui, en Irak, réunit Kurdes, chiites et sunnites. Mais, au-delà des zones d’influence ethnique, se joue une bataille qui commence pour la main-mise sur l’Irak et la Syrie.

Le cauchemar d’Erdogan.

Les Kurdes n’ont pas d’Etat, mais ils forment des minorités importantes en Irak, à l’est de la Turquie, en Syrie et en Iran. Pour Erdogan, patron autoritaire et intraitable de la Turquie, ils représentent un cauchemar. Il continue à guerroyer contre les Kurdes sur son sol et au nord de la Syrie. Pour l’Iran, l’enjeu est énorme. Le « printemps arabe » a permis à Téhéran d’intervenir en Irak, d’y installer un régime à prépondérance chiite et de devenir partie prenante dans une forme de dépeçage de la Syrie, ce qui lui permettrait d’augmenter encore un peu plus son emprise sur le Liban. L’épisode rocambolesque de la démission, annoncée à Riyad, du Premier ministre libanais, Saad Hariri, qui serait encore en Arabie saoudite si Emmanuel Macron ne l’avait tiré d’affaire, s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large : le déséquilibre des forces qui s’affrontent au Proche-Orient et le conflit géopolitique qui oppose l’Arabie saoudite et l’Iran.
Le Liban occupe une place stratégique d’importance essentielle pour la région. Il est dominé par le Hezbollah, force militaire et politique soutenue par l’Iran et la Russie, et capable de tenir Israël en échec. Dans son discours de démission (rejetée par le président libanais, Michel Aoun), M. Hariri avait dénoncé l’influence croissante du Hezbollah en Iran, sans doute sous la pression de Mohamed Ben Salman, homme fort d’Arabie, alors que, en réalité, il tentait de maintenir un équilibre fragile dans son pays.

L’inaction de Donald Trump.

Ce qui est sûr, c’est que la réunion de Sotchi va figer les influences respectives de l’Iran, du régime d’Al-Assad, de la Turquie, au détriment des Kurdes et de la paix libanaise. C’était inévitable dès lors que, malgré sa contribution aux actions militaires de la coalition, Donald Trump a passé le relais à Poutine sans lui demander ce qu’il entend faire dans la région. M. Trump partait du principe que son pays doit se retirer d’une zone où il n’y a que des coups à prendre. Mais entre-temps, les généraux américains, sous Obama, avaient changé de stratégie. L’idée, en Irak et en Syrie (et aussi en Afghanistan, mais c’est une autre histoire), était d’aider des minorités à combattre Daech mais de ne pas intervenir massivement. Cette re-formulation de leur politique proche-orientale a donné de bons résultats sur le front, mais n’a pas été assez ferme avec les Russes pour que les Etats-Unis puissent orienter les conséquences politiques de la débâcle du « califat ».
Sur tous les plans (intérêts occidentaux, contrôle des menées russes, éviction de Bachar, surveillance de l’Iran, protection d’Israël), M. Trump a perdu la partie, non sans abandonner les Kurdes à leur sort alors qu’ils sont les meilleurs alliés qu’il pouvait trouver sur place. Ce bilan extraordinairement négatif, y compris pour Israël, dont Trump est le premier soutien, est la conséquence d’une vision diplomatique proche de la nullité : avant d’être élu, M. Trump voulait se lancer dans un rapprochement spectaculaire avec la Russie. Depuis qu’il est élu, la tension a rarement été aussi forte entre Washington et Moscou. Pour échapper au soupçon qui pèse sur lui, au sujet de l’ingérence russe dans la campagne électorale de l’année dernière aux Etats-Unis, le président américain s’est contenté de baisser les bras en Syrie, offrant au monde l’image d’une Amérique complètement dépassée par les manoeuvres de Moscou.

RICHARD LISCIA

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Une réponse à Syrie : la paix selon Poutine

  1. Laurent Liscia dit :

    Trump n’échappe guère au soupçon: après ses rugissements de bateleur, il baisse les bras, comme vous dites, ce qui fait le jeu de Poutine. Et comme toujours dans le cas du cher Donald on en vient à se demander: incompétent ou coupable? Ou encore fidèle à une mysterieuse logique que personne d’autre ne comprend ? Mais en quoi consisterait cette logique? Trump souhaite rebâtir l’armée; un des grands piliers de son programme to Make America Great Again. Mais si cette même armée ne protège pas les interets US au Proche-Orient, quel est son rôle?
    Je vous rejoins sur la nécessité d’un Etat kurde. La minorité kurde a mérité sa souveraineté complète, pas seulement une autonomie précaire qui la met à la merci des « gouvernments » de Bagdad. Là encore, les USA ne peuvent pas se prononcer, puisqu’ils font depuis des décennies le choix de la Turquie. Une Turquie qui ne cesse de s’éloigner de l’Occident. Au total, l’histoire ne donne pas raison aux partisans de la RealPolitik (democratie chez soi, pur calcul au dehors). En soutenant des régimes ineptes, on ne fait qu’aviver les rancoeurs et les conflits. Etendons au monde les principes qui guident notre action nationale. A la canadienne. Rares sont ceux qui haïssent les canadiens.

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