Le nuage de la guerre

Yaël Braun-Pivet
(Photo AFP)

À la contre-offensive vigoureuse d’Emmanuel Macron, les opposants ripostent par un feu roulant de déclarations assassines. Le pouvoir veut mettre un terme à l’affaire, les partis politiques veulent maintenir le chaos institutionnel, au risque de lasser l’opinion publique.

UN FORMIDABLE feuilleton pour l’été. Chaque jour, riche en événements, fait osciller chacun d’entre nous entre les versions de l’affaire Benalla qui nous sont proposées. Le principal acteur de cette tragi-comédie, Alexandre Benalla, a donné une interview au « Monde » qui paraît aujourd’hui. Nous avons fini par connaître son salaire, 6 000 euros par mois, ce qui est beaucoup, mais pas scandaleux. Il reconnaît avoir commis une faute, mais il dénonce les manigances des médias et de la classe politique. Il se dit blessé par le mot de trahison, prononcé par le président de la République. Le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler,  vient de témoigner devant la commission de l’Assemblée. Il n’a pas vraiment dissipé les zones d’ombre qui demeurent sur le rôle exact que M. Benalla jouait à l’Élysée. Une perquisition a été effectuée dans le bureau de celui-ci, en sa présence. On en fait tout un plat, mais il y a des précédents, et pour des affaires plus graves, comme le suicide d’un conseiller de François Mitterrand, François de Grossouvre, en avril 1994.  On peut néanmoins retenir de ce fatras d’informations et de détails que M. Benalla bénéficiait de l’indulgence du président, séduit par son activisme, et qui ne l’a pas caché, mardi, dans son discours à la Maison de l’Amérique latine.

Nous sommes une démocratie.

Les partis, eux, ont dénoncé le comportement post-scandale de M. Macron avec des mots d’outragés, comme s’ils avaient, jusqu’à présent, pratiqué l’art de la dentellière. Le président a sans nul doute recruté et soutenu M. Benalla avec une certaine légèreté. Première erreur. La deuxième fut de critiquer une fois encore les médias, qu’il confond avec les réseaux sociaux, attribuant de la sorte à la presse sérieuse des informations qu’elle n’a jamais publiées et oubliant que, sans les journaux, personne n’aurait entendu parler de l’affaire. Il ressort de ce chaos que la presse française est libre et fait son travail ; que la justice s’est emparée de l’affaire dès qu’elle en a eu vent ; que les institutions sont d’une solidité à toute épreuve, puisque deux commissions parlementaires ont été créées et que, en conséquence, la domination du parlement par l’Élysée est un  faux argument. On a tout le loisir de déceler les failles dans les auditions, questions provocatrices assorties, comme toujours, de jugements discourtois sur la personne interrogée, réponses parfois confuses qui ne semblent dire qu’une partie de la vérité. Mais enfin, cette Constitution, que l’on a tellement hâte de changer, a été utile au pays, en démontrant que nous sommes une grande démocratie.

Les commissions ne sont pas des tribunaux.

Le problème ne vient pas d’un affaiblissement du pouvoir résultant de quelque catastrophe naturelle. Il vient des hommes qui l’exercent, ceux qui, au sein de l’exécutif, ne sont pas capables de tenir le même discours, ceux qui, au sein du législatif, transforment les commissions en tribunaux, avec sarcasmes, ironie, jugement hâtifs et personnels. Yaël Braun-Pivet, co-rapporteur de la commission de l’Assemblée, visiblement agacée par le tour quelque peu inquisitorial que prennent les auditions, estime qu’il n’y a plus lieu de convoquer d’autres personnalités politiques, alors que l’opposition veut entendre de nouveau celles qui se sont déjà exprimées ! Or, quels qu’ils soient, les faits sont désormais mineurs. Une immense bataille politique a été engagée par les oppositions. Pour la droite, qui a pris le commandement de l’offensive, il s’agit de reprendre à M. Macron les votes qui ont assuré sa victoire l’an dernier. L’objectif n’est nullement honteux, mais il serait souhaitable que les Républicains cessent de sonner le tocsin et de faire parler le canon. S’il existe un risque de dérive des institutions, c’est parce que les députés et sénateurs, pourtant confortés dans leurs droits comme jamais, finissent par en abuser, ce qui, à mon sens, est déjà fait.

Une motion de censure.

À quoi il est bon d’ajouter que des partis d’opposition vont déposer, lundi à l’Assemblée nationale, une motion de censure. Premier secrétaire du parti socialiste, Olivier Faure déclare que le PS ne la signera pas, mais qu’il pourrait bien la voter. Quel est ce genre de discours qui drape l’hypocrisie la plus nue dans un voile de vertu ? Le PS ne signera pas un  texte qui l’associerait à l’extrême droite et à l’extrême gauche. Mais au fond, pourquoi ne pas profiter d’une aubaine ? Cette démarche, qui n’a, bien sûr, aucune chance d’aboutir, montre la fièvre délirante qui s’est emparée du corps politique. Danièle Obono, égérie de la France insoumise, se rapproche, dans les couloirs de l’Assemblée, de Marine Le Pen. On peut toujours considérer que les renversements d’alliances font partie de la vie quotidienne, mais la cohérence des uns et des autres est introuvable. Tout le monde veut la peau de Macron, personne n’hésite à plonger dans la compromission idéologique pour commettre le crime. Après la chute de Macron, ce sera quoi, le programme Le Pen-Obono ?

RICHARD LISCIA

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17 réponses à Le nuage de la guerre

  1. Michel de Guibert dit :

    La commission d’enquête au Sénat a été beaucoup plus respectueuse des personnes que celle de l’Assemblée nationale, elle n’en a pas moins démontré les contradictions des déclarations et la confusion qui règne.
    On a l’impression d’une bande de copains qui font corps : la République des copains et des coquins !

    Réponse
    Cela s’appelle la chasse à courre, l’hallali, la curée.
    R.L.

    • Michel de Guibert dit :

      C’est le préfet de police de Paris lui-même qui parlait d’un « copinage malsain ».

      • admin dit :

        C’est très facile de choisir dans les propos tenus par les personnalités interrogées ce qui convient à une démonstration et de ne pas tenir compte du reste. Je continuerai à défendre l’idée que la classe politique a voulu transformer un incident tout à fait regrettable, mais sans effet sur les grands dossiers qui devraient, normalement , nous préoccuper, en crime inexpiable.
        R.L.

        • Michel de Guibert dit :

          Mais oui bien sûr, il est vrai qu’il y a des dossiers autrement plus importants à traiter et que l’opposition s’est saisie de cet « incident » pour mettre en cause la « macronie ».
          L’incident en question, à savoir le coup de poing de M. Benalla est somme toute assez secondaire, son utilisation d’un brassard de police est déjà singulièrement plus grave, mais le plus grave dans cette affaire, c’est la dissimulation en haut lieu, les mensonges, l’impression que certains sont ou se croient au-dessus des lois.
          La meilleure façon de clore cette histoire serait de faire la lumière complètement sur cette affaire.
          M. Macron assume toute la responsabilité et ne pas vouloir la rejeter sur des « fusibles », et c’est tout à son honneur, mais il ne dit rien de plus sur les dysfonctionnements à l’Elysée.
          Il semble au final qu’il y ait un seul « fusible », M. Benalla, qui aurait « trahi » le président.

          Réponse
          Edouard Philippe, dont la prestation à l’Assemblée a été en tous points remarquable, a déjà annoncé que tout le système de fonctionnement de l’Elysée allait être révisé pour la rentrée. Quant aux mensonges, s’ils sont prouvés, ils font partie de tout système de défense d’une personne ou d’un groupe qui se trouvent en situation d’accusés.
          R.L.

          • Michel de Guibert dit :

            Je suis d’accord avec vous sur la qualité de la prestation d’Edouard Philippe à l’Assemblée.
            Vous me permettrez d’être moins d’accord sur votre justification du mensonge comme système de défense.

            Réponse

            Mais, enfin, on ne peut décidément rien dire : c’est dans le droit : un accusé peut mentir pour se défende. Point barre.
            R.L.

        • JB7 dit :

          Vous gardez la tête froide et vous résumez en une seule phrase ce qu’est devenue cette affaire. N’ayant pas votre talent, je ne trouvais pas les mots adéquats, mais :
          – il est regrettable et consternant que les travaux sur les gros dossiers soient interrompus
          – il est tout à fait normal que le dossier Benalla soit confié à la justice et c’est le « jeu » politique si l’opposition saute sur l’occasion pour tailler des croupières au pouvoir en place, mais cette affaire va beaucoup trop loin ! L’opposition devrait se rappeler de cette phrase d’Édouard Herriot : « la politique, c’est comme l’andouillette. Ça doit puer la merde, mais pas trop ».
          – quel gâchis, alors que nous devrions « surfer » sur cette victoire en coupe du monde et faire passer rapidement certaines réformes, on vient saboter le moral et les vacances des Français avec cette « affaire Benalla »
          Décidément,je préfère votre phrase qui résumait tout avec une grande élégance !

  2. Laurent Clerte dit :

    Cette histoire n’intéresse que la classe politique d’opposition qui s’ennuie , considérant que EM est là pour dix ans, en attendant que la relève des oppositions devienne enfin intelligente.
    Alexandre Benalla, issu d’on ne sait où, des bas quartiers aux vues de son interview au « Monde », y retournera avec, à 26 ans, le sentiment d’avoir été un c.. qui croyait que les énarques se mêlent aux illettrés sans-dents et incultes.Il rêvait de se marier dans le XVIe ? Il aura tout le 93 pour le faire.
    Sa disparition des radars médiatiques confortera l’idée que tout ceci n’est qu’un pschitt.

    Réponse
    Pschitt ou pas, un peu de respect pour les démunis et une meilleure maîtrise de votre langage seraient les bienvenus dans cet espace.
    R.L.

    • chretien dit :

      Parfaite, votre réponse. Un peu de respect pour les personnes qui osent s’interposer et ont le courage de faire face aux manifestants agressifs. Ils sont nombreux ceux qui rasent les murs, dans ces situations.

  3. Victor dit :

    Feuilleton de l’été, certes. Mais pour une autre affaire, l’affaire Sarah Halimi, que doit-on penser quand vous affirmez: « Il ressort de ce chaos que la presse française est libre et fait son travail ; que la justice s’est emparée de l’affaire dès qu’elle en a eu vent « . Cette histoire autrement plus grave et sinistre que celle d’un nervi faisant le coup de poing pendant ses loisirs, a bel été occultée par la presse pendant de longs mois (on était en période électorale et il ne fallait pas effrayer les votants).
    Puis déniée par une justice partiale et renvoyée vers une psychiatrie à la soviétique pour évacuer le problème. Circulez.

    Réponse
    Cela s’appelle pratiquer l’amalgame. J’ai eu l’occasion de dénoncer le crime raciste et odieux dont Saraha Halimi a été victime, je ne vois aucun rapport avec cette affaire.
    R.L.

  4. PICOT François dit :

    Le suicide de Grossouvre ? Il est permis de douter. Une belle démocratie en France? Sûrement pas. Coup d’Etat en 2005 pour passer outre la volonté des Français. Bis repetita pour éliminer Fillon de l’élection présidentielle. Et si les médias se retournent contre Macron c’est surtout, je pense, parce que certains veulent l’abattre. Qui ? Mystère pour l’instant.

    Réponse
    Fillon s’est éliminé lui-même pour une affaire d’enrichissement personnel, le coup d’Etat n’a jamais eu lieu et il n’y a aucun mystère sur qui veut abattre Macron : la droite et la gauche.
    R.L.

    • PICOT François dit :

      Qui vivra verra.

    • Moutel dit :

      Ce n’est pas vrai ! Si Fillon s’est très mal défendu, il a surtout été flingué par certains énarques ou autres conseillers à l’Elysée, proches de Macron (un certain
      Gaspard G.. peut être) informés en priorité par « le Canard » ! Pour la bande à Macron, Fillon qui, au début de 2017 était le futur gagnant de la présidentielle et est devenu l’homme à abattre par tous les moyens, y compris la presse. Pourtant beaucoup de députés UMP, PS, UDI, etc., profitaient largement des subsides octroyés pour les attachés parlementaires et la loi de moralisation de 2017 permet encore à un député A d’embaucher l’épouse ou la fille du député B et réciproquement…. Il n’y a que les LREM et autres ravis de la crèche pour croire que tout a changé, et c’est vrai que parfois les articles de RL entretiennent ce mythe : « Avec Macron et Benalla tout le monde, il est beau tout le monde il est gentil « .

      Réponse
      C’est formidable de mettre tout sur le dos de Macron, y compris la défaite de Fillon, à une époque ou Macron n’était que candidat et n’était plus à L’Elysée. Vous refaites l’histoire à votre manière, qui n’est pas des plus exactes. Fillon a perdu la partie avc sa manifestation du Trocadero et je l’ai dit le lendemain. Fillon a perdu la partie parce qu’il a accepté des costumes hors de prix en février 2017 d’un certain Robert Bourgi qui a lui-même reconnu à la télé qu’il avait fait ce geste pour « couler » Fillon (il a utilisé un autre terme). La loi de moralisation de la vie publique INTERDIT le recrutement, par un député, d’un proche comme assistant parlementaire. Gaspard G. n’est pas dans le soutien à Macron, il envisage de poser sa candidature à la mairie de Paris contre LREM. Ou bien vous n’avez rien compris ou bien vous essayez de nous faire prendre des torchons pour des serviettes.
      Enfin, tout le monde n’est ni beau ni gentil. J’ai largement exposé les fautes commises dans l’affaire Benalla. Je ne pense pas que vous ayez le même souci d’impartialité. Il me semble que dans le récit mythologique, vous surpassez tout le monde, les beaux, les gentils et les autres.
      R.L.

  5. leroy dit :

    Vous avez raison, mille fois raison. On tente de faire de ce qui est un banal fait divers, qui, sous Mitterrand serait passé inaperçu, une affaire d’Etat ? Mais où est la fille cachée du président de la république ? Où sont les écoutes téléphoniques illégales ? Où est le perroquet du Dr Gubler rapporté du marché de Libreville par un Transall de l’armée de l’air, puis par le Concorde présidentiel au vu et au su de tous les journalistes de l’époque ? Nulle part ici. Il s’agit d’un garde du corps du président (trop) bien payé (mais moins que le coiffeur de Hollande), et qui a pété un câble, (comme Barril avant lui), et qui s’est cru autorisé à faire le coup de poing dans une manif musclée où ses victimes balançaient des projectiles sur les forces de l’ordre, sans être labellisé policier ou gendarme. C’est un fait divers, regrettable, sans doute, mais sans plus…et qui mérite un traitement disciplinaire à l’échelon du secrétariat de l’Elysée, pas plus! On dirait que l’opposition, qui l’a violemment critiqué à l’époque, voudrait créer une nouvelle affaire Léonarda…ou un nouveau scandale type « Rainbow Warrior ». Le parti LR n’a rien à gagner à se compromettre dans des cabales aussi basses qui ne servent aux extrêmes qu’à tenter d’exister. Quant à Mélenchon, n’était-il pas socialiste du temps de Mitterrand, et témoin des faits que j’ai rapportés plus haut ? C’est comme les alcooliques repentis : plus tempérant que moi, tu meurs !

    Réponse
    C’est le genre de lettre qui m’amène à penser que je ne suis pas tout seul.
    Merci.
    R.L.

    • Num dit :

      100 % d’accord avec vous.
      Donc, non, M. Liscia, vous n’etes pas tout seul.
      Réponse
      Vous avez toute ma gratitude.
      E.L.

    • Chretien dit :

      Tout à fait d’accord avec les propos de chacun d’entre vous et vous avez mon soutien.

      • Num dit :

        Je pense que nous sommes plus nombreux que les médias ne le laissent penser. Dans mon entourage, beaucoup pensent la même chose.
        A noter également deux sondages publiés hier montrant une stabilité de la cote de popularité de Macron depuis cette affaire. La plupart des Français -hormis les ultra politisés – sont sans doute moins dupes que ce qu’espéraient les oppositions et les médias.

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