Les méfaits de la transparence


Michèle Delaunay
(Photo S. Toubon)

Ce sera la ruée des médias (et des particuliers), cet après-midi, sur le site Internet du gouvernement, qui publie les déclarations de patrimoine des 37 ministres. Nous laisserons aux curieux le soin de se livrer à ce qui n’est qu’un exercice de voyeurisme et ne résout pas le problème de la fraude fiscale, laquelle, par définition, n’est pas publiée. 

POUR APPLIQUER cette mesure contestée, le gouvernement a dû passer outre les récriminations de l’opposition, mais aussi de nombre de dirigeants socialistes. La décision va augmenter la confusion, elle va placer quelques ministres dans une position affreusement inconfortable dès lors que, en France, on ne peut pas être riche sans être malhonnête et on ne peut pas s’occuper des minimas sociaux si on a soi-même de l’argent.  Cette croyance obscurantiste rend pratiquement impossible la mission de Michèle Delaunay, ministre aux Personnes âgées qui déclare, pour le couple qu’elle forme avec son mari, un patrimoine de 5,4 millions d’euros, composé en partie de biens immobiliers dont elle a hérité et de valeurs mobilières qu’elle a acquises au cours d’une vie de dur travail (elle est médecin).

Acte civique ou délit ?

Le cas de Mme Delaunay représente le meilleur exemple des effets pervers de la transparence. Elle a travaillé dans une discipline, la cancérologie, qui n’offre pas le temps de se distraire souvent. Son époux aussi a accompli une carrière dans la fonction publique. Ils ont tous les deux hérité de leurs familles. Ils ne sont pas responsables de l’envolée excessive des prix de l’immobilier en France. Ils paient nécessairement un impôt sur la fortune (ISF) élevé qui dépasse les 50 000 euros et dont ils ne peuvent tirer le montant que de leurs revenus, sauf à revendre une partie de leurs avoirs. La vérité est que, dans notre pays, on n’a pas le droit d’être riche, que payer l’ISF, acte civique, revient à avouer une sorte de délit, qu’avoir de l’argent est une tare. Le public n’a pas à savoir, surtout si l’on tient compte des jugements sommaires qu’il est souvent amené à exprimer, qui possède quoi. Tout ce que l’on peut exiger, c’est que les gens paient des impôts proportionnellement à leur situation de fortune.

Frugalité collective.

Je ne crois pas que la publication de la fortune des ministres, puis celle de tous les élus, va apaiser les esprits. Une sorte d’ascétisme s’est emparée de l’opinion à la faveur d’une crise qui a appauvri des millions de Français. Une tendance se fait jour, qui souhaiterait tirer vers le bas tous les revenus et tous les patrimoines, ou bien sûr les partager, ce que le gouvernement tente d’ailleurs de faire en augmentant lourdement la fiscalité. Peu importe que le droit de propriété soit ainsi bafoué. Le problème, c’est que l’on crée un handicap artificiel pour tous ceux qui veulent servir honnêtement l’État en les rendant coupables d’avoir de l’argent, comme si ne pas en avoir en ferait des gens plus compétents.

C’est exactement ce que craint Mme Delaunay qui s’inquiète du « risque d’opprobre » et qu’on lui demande si elle a encore le droit de parler du RMI. Il faudra donc être pauvre pour légiférer ou gouverner. Sans parler des conséquences de cette soudaine fascination pour le dénuement sur une économie qui n’ira bien que si des entrepreneurs veulent gagner de l’argent. Le président de la République n’est pas complètement innocent. Il a ouvert lui-même la boîte de Pandore, en déclarant qu’il n’aimait pas l’argent, que 4 000 euros par mois suffisaient pour vivre et que son unique adversaire était la finance. Ce discours purificateur ne suffira jamais à faire disparaître des inégalités qu’aucune révolution n’a durablement effacées.

RICHARD LISCIA

 

 

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3 Responses to Les méfaits de la transparence

  1. Pottier dit :

    Tout à fait d’accord avec votre analyse, mais peut-être auriez-vous pu choisir un autre exemple que celui de Mme Delaunay, dont l’origine de la fortune fait les gorges chaudes bordelaises !

  2. Bedat dit :

    Bof ! Hollande et son gouvernement font ce qu’ils peuvent pour occuper l’espace et le devant de la scène, mais toutes ces gesticulations ridicules paraissent pitoyables aux yeux des Français qui attendent autre chose d’un vrai gouvernement: qu’il gouverne et obtienne des résultats positifs pour le pays. Mais là où il faudrait Margaret Thatcher, nous n’avons que Pépère, et « normal » en plus!

  3. Ce n’est pas la déclaration qui pose problème. Personne ne va se révolter devant la fortune de Laurent Fabius, ministre socialiste, puisqu’il a hérité. Madame Delaunay a tort d’avoir peur. Cependant, aux Personnes âgées, c’est un peu délicat du fait de quelques opacités, retrouvées, par exemple, dans certains services de tutelle des majeurs protégés (Alzheimer et apparentés, entre autres). Et puis il y a tellement de vieillards démunis! Elle serait désormais plus crédible à un autre poste, moins confronté à une misère humaine qui n’est pas simplement physique. Mais bon.
    Ce qui est inadmissible, c’est la fraude, favorisée par certains cultes du secret et /ou de l’omerta (je mets tous les malhonnêtes dans le même panier), histoire de faire mieux ses coups pendables en-dessous.
    Ce qui est inadmissible, c’est le mensonge, avec utilisation de fonds publics (les nôtres) en vue d’un enrichissement personnel.
    Une politique qui fait bien son boulot, avec sincérité, intégrité, vaillance et humour, voilà l’idéal.
    Peu importe son patrimoine, à condition de ne point le cacher, ni aux citoyens lambda ni au fisc.
    C’est si difficile ?

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