Le français d’abord

Geneviève Fioraso
(Photo AFP)

La loi sur l’enseignement supérieur et la recherche a été adoptée (de justesse) à l’Assemblée nationale malgré le refus des écologistes de la voter. C’est un épisode de plus dans le récit nourri des états d’âme au sein d’une majorité souvent agitée par ses divisions. Cependant, les Verts soutenaient l’article 2 de la loi qui prévoit des cours en anglais dans nos universités pour les étudiants étrangers. Disposition qui, de nouveau, dresse les défenseurs de notre langue contre ceux qui, au nom de la modernité ou de ce qu’ils considèrent comme la suprématie irréversible de l’anglais, ne s’indignent guère de l’idée de Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur.

EN FRANCE, le débat sur l’usage de l’anglais, sur la contamination du français par d’innombrables anglicismes ou expressions importées telles quelles, sur le recul de notre langue dans le monde, est ancien et a toujours soulevé des passions exacerbées et durables. L’existence du problème est indiscutable, mais il est très mal posé : la question ne porte pas sur l’usage de plus en plus fréquent de l’anglais en France, mais sur l’usage de moins en moins approprié que les Français font de leur langue. Si l’anglais progresse dans notre pays, c’est parce que nous ne lui opposons pas un français de bonne qualité, parlé correctement par tous, et qui maintiendrait les étrangers dans une admiration suffisante pour qu’ils aient envie de l’apprendre.

Solécismes et  barbarismes.

La ministre n’a que de bonnes intentions : elle souhaite attirer davantage d’étudiants étrangers en France et sacrifie à ce projet tout ce que nous avons accumulé de prétention et de suffisance à propos de la supériorité de notre langue, de l’exception culturelle, du rayonnement de la francophonie, d’un français hissé au rang de langue diplomatique (mais qui perd peu à peu ce statut). Il n’est pas inutile de revenir à la réalité : l’anglais progresse partout, c’est une langue planétaire, tandis que le français reste une langue internationale. Pour le voyageur un brin nationaliste, il n’y a rien de plus pénible que de parler anglais à la réception d’un hôtel italien.

Mais les étudiants qui veulent faire un séjour universitaire en France sont-ils vraiment rebutés par le français ? Ne seraient-ils pas prêts à en apprendre l’essentiel avant de venir? Inversement, la création de cours en anglais incitera-t-elle une migration massive vers les universités françaises ? Rien n’est moins sûr. Demeure, en revanche, la nécessité nationale de reconstruire l’apprentissage du français pour les enfants français eux-mêmes. Les hommes politiques qui dénoncent un système d’éducation capable de laisser chaque année 150 000 collégiens ou lycéens privés d’une formation élémentaire au terme de leur parcours dans le secondaire ne sont pas nécessairement ceux qui s’expriment le mieux en français. La radio et la télévision, beaucoup de journaux où les articles sont mal rédigés ou mal corrigés, nous offrent tous les jours des anglicismes éhontés (jusqu’à la grammaire qui devient anglaise), des solécismes, des barbarismes, des néologismes, des accords de participe inexistants, des liaisons bêtement prétentieuses, des mots impropres qui signifient autre chose que ce que souhaite dire l’orateur, bref un monceau d’erreurs de vocabulaire, de syntaxe, de grammaire qui montrent que l’ignorance n’est pas l’apanage de la jeunesse ; et que la génération qui dirige le pays n’a pas eu la formation adéquate.

L’élégance est démodée.

Mme Fioraso devrait s’entendre avec le ministre de l’Éducation, Vincent Peillon, pour que les élèves français apprennent le français avant que les étudiants anglophones déboulent chez nous. Nous ne devons  pas désespérer de leur communiquer quelques-unes des beautés de notre langage. Malheureusement, aujourd’hui, ils sont en danger. Ils risquent d’entendre ici un franglais qui les fera hurler de rire, ou un français perverti par solutionner au lieu de résoudre, par initier au lieu de commencer (par exemple initier un projet qu’il convient de lancer, tandis qu’on initie un enfant au langage), par les mesures que j’ai adopté au lieu d’adoptées ; et j’en passe, car on pourrait colliger les aberrations du langage dans un livre de plusieurs centaines de pages. Dans le film célèbre, « Entre les murs », une jeune fille dit au professeur qu’on ne peut pas parler en ville en utilisant l’imparfait du subjonctif. Pourquoi ? Parce que c’est démodé ? C’est le coeur du problème (en anglais, the heart of the matter) : l’élégance, y compris celle du français, se démode.

RICHARD LISCIA

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Une réponse à Le français d’abord

  1. Ma foi et pour une fois, je suis assez d’accord avec vous. En évitant cependant de sombrer dans une préciosité ridicule.
    Un « tout petit » bémol … Je trouve les néologismes volontaires très poétiques créatifs.

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