Syrie : les vrais coupables

Kerry et Lavrov : diplomatie impuissante (Photo AFP)

Kerry et Lavrov : diplomatie impuissante
(Photo AFP)

La crise humanitaire à Alep atteint un sommet de sauvagerie : Bachar Al-Assad, décidé à reconquérir la ville avec l’aide des Russes, continue de procéder à des bombardements aveugles qui tuent essentiellement des civils, et, surtout, des enfants.

LE SUJET est assez grave pour que j’y revienne après l’avoir évoqué jeudi dernier. Il donne lieu à toutes sortes de commentaires qui tentent de situer les responsabilités et, dans certains cas, font des États-Unis la cause principale du chaos qui règne à Alep. Un minimum de logique devrait pourtant désigner les vrais coupables qui, forcément, sont ceux qui bombardent, pas ceux qui les laissent faire. Depuis longtemps, les Américains ont exprimé leur volonté de ne pas intervenir militairement dans le conflit syrien. On peut le leur reprocher mais on ne saurait faire l’économie d’une analyse. L’Amérique de George W. Bush a été couverte de critiques, d’injures et de sarcasmes pour avoir envahi l’Irak en 2003. Le successeur de M. Bush, Barack Obama, avait pour ambition de désengager son pays du Proche-Orient et d’en faire une puissance pacifique plutôt qu’une force d’invasion.

Les bonnes idées de Fillon.

Accessoirement, le président Obama pouvait espérer améliorer l’image des États-Unis dans le monde. Il n’en est rien. Ceux qui blâmaient l’Amérique pour son interventionnisme militaire sont les mêmes qui l’accablent aujourd’hui pour sa prudence. François Hollande ne perd jamais une occasion de rappeler que lorsque la France était prête à bombarder les positions d’Assad en 2013, Obama a flanché et a préféré une solution diplomatique. Il est incontestable que le désir du président américain d’en finir une bonne fois avec des guerres qui ont fait tant de mal aux Américains eux-mêmes a altéré la vision qu’il a de ce qui se passe au Proche-Orient et qui mérite sans doute que l’Amérique, pour rééquilibrer le jeu, fasse peser une menace militaire. Ce qui ne veut pas dire non plus que M. Obama soit l’artisan de l’épouvantable crise humanitaire déclenchée, dans une totale impunité, par le régime de Damas. Les vrais et seuls responsables sont la Russie et l’Iran qui aident Bachar au mépris de toute considération morale.
Le gouvernement américain n’est pas resté inerte. Il est curieux que François Fillon, ce matin, ait proposé que les Européens négocient avec la Russie. Il faudrait qu’il nous démontre comment ce que la diplomatie américaine n’a pas pu obtenir, celle de l’Union européenne la recevrait de Poutine sur un plateau d’argent. Le président russe déteste les Européens qui ont décrété un embargo contre la Russie, lui tiennent tête en Ukraine et refusent de reconnaître l’annexion de la Crimée. Il se moque complètement de la mauvaise réputation que les crimes de Bachar donnent à la Russie et du sang dont elle est éclaboussée, pourvu qu’en définitive il puisse rendre à Bachar assez de pouvoir pour garantir la présence russe dans la base militaire de Tartous. De la même manière, les Iraniens soutiennent le dictateur syrien uniquement pour contrer les forces sunnites qui lui sont hostiles, notamment l’Arabie saoudite.

Mourir pour la Syrie ?

Au demeurant, il ne s’agit plus de tenir tête à la Russie en pratiquant l’embargo ou en prononçant de belles paroles. Il s’agit de savoir si Américains et Européens sont prêts à s’engager militairement pour combattre Bachar Al-Assad et, surtout, de prendre le risque d’entrer en conflit armé avec les Russes. Il me semble que M. Fillon, qui songe à négocier avec Poutine et non à le combattre, devrait comprendre que les mots ne servent à rien, que les Américains, eux, ont négocié pied à pied avec Serguei Lavrov, le ministre des Affaires étrangères de Poutine, et qu’il s’est contenté de les balader. On voit mal pourquoi les Européens obtiendraient de Moscou ce que John Kerry, l’homologue de Lavrov, n’a pas obtenu.
La position de la plupart des experts consistent à poser comme un fait acquis que MM. Assad et Poutine sont des monstres et que, le sachant, l’Amérique aurait dû entamer un bras-de-fer avec eux. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Mourir pour la Syrie ? Avant de juger, donnez l’exemple.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Syrie : les vrais coupables

  1. A3ro dit :

    Oui, beaucoup de monde reprochent a Barack Obama sa non-intervention de 2013, surtout les républicains US. Mais si on se met a sa place, on se rend compte qu’il n’y avait que des solutions pourries…

    Intervenir sans résolution des Nations Unies ni quelconque légitimité, et participer au renversement du régime, c’est faire exactement ce que le monde a reproché a Bush en 2003. (D’ailleurs, la Russie ne se prive pas de rappeler cet épisode lorsqu’elle est critiqué pour l’Ukraine. Ne pas intervenir, c’était prendre le risque de laisser les choses empirer.)

    Se contenter de frappes aériennes n’est pas vraiment efficace, mais mettre des troupes sur le terrain, c’est cristalliser le mécontentement de la population et planter les graines du prochain EI.

    Face a l’obstructionisme et l’obstination de la Russie, il n’y a malheureusement pas grand chose que l’on puisse faire… si quelqu’un est a blamer pour les malheurs de la Syrie, c’est bien les Russes.

  2. Michel de Guibert dit :

    La réalité n’est peut-être pas aussi manichéenne…

    Réponse
    C’est la deuxième fois que vous faites ce commentaire, qui laisse percer une absence possible d’inventivité dans l’argumentation. Bachar est le mal absolu. C’est un dictateur sanguinaire, capable de sacrifier la majeure partie de son peuple pour se maintenir au pouvoir sans passer par les urnes. Dans cette entreprise délétère, il est soutenu par les Russes, totalement dépourvus de scrupules. Que tous ceux qui pensent que les Américains doivent se sacrifier pour la défense du peuple syrien commencent par donner l’exemple.

    • Michel de Guibert dit :

      Oui, c’est la deuxième fois que je fais ce commentaire parce que vous persistez dans votre vision manichéenne du conflit syrien.
      Pour vous, « Bachar est le mal absolu ».
      Dans une guerre civile, toujours atroce, il y a deux parties opposées : d’un côté le régime de Bachar el Assad, de l’autre la rébellion armée dont une partie importante est faite d’éléments islamistes qui ne se limitent pas à Daesh (je vous en ai cité quelques-uns dans un précédent commentaire).
      Ni les uns ni les autres ne sont des enfants de chœur, et ce qui se passe aujourd’hui à Alep est dramatique, mais quand c’était l’autre partie d’Alep qui était sous les bombardements des rebelles on n’a pas beaucoup entendu les protestations…
      Je suis amené à rencontrer des réfugiés syriens et je suis frappé de voir les positions les plus opposées par rapport au régime Assad et au conflit syrien, qui vont de l’opposition inconditionnelle au soutien inconditionnel en passant par des positions plus nuancées.
      La réalité est complexe, et il me paraît plus important d’œuvrer pour la paix que de vouloir renverser militairement le régime de Bachar el Assad qui a, cela peut surprendre, le soutien d’une partie non négligeable de la population syrienne.
      On a vu les conséquences désastreuses des interventions armées en Irak (avec Bush) et en Libye (avec Sarkozy), il s’en est fallu de peu que cela se produise aussi en Syrie (avec Hollande).
      Les « printemps arabes » ont quasi tous débouché sur des prises de pouvoir ou des tentatives de prise du pouvoir par les islamistes, avec des conséquences infiniment plus graves pour la population que le régime dictatorial antérieur… cela doit faire réfléchir avant de jouer les va-t-en guerre.

      Réponse
      Vous êtes hors sujet. La question que j’ai soulevée portait sur les responsabilités comparées de l’Amérique et de la Russie dans le conflit syrien. Donc, aucun rapport avec votre réponse. Concernant les méthodes des factions autres que Daech en Syrie, vous essayez de démontrer que tout le monde se vaut, et que Bachar n’est pas pire que ses pires ennemis. Je ne vois pas en quoi cela le disculpe. Mais de toute façon, c’est un autre sujet. Quant au « soutien de la population syrienne » à Bachar, d’abord quelques avis ne suffisent pas à rendre compte de l’avis général, et puis ça ne change rien. Les Allemands, en 1939, étaient tous nazis avant de changer d’avis quand ils ont perdu la guerre. Et dans le cas d’Alep, c’est clair : Bachar ne risque pas d’être aimé par des gens qu’il extermine.
      R.L.

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