Shimon Peres, dernier des géants

Il a vécu toute l'épopée israélienne (Photo AFP)

Il a vécu toute l’épopée israélienne
(Photo AFP)

La mort à 93 ans de Shimon Peres, ancien président d’Israël et prix Nobel de la paix, achève une grande séquence historique qui a commencé avec la création de l’État d’Israël, s’est poursuivie par les guerres qu’il a été contraint de livrer et se termine dans l’incertitude d’une paix introuvable.

LE NOM de Shimon Peres, ami sincère et constant de la France, est d’abord et avant tout attaché à la sécurité de l’État juif dont il a été toute sa vie le bâtisseur inlassable. Cet homme, qui n’eut de cesse de protéger son pays contre la haine, les guerres et le terrorisme, a su saisir l’extraordinaire occasion que le climat international offrait, dans les années quatre-vingt-dix, à une perspective de paix durable entre Israéliens et Palestiniens. On ne déplorera jamais assez l’échec des accords d’Oslo qui, aujourd’hui, sont enterrés. Shimon Peres s’en va alors que les guerres civiles font rage tout autour d’Israël, que se renforce le rôle de l’Iran, que le Hezbollah menace de lancer 100 000 roquettes contre l’État hébreu, que rien, dans le contexte géopolitique actuel, ne permet d’envisager la reprise des négociations entre le gouvernement de Benjamin Netanyahu et l’Autorité palestinienne.

Reproches diplomatiques.

Il est facile d’attribuer la responsabilité de cette impasse au seul Israël, en vertu d’une analyse qui oblitère le fanatisme du Hamas et du Hezbollah, soutenu par l’Iran, l’intifada du couteau, les menaces répétées de Téhéran. Mais il est impossible de désigner Shimon Peres comme un homme qui aurait failli à ses obligations diplomatiques. On lui reproche, dans le camp palestinien, de n’avoir pas su donner une suite concrète et un contenu aux accords d’Oslo. C’est nier une vérité pourtant simple, à savoir que M. Peres n’a pas eu, au lendemain de la mort de Rabin, une popularité suffisante pour constituer un gouvernement mandaté pour la paix. J’espère qu’on lui rendra justice maintenant qu’il a disparu et que l’on reconnaîtra qu’il a été favorable à la paix jusqu’à son dernier souffle. S’il ne l’a pas faite contre la volonté du peuple, c’est uniquement parce qu’Israël est une démocratie.
Mais il ne l’aurait pas conclue dans n’importe quelles conditions. À ceux qui adorent récrire l’histoire, je rappelle que, en 2000, Yasser Arafat pouvait signer les accords de Taba avec le Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Barak. À Bill Clinton, qui réclamait une paix des braves pour la fin de son second mandat, Arafat a simplement expliqué que, s’il signait, il serait assassiné. Depuis, Arafat est mort de sa belle mort, non sans avoir déclenché auparavant une nouvelle intifada, et les doléances palestiniennes sont restées sans suite. Ce n’est pas Arafat qui a été sacrifié sur l’autel de la paix, c’est Rabin, un soldat qui a fait toutes les guerres d’Israël mais n’en a pas moins conduit une formidable négociation, pour tenter d’aboutir à une coexistence pacifique entre la Palestine et Israël. La fin de tous les espoirs, c’était donc il y a seize ans. Après quoi, oui, l’électorat israélien a préféré sa sécurité à la paix.

La paix avec qui ?

Il est facile de souligner l’évolution du peuple israélien, naguère désireux de conclure la paix, aujourd’hui favorable à la colonisation. C’est oublier que les Palestiniens n’ont pas le monopole du fanatisme, que le printemps arabe a déclenché une immense guerre de religion entre chiites et sunnites et que les Israéliens ont pressenti ce que Malraux avait prévu, à savoir que, pour eux aussi, le XXIè siècle serait religieux. Confronté à la droitisation de l’opinion, un Shimon Peres vieillissant n’avait pas une chance de former un parti ou une coalition destinés à faire la paix. Pour négocier, il faut être deux et la vérité oblige à dire que le nombre des négociateurs possibles s’élève aujourd’hui à zéro. La scission entre Hamas et Fatah, la division géographique de la Palestine, la perte de légitimité de Mahmoud Abbas, incapable d’organiser une consultation électorale, l’activité irrédentiste à Gaza (et dans le Sinaï), tous ces facteurs ont conduit les dirigeants israéliens à préférer miser sur la sécurité, c’est-à-dire sur la colonisation, que sur une paix qui n’est plus qu’un rêve lointain. Les Palestiniens, qui ont refusé les accords de Taba, seraient bien contents qu’ils soient appliqués aujourd’hui. Dans ces conditions, dire, comme n’ont pas manqué de le faire des commentateurs toujours soucieux de l’équilibre de leurs propos, que Shimon Peres n’a pas su faire la paix, entraîne une question immédiate : la paix avec qui ? Un scepticisme dicté par l’évidence ne m’empêche pas de souhaiter la paix, le partage des terres et la fin de toute forme de domination. Mais le doute quant à l’avenir immédiat est inévitable.
L’hommage mondial qui est rendu à Shimon Peres depuis ce matin balaiera les réserves politiques qu’ont pu exprimer les médias.

RICHARD LISCIA

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