Europe : la déprime

Un Juncker neurasthénique
(Photo AFP)

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a déclaré hier à une radio allemande qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat en 2019 car il craint un affaiblissement de l’Europe susceptible de la conduire à la décomposition.

M. JUNCKER, dont les services ont tenté de rectifier le tir, est coutumier des propos pessimistes. Son analyse est d’ailleurs lucide : les attaques de Donald Trump contre l’Europe, le Brexit et les divisions européennes, notamment entre les pays de l’Est et ceux de l’Ouest, ne permettent pas de prévoir un sursaut européen sur les bases des principes qui ont présidé à sa construction. Mais M. Juncker a des responsabilités. S’il ne veut pas se présenter de nouveau en 2019, c’est son affaire. Il n’a pas le droit, pour autant, de sombrer dans une dépression qui, s’ajoutant aux périls qu’il décèle avec clairvoyance, participent plus à la destruction de l’Union européenne qu’à sa résistance.

Oui, ça va mal…

Nous voyons tous ce qui est en train de se produire : la montée des extrêmes droites, France comprise, qui nourrissent, au nom de la souveraineté de chaque État, une haine inextinguible contre l’Europe, accusée de tous nos malheurs alors que, en vérité, elle nous protège, la philosophie cynique d’un Trump dont l’ignorance nourrit le mépris, les manoeuvres de Poutine qui n’a toujours pas digéré des sanctions européennes que ses menées en Ukraine justifient pleinement ; l’attitude de pays comme la Pologne et la Slovaquie qui conçoivent l’Europe comme une mécanique pour transférer de l’argent de l’ouest prospère à l’est à peine sorti de la nuit communiste ; l’étrange politique de Theresa May, Première ministre britannique qui, sous le prétexte de respecter la volonté du peuple, se lance dans une politique agressive, arrogante et autoritaire. Laquelle, en réalité, témoigne davantage de la peur que sa tâche lui inspire que d’une volonté de conquête. Mme May sait que la rupture avec l’Union représente une entreprise sans précédent, comportant des millions de fils à défaire, dont le résultat ne sera en aucun cas favorable à son pays. Mais, bien entendu, elle espère apaiser l’embrasement populiste qui a conduit le Royaume-Uni à cette mésaventure pour que les Tories gardent le pouvoir.

…Mais c’est une bonne raison pour se battre.

L’avenir de l’Europe est incertain ? Qui dira le contraire ? Mais d’une part, le président de la Commission, qui a été Premier ministre du Luxembourg, qui a présidé l’Eurogroupe, qui connaît pratiquement tous les Européens utiles (et aussi leurs travers, ce qui explique qu’il soit démoralisé) a pour devoir principal de défendre âprement l’Union, ses structures, ses ambitions, ses valeurs. S’il baisse les bras, il concourra à l’accélération du délitement européen. Or le pire n’est pas sûr. Pour ma part, j’ai toujours pensé que l’Union européenne, en dépit de ses divisions, est indestructible pour une raison simple : il est plus difficile de s’en séparer que de s’y intégrer. Il se peut qu’elle avance à pas comptés ou qu’elle stagne, mais toute négociation pour la défaire serait un cauchemar, de la même manière que le Brexit, censé prendre deux ans, sera un exercice hallucinant. Ce qui protège l’Europe, c’est sa complexité, c’est qu’elle a créé des habitudes, des réflexes, des osmoses, des affinités avec lesquels les peuples du continent sont désormais si familiarisés qu’ils ne supporteraient plus d’en être privés. Il me semble que, même si le Front national gagne les élections de 2017, même si d’autres pays européens cèdent aux forces centrifuges qui s’exercent sur notre continent, il y aura, après une ère de désolation, un retour à l’Europe comme seul moyen de vivre dans la paix et la prospérité.
Ce qui n’empêche pas, dès aujourd’hui, M. Juncker, qui n’a que 62 ans, de prendre le taureau par les cornes et de dire qu’il défendra jusqu’au bout les valeurs européennes. Oui, c’est vrai, nous sommes politiquement à l’orée de l’hiver, oui, les menaces qui pèsent sur nos libertés et sur notre niveau de vie sont alarmantes, graves, comparables aux facteurs qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. Mais quoi, sommes-nous si faibles que nous ne puissions, comme les Londoniens accablés par le Brexit, comme les Américains qui manifestent tous les jours contre Trump, comme les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Belges, peuples profondément européens, nous dresser contre l’obscurantisme ?

RICHARD LISCIA

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5 Responses to Europe : la déprime

  1. Elie Arié dit :

    Si Juncker (qui est tout de même bien placé pour le savoir) estime que l’ UE court à l’abîme, peut-on qualifier la lucidité d’ « obscurantisme » ? Peut-être que Marine Le Pen, qui se bat pour sortir de l’UE et de l’euro, se donne beaucoup de mal pour rien : il suffit d’attendre…

    Réponse
    L’obscurantiste, ce n’est pas lui ! Je ne sais pas comment vous voyez les choses, mais votre message trop concis est, sans que vous y ayez pris garde, un modèle de cynisme. C’est ça, attendons que l’UE se suicide et, surtout laissons Mme Le Pen prendre le pouvoir. Elle aura tôt fait de mater les gens qui, comme vous, s’expriment si librement et si souvent, et parfois sans aller trop loin dans l’analyse.
    R.L.


  2. Ce qui est ennuyeux, dans notre trop grand corps malade européen, c’est l’existence d’abcès comme les régimes autoritaires polonais ou hongrois, totalement hors valeurs européennes initiales.
    Traitement médical interminable avec possible inefficacité, ou bien chirurgie ?
    Je suis de votre avis. Il faut tout faire pour maintenir l’Europe; éventuellement lui reconstruire de nouvelles fondations. Car les principaux pays originels ne s’en sortiront pas seuls, face aux blocs USA + Russie + Chine. Peut-être une Europe effective plus restreinte, restant solidaire des petits pays, mais en leur rendant leur autonomie, car ils empêchent le corps d’avancer ?

  3. Elie Arié dit :

    Je disais l’inverse : il n’est peut-être pas besoin de Marine Le Pen pour que l’UE (du moins sous sa forme actuelle) et l’euro (une grande erreur, à mon avis) s’effondrent.

    Réponse
    La question n’est plus de savoir si l’euro est une bonne chose, mais de comprendre qu’en sortir est une mauvaise chose.
    R.L.

    • mXmF dit :

      De plus en plus d’économistes dont deux prix Nobel démontrent le contraire de manière très convaincante! Quant à Marine Le Pen, ne vous inquiétez pas : d’abord il est très peu probable qu’elle accède au pouvoir et si c’était le cas, elle ne pourrait pas plus appliquer son programme économique de gauche que n’a pu le faire François Hollande. Serait-elle même capable de résoudre le problème autrement important de l’islam-islamisme-immigration ? Or, c’est sur ce problème-là qu’elle est attendue par une majorité de Français car il s’agit, et de très loin, du problème le plus important du moment, un problème de civilisation… qu’il n’est peut-être plus possible, ni même nécessaire d’ailleurs de résoudre : les civilisations passent et d’autres les remplacent.

  4. Patrice Martin dit :

    Deux fois trop de nations, dix fois trop de députés, cent fois trop de fonctionnaires. Des pays admis dans la communauté cinq ou dix ans trop tôt pour qu’ils puissent s’y intégrer. Aucune harmonisation des politiques fiscales, sociales, économiques, financières, judiciaires, policières et militaires, mais des négociations à n’en plus finir sur des points de détail. Un budget de fonctionnement hallucinant. Une gigantesque passoire en guise de frontière commune, incapable d’interrompre un flux migratoire de réfugiés qu’elle ne peut plus accueillir, incluant le lot de terroristes qui la frappent sans relâche. Une succession d’erreurs politiques de première grandeur.
    Voilà l’image de l’Europe telle que la voient ses opposants aujourd’hui. Pourtant, c’était une idée magnifique et moi qui n’ai plus beaucoup de fierté d’être Français, j’ai voté deux fois pour. J’aurais volontiers abandonné le drapeau tricolore pour l’Européen et la Marseillaise pour un hymne moins guerrier, moins violent et surtout moins haineux.
    Ce projet a été tellement pollué et dévoyé par nos politiques qu’il a perdu beaucoup de sa force et de son sens. Je crains de ne pas partager votre optimisme.

    Réponse.
    Je ne suis pas optimiste. Je dis que quand on croit à l’Europe, on continue à la défendre. Rien n’est facile et le courage, c’est de se battre contre les difficultés.
    R. L.

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