Une gauche cassée

Sourires de façade
(Photo AFP)

Si la droite a quelques très bonnes raisons de douter de son succès à l’élection présidentielle, la gauche ne va pas mieux qui, déjà très incertaine au sujet de son résultat, voit s’échapper ses derniers espoirs, depuis que Manuel Valls, contrairement à un engagement antérieur, refuse de soutenir Benoît Hamon pendant la campagne de celui-ci.

L’ANCIEN Premier ministre aurait été mieux inspiré s’il n’avait fait une promesse de Gascon. Lorsqu’on lui a demandé, avant la primaire, s’il soutiendrait celui qui l’emporterait, il avait répondu par une pirouette : « Oui, et c’est pourquoi je dois gagner ». On ne pouvait être plus sincère. Il ne se sentait aucune affinité, ni avec M. Hamon, ni avec M. Montebourg et il n’avait pas démissionné de son poste de chef du gouvernement pour jouer le godillot d’un candidat qui appliquerait des idées diamétralement opposées aux siennes. Il s’est donc déjugé, il est critiqué avec hargne par Martine Aubry et il plonge le parti socialiste dans l’embarras.

Ce que Valls tente de faire.

Nous ne nous joindrions au choeur des lamentations socialistes que si notre capacité, individuelle et collective, à nous indigner ne commençait pas à nous faire défaut, après que tant d’autres sujets de mécontentement et de colère nous ont été infligés par la classe politique. Non, là encore, il faut déchiffrer le comportement de Manuel Valls. Il faut le comprendre. Il a réellement tenté de refonder le PS en lui imposant sa ligne social-libérale ; il a voulu en faire un vrai parti de gouvernement ; avec l’autorité qu’on lui connaît, il a pris tous les risques, recourant au 49/3, secouant le président de la République que, visiblement, il trouvait trop mou, et faisant le siège de l’Élysée jusqu’à ce que, le 1er décembre 2016, François Hollande finît par annoncer qu’il ne se représenterait pas. Dans la série des événements sans précédent qui jalonnent cette campagne électorale, M. Valls a pris sa large part. Cela dit, il a fait une campagne très médiocre, il a prononcé quelques propos à la fois provocateurs et absurdes, comme son serment d’abolir le 49/3 (l’hôpital qui se moque de la charité) et enfin, il a été battu.

Refonder le PS.

Ce qui lui posait un sérieux problème. M. Valls est assez intelligent pour avoir envisagé son échec. Il avait donc un plan B. Celui-ci consiste à préparer son retour en 2022. Dès lors que M. Hamon a peu de chances d’être élu et que sa défaite produira un éclatement durable du PS, M. Valls dira que ce revers historique nécessite la thérapie qu’il propose : une refondation du parti qui ferait en quelque sorte son aggiornamento, à la manière des socialistes allemands qui renoncèrent une bonne fois pour toutes au marxisme en 1959 à leur congrès de Bad Godesberg et qui, quelques quarante années plus tard, lancèrent, sous la houlette du chancelier Gerhard Schröder, une réforme socio-économique qui aura fait de l’Allemagne le pays le plus puissant d’Europe. Pourtant, au début des années 2000, les poids respectifs de l’économie allemande et de l’économie française étaient comparables, avec peut-être un avantage à la France.
M. Valls a donc une idée très forte qui structure son action politique. Mme Aubry peut toujours lui dire qu’il se trompe de A à Z ou qu’il poursuit des chimères, il a d’excellentes raisons de lui rétorquer que c’est elle et son ami Hamon qui commettent une terrible erreur de jugement historique. En France, on trouve toujours de formidables arguments pour ne jamais imiter les pays européens voisins (il n’y a pas que l’Allemagne) sous le prétexte que nous serions culturellement différents, que chez nous, ce n’est pas pareil, ou encore que nous sommes si malins que nous nous en sortirons par le système D.
M. Valls n’ignore aucune des résistances qui l’empêchent de progresser. Il sait qu’il n’aura une chance réelle de prendre le PS en mains que lorsque la déroute qui attend le parti l’aura plongé dans un si profond désarroi qu’il finira par brûler ses vaisseaux et renier enfin les principes et croyances qui l’auront conduit au désastre. Mais rien n’est simple : ce qui se passe sur le terrain, c’est que, pour le moment, les socialistes séduits par les idées de Valls constatent qu’il a perdu son tour en 2017 et que, tôt ou tard, ils devront rejoindre M. Macron, celui-là même que M. Valls n’a jamais pu sentir, celui qui, en fait, le concurrence. Si Macron est élu, hypothèse de moins en moins improbable, il faudra qu’il échoue dans sa tâche pour que Valls ressuscite politiquement. Ce qu’aucun Français ne peut souhaiter.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

11 Responses to Une gauche cassée

  1. Eve M. dit :

    Gauche brisée, droite gangrenée, une femme épaisse qui trouve très intelligent de ne pas se voiler devant un religieux au prétexte qu’il est musulman…oubliant qu’il est chez lui. Bien sûr, il faudra que je vote – la main forcée – pour le jeune et protéiforme Macron au second tour, mais bon.
    Relire Cioran et me coucher, voilà ce dont j’ai envie ce matin.

    • mXmF dit :

      Ça, c’est quand même la plus mauvaise des attitudes car, ne nous le cachons pas, l’équation la plus probable est : Macron 2017 = Marine Le Pen 2022. A tous les points de vue, il est préférable de voter Fillon (même et à plus forte raison si l’on est de gauche) au premier tour et au deuxième s’il s’y trouve malgré la formidable campagne qui a cherché à l’empêcher d’être candidat alors même que les charges retenues contre lui sont inconsistantes et qu’il est présumé innocent. Campagne que les mêmes politiciens, magistrats et médias n’ont pas faite contre Macron, ni en son temps contre Mitterrand, pourtant autrement chargé en suspicions diverses de malhonnêtetés que Fillon.

      Réponse
      Votre équation n’a absolument rien de mathématique. Il est curieux de s’en prendre à Mitterrand maintenant qu’il est mort dans l’espoir de défendre M. Fillon qui, lui, est bel et bien candidat. La « formidable campagne », c’est lui, « l’homme politique le plus honnête de sa génération » qui l’a déclenchée. Présumé innocent, certes, mais charges inconsistantes ?
      R. L.

      • JMB dit :

        Qui a dévalorisé ses adversaires de la primaire de droite en déclarant « Imagine-t-on le général De Gaulle mis en examen » ?
        Il devient courant que les faits ne déterminent plus les opinions, mais que les opinions déterminent les faits.

    • PSY TCC dit :

      Vous n’êtes peut-être pas obligée de croire tout ce que les manipulateurs d’opinion veulent vous faire croire, penser et…voter !

      Réponse
      Les manipulateurs d’opinion sont plus souvent les candidats que les médias.
      R. L.

      • PSY TCC dit :

        Tout à fait d’accord.
        Et il faut nous garder de donner trop d’importance à ce qui n’en vaut pas la peine (attention donc à
        l’amplification médiatique)
        Après quels sont les projets crédibles ?

  2. Patrice Martin dit :

    Les rats de droite ont quitté un navire qui était en train de couler seulement parce que la photographie du capitaine était mauvaise et que s’il avait été remplacé par le second, celui-ci aurait abattu d’un quart sur bâbord, pour aboutir à mon avis au même naufrage. On ne peut qu’admirer l’habileté du sous-marin « A gauche toute » qui a su placer ses deux torpilles, la presse et la magistrature, au-dessous de la ligne de flottaison de la frégate «droite et centre», je veux dire au-dessous de cette ceinture avec laquelle François Fillon fait tenir ses pantalons hors de prix. Ni vu ni connu, pas vu pas pris, c’est le propre du sous-marin.
    Les rats de gauche quittent un vaisseau dont le cap est droit sur les récifs. Pour eux le plan de clivage me semble la crédibilité : tout ce qui est puéril, idéologique et inaudible se répartira entre Hamon et Mélenchon. Le reste s’est déjà rallié ou se ralliera à Macron, promu nouvel amiral de la flotte de gauche, qui n’est pas plus centriste que je ne suis bonapartiste. Il a participé à un gouvernement de gauche, il propose un programme de gauche, la quasi-totalité de ses soutiens est de gauche. Il impose à la France un cap social-démocrate à la française dont l’issue est connue pour avoir déjà été expérimenté par le Hollandais Volant : droit dans l’iceberg et le vaisseau France rejoindra celui de la Grèce au fond de l’océan. Quant à Valls, s’il était le vice-amiral de Hollande, il ne peut plus prétendre qu’au grade d’enseigne de vaisseau de Macron, et encore, si ce dernier est de bonne humeur.
    En dépit de la connotation péjorative associée au comportement des rats, j’ai une certaine indulgence pour ceux de droite : il est normal de chercher une échappatoire quand un adversaire déloyal vous tient par les c…, même si cette échappatoire n’existe pas. Et une certaine admiration pour ceux de gauche qui ont été capables de reconstituer toute la sainte famille simplement en changeant de chef.

    Réponse

    M. Valls ne cherche nullement à devenir l’enseigne de vaisseau de M. Macron, il me semble que je l’ai bien expliqué. Encore une fois, la question ne porte pas sur le bien fondé des arguments des candidats. Elle porte uniquement sur leur capacité à vaincre. M. Macron est en bonne position non pas parce que c’est le jeune homme idéal que les Français veulent se donner comme président mais parce que la droite et la gauche ont pratiquement tout fait pour lui conférer ce rôle.
    R.L.

  3. Michel de Guibert dit :

    La victoire de Macron serait la revanche de François Hollande !
    L’habileté de la manœuvre laisse pantois…

    • Non pas la revanche de François Hollande, mais l’échec cuisant des deux primaires. Il y a un gouffre entre AJ et FF, tout comme il y a un gouffre entre BH et FH (ou Manuel Valls). De ce fait, les candidats de droite et de gauche deviennent des caricatures, incapables de fédérer des énergies modérément antagonistes, pour les rendre réellement synergiques, donc potentiellement capables de vaincre le seul danger, qui est MLP. Si vous avez un second tour MLP/FF, la gauche et le centre républicain ne se déplaceront pas et MLP gagnera (les jeunes juppéistes ont quitté le navire FF); si vous avez un second tour MLP/BH (assez improbable, mais qui sait ?), la droite et le centre opportuniste (pas de place pour leur petite personne) ne se déplaceront pas et MLP passera; si vous avez un second tour MLP/EM, le pacte républicain marchera et MLP perdra.

      • mXmF dit :

        Pour ce qui est d’un second tour MLP/FF, les projections actuelles ne laissent pas croire une victoire possible de MLP. De même pour MLP/EM. Mais cette dernière hypothèse, la pire à mon avis, est la seule chance pour MLP de gagner en 2022, même si l’équation EM2017 = MLP2022 n’a rien effectivement de scientifiquement démontré !

        Réponse
        Non. La pire hypothèse, c’est MLP.
        R.L.

        • Tout peut arriver, même le plus improbable. Regardez les USA. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous êtes aussi défavorable à EM ? Est-ce parce que vous l’associez au tiers-payant généralisé obligatoire, ce qui fut, à mon avis, une mesure beaucoup trop brutale (cela me prenait beaucoup de temps dans mon laboratoire, quand j’étais encore en activité) ? Car il est prêt à faire machine arrière, en privilégiant l’accord patient-médecin. J’ai potassé son programme. Il est intelligent. Merci à R.L. pour son hospitalité. 🙂

      • Michel de Guibert dit :

        Il serait paradoxal que l’échec cuisant de François Hollande aboutisse au succès de son conseiller à l’Élysée puis ministre de l’Économie !
        A vrai dire je n’y crois guère et la bulle médiatique va finir par crever quand on va aborder la campagne véritable…
        Pierre Bergé n’aura pas toujours le dernier mot !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.