Merah : le droit sans émotion

Eric Dupond-Moretti
(Photo AFP)

Frère du multiple assassin Mohamed Merah, Abdelkader Merah a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste, avec une peine de sûreté des deux tiers. Les juges, tous des magistrats, n’ont pas retenu la notion de complicité avec les crimes commis par Mohamed.

LES RÉQUISITIONS particulièrement sévères de l’avocate générale incitaient à croire qu’Abdelkader Merah serait condamné à la perpétuité. D’où une assez vive déception dans les rangs des familles des victimes. Défendu par Me Éric Dupond-Moretti, Merah a insisté pendant tout le procès sur son innocence, tout en reconnaissant son engagement personnel dans l’islamisme, dont les enquêteurs ont recueilli des preuves abondantes. Les parties civiles considèrent le frère aîné de Mohamed comme son mentor, son professeur de djihadisme, celui qui nourrissait l’esprit tourmenté de l’assassin et ne pouvait pas ignorer ses crimes. Certes, il n’existe aucune preuve susceptible de confondre l’accusé, aucun témoignage sur leurs conversations entre frères, aucun texte, aucune image de l’implication d’Abdelkader. Mais les magistrats pouvaient juger en vertu de leur intime conviction.

La déposition à charge d’Abdelghani.

Il n’est pas question, ici, de contester le rôle joué par Me Dupond-Moretti. Tout repris de justice a le droit d’avoir un avocat, tout avocat doit s’efforcer d’obtenir, pour son client, le jugement le moins défavorable. Mais, au terme de cinq semaines d’un procès censé apporter la riposte de la démocratie au pire danger auquel elle est exposée de nos jours, la technicité juridique semble l’avoir emporté sur la souffrance, donc l’émotion, des familles. On ne juge pas en fonction de ses sentiments bien sûr, mais Abdelkader n’a jamais eu un mot de compassion pour les victimes et son avocat lui-même ne semble pas avoir pris les précautions de langage suffisantes qui eussent apaisé les proches. Soucieux de refouler une pression populaire qu’il considérait probablement comme une sorte de « lynchage » virtuel, il en a presque oublié la source, c’est-à-dire la nature indescriptible des crimes. Il ne faut pas oublier le contexte d’insécurité croissante dans lequel s’est déroulé le procès, la douleur encore très vive des parties civiles cinq ans après les faits, la nature particulièrement odieuse des assassinats auxquels Mohamed s’est livré, le délire djihadiste de toute la famille Merah, cellule où la haine des institutions républicaines, des juifs, des musulmans intégrés dans la société française était partagée par la soeur, le père, la mère et deux des frères. Seul le frère aîné, Abdelghani, a échappé à cette psychose. Comment se fait-il que les magistrats n’aient pas retenu la déposition à charge qu’il a faite contre Abdelkader ?

Lancer un avertissement.

Un crime en vaut un autre et je me garderai bien d’en établir la hiérarchie. Toute la France est révulsée par l’assassinat de deux soldats français et musulmans (le troisième est paralysé à vie) auxquels Mohamed Merah reprochait sans doute d’avoir trahi la charia. Il demeure que la violence ultime à laquelle il s’est livré, c’est le meurtre de quatre personnes, dont deux enfants, à l’école juive de Toulouse. Il a poursuivi une petite fille avant de lui loger une balle dans la tête. La brutalité nazie d’un tel crime doit nous faire prendre conscience des dangers de l’antisémitisme en France, sur lequel l’opinion pose un voile pudique qui lui permet de penser à autre chose. Mais le nombre des agressions antisémites en France reste préoccupant, comme en témoigne une manchette, un article et un éditorial du « Monde » daté d’aujourd’hui. Faut-il creuser l’âme d’Abdelkader pour croire qu’il ne soutenait pas les actes de son frère, qu’il ne se réjouissait pas des malheurs que Mohamed infligeait à des innocents? Faut-il se satisfaire de ce que les actes les plus odieux doivent être prouvés scientifiquement alors qu’ils sont déjà établis par des faits concordants et par des propos dont l’intolérance pour les autres en général et pour les juifs en particulier ne fait aucun doute ?

Une simple question.

Je pose la question à Me Dupond-Moretti, dont je ne conteste ni le talent ni l’amour du droit. Que doit faire un Français juif, en France, en 2017 ? Se contenter des demi-mesures qui ne changent rien aux insultes, aux coups, aux crachats, à la double profanation de la stèle érigée en souvenir d’Ilan Halimi, à la défenestration d’une femme juive, à la peur qui gagne des quartiers désignés comme juifs, au danger qu’il y a désormais à se rendre dans une synagogue ou une yeshiva ? Comment, au nom de la bien-pensance et de la tolérance, peut-on continuer à ignorer d’où viennent ces attaques multiples, comme s’il n’était pas évident que de jeunes musulmans irrespectueux du droit, comme immunisés contre tout principe républicain, s’en prennent systématiquement et lâchement à des enfants ou à des adolescents juifs ? Pourquoi ne pas admettre que cette situation devient intolérable mais que, à ce jour, elle n’a pas encouragé les pouvoirs publics à prendre des mesures de répression, ni même à dénoncer les auteurs de ces agressions ? La France est-elle égalitaire si certains de ses sujets sont exposés à tous les dangers, comme en 1942 ? Un jugement plus dur, et tant pis s’il n’eût pas été tout à fait conforme au droit, aurait été considéré comme un avertissement à la faible minorité de Français musulmans engagée dans la haine et surtout la violence antisémite.

RICHARD LISCIA

PS- Le parquet a fait appel du verdict. Il y aura donc un nouveau procès et une chance de durcir la peine infligée à Abdelkader Merah.

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9 Responses to Merah : le droit sans émotion

  1. Andre MAMOU dit :

    Je comprends, je respecte l’émotion de Richard Liscia devant ce verdict «  automatique » .
    Les magistrats ont décidé que, faute de preuves, l’accusé ne pouvait pas être condamné pour complicité d’assassinat. Abdelkader n’a pas tué mais il a fait tuer.
    La justice est passée contre la vérité.
    Vieille formule latine : summum jus, summa injuria !
    André Mamou
    Tribune juive

  2. phban dit :

    Très bel article, profond et juste, merci.

  3. vercoustre dit :

    Je comprends votre indignation devant ce verdict. Mais voilà, contrairement à la morale, le droit est affaire d’extériorité. Le doit ne s’occupe que de l’interaction des hommes dans l’usage extérieur de leur liberté ( Kant). Ainsi la compassion pour la souffrance d’autrui, ou à l’inverse le manque complet de pitié comme ce fut le cas de Merah, ne sont pas l’affaire du droit. C’est l’action qui est l’objet du droit. Sinon, il n’ y a plus de droit…et partant plus de société. Cette réflexion ne m’empêche pas de souhaiter, dans mon intériorité morale, le pire à ce monsieur Merah.
    L Vercoustre

  4. Marcon Patrick dit :

    Tout ce que dit M.Liscia est vrai et je partage son émotion concernant l’horreur de tous ces crimes, mais j’ai l’impression que l’on fait plus le procès de Me Dupond-Moretti que de celui du verdict qui émane des juges. Tout accusé à droit à un avocat pour le défendre, et toute l’habilité et le talent de celui-ci est d’arrivé à convaincre, ceux qui doivent rendre le verdict, de l’innocence ou de la faible culpabilité de l’accusé même s’il doit, pour cela, user d’arguments fallacieux. Il serait plus juste d’en vouloir aux juges qui se sont laissé impressionner par la plaidoirie de Me Dupond-Moretti. Bravo Maître.

  5. Serge Mandel dit :

    Merah est une dangereuse crapule. Ceci dit, les juges ont jugé, et le procès en appel ne doit pas se tenir dans les media mais au tribunal.

  6. Eve M. dit :

    Et de Fettah Malki, peut-on dire qu’en fournissant arme et gilet à Merah, il ignorait ses intentions criminelles???
    Plus coupable encore – de mon point de vue – qu’A.M, il méritait, lui aussi, la perpétuité incompressible.
    Les juges se sont comportés comme des automates, un ordinateur eût produit le même verdict.
    Il est enfin regrettable que Dupond-Moretti parle de « l’honneur » de défendre un Merah.
    Qu’il choisisse ses mots.

  7. Lefrançois dit :

    Je soutiens totalement l’article de Richard Liscia, le fond comme la forme.
    Il se trouve que je rentre d’un (deuxième) séjour à Berlin, où j’ai visité le « Musée Juif » et d’autres monuments que nos amis allemands ont su ériger à la mémoire des martyrs du nazisme, et pour que nul n’oublie toutes ces horreurs.
    La nature humaine est ainsi faite qu’il est possible que des groupes d’hommes se laissent subjuguer par des mouvements de foule (des mouvements d’idées aussi) terribles et déshumanisés; ce serait trop simple de dire que ceux qui ont commis ces crimes étaient des fous. Malheureusement, la plupart sont/étaient des gens « normaux », dans ce sens où ils n’étaient/ne sont pas fous. Il faut donc lutter aussi efficacement que possible contre ces dérives horribles.
    La plaidoirie de Me Dupont-Moretti (que je n’ai pas suivie bien sûr dans son intégralité) ne va pas faciliter la tâche des personnes qui veulent préserver les humains des dérives « à la Merah » ou de type « nazisme »; c’est très grave et préoccupant qu’un brillant avocat mette son talent au service de l’abaissement et de l’avilissement de l’Humanité. Il y aura gagné de faire parler de lui.
    Merci, Richard Liscia, de continuer de nous éveiller l’esprit.
    Bien cordialement,
    Dr Jérôme Lefrançois

  8. Bg dit :

    Est-ce le lieu d’un plaidoyer contre une décision de justice prise par une cour spéciale ? L’ignominie des crimes ne doit pas faire oublier que nous aussi, sauf dans les moyens du droit, devons nous y conformer. En effet, dans le cas contraire, nous jetons le germe que ces autres ont laissé croître jusqu’à l’abominable.

    Réponse
    Dans les moyens du droit, il y a l’appel du parquet. La liberté d’expression est le lieu de tous les plaidoyers.
    R.L.

  9. JMB dit :

    Jean Giraudoux, qui certes n’a guère brillé par sa pugnacité contre l’antisémitisme (version moderne de l’antijudaïsme), fait dire à un de ses personnages:
    « Nous savons tous ici que le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité ».

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