Le bras-de-fer

Philippe maintient le cap
(Photo AFP)

Le Premier ministre, Edouard Philippe, a confirmé que la surtaxe sur les carburants prévue par le budget pour le 1er janvier 2019 ne serait pas annulée. Le gouvernement est donc décidé à ne faire aucune concession immédiate et quantifiable aux gilets jaunes, qui, de leur côté, ne désarment pas.

LE STOÏCISME, ou l’entêtement suicidaire, comme on voudra, des pouvoirs publics, est surprenant. Le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, a reçu hier soir deux porte-parole des gilets jaunes. Conversation qui n’a débouché sur aucune des décisions exigées par les manifestants, par exemple une baisse des taxes. M. Philippe a donc réaffirmé ce matin l’intransigeance de son gouvernement. Le mouvement s’essouffle-t-il ? Les gilets jaunes sont moins nombreux, mais ils occupent encore des ronds-points ici et là, bloquent un ou deux dépôts de carburants et promettent un nouveau samedi d’épouvante à Paris, toujours sur les Champs-Elysées. Le gouvernement a la responsabilité de maintenir l’ordre public. Une nouvelle journée de violence et de casse dans la capitale serait insupportable. En conséquence, les autorités politiques ne peuvent pas éviter une répétition du 24 novembre sans prendre de très lourdes mesures de prévention.

Un mouvement divisé.

De son côté, le mouvement des gilets  jaunes continue de souffrir de la multiplicité de ses revendications, de ses contradictions, et d’une représentativité discutable. Il est également divisé, la liste de porte-parole qui a été publiée ayant été aussitôt dénoncée par nombre de manifestants. Quelques gilets jaunes réclament une dissolution de l’Assemblée nationale, ce qui ne déplaît pas à certains commentateurs, enthousiasmés par une crise qu’ils jugent cent fois justifiée sans trop se préoccuper des conséquences si un gouvernement, soudain plongé dans le désarroi, procédait à des élections anticipées. Celles-ci se traduiraient probablement par un effacement de la République en marche et par l’avènement de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, ou des deux. Nous aurions un gouvernement à l’italienne.

Les difficultés de nos concitoyens dont les revenus sont souvent inférieurs au seuil de pauvreté méritent pourtant que le pouvoir leur accorde un intérêt immédiat, qui ne soit pas différé ou atténué par les propos d’Emmanuel Macron sur les maigres résultats de la lutte contre l’effet de serre. On a beaucoup parlé de dialogue de sourds. C’est un cliché qui, cette fois, a le mérite de l’exactitude. D’un côté, un gouvernement engagé dans des projets complexes de long terme, de l’autre, des citoyens malmenés par la mondialisation, par le chômage, par des revenus trop bas et qui se voient écrasés par un foisonnement de mesures budgétaires qu’ils ne comprennent pas.  Il est quelque peu pervers de compenser par des contributions indirectes mais universelles l’impôt sur le revenu (IR) que ne paient pas 52 % des foyers français. Faut-il pour autant que ceux-ci échappent complètement à toute forme d’imposition ? Non, mais tenir compte de leur précarité ne devrait pas être insurmontable.

Deux langages différents.

Le président de la République s’y est engagé dans un discours qui volait au-dessus des têtes de nombre de ses concitoyens. Ils se moquent des déficits et de la dette, ils ne savent pas ce que 57 % du PIB dépensé par l’Etat pour la défense, l’école, la santé et le reste représentent, ils oublient qu’une large partie de la dépense publique est consacrée aux aides sociales, dont ils sont pourtant les bénéficiaires. La colère, naguère, était celle des classes qui paient l’IR, mais aussi les prélèvements obligatoires de toutes sortes redistribués aux démunis. Les gilets jaunes voient seulement qu’ils travaillent sans joindre les deux bouts. Ils exigent, en somme, une hausse de leur pouvoir d’achat. M. Macron dit qu’il entend leurs doléances, qu’il comprend leur exaspération, qu’il est prêt à envisager une taxation moins injuste. Mais aucun président ne peut entrer vraiment dans l’intimité d’un foyer pour en partager les difficultés. Ils lui parlent de leur micro-économie, il ne peut répondre qu’au niveau macro-économique. Le « malentendu », lourd de conséquences néfastes, provient des deux langages différents tenus par le pouvoir et par ses administrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’une revendication relative au pouvoir d’achat se traduise par des actes qui vont contribuer à l’appauvrissement de leurs auteurs.

Une autre aventure ?

La crise a déclenché une tempête où l’effet d’aubaine ainsi accordé aux partis politiques est renforcé par la colère des gilets jaunes et par le soutien de l’opinion, qui ne semble pas, curieusement, consternée par ce qui s’est passé sur les Champs-Elysées, sur les ronds-points et à la Réunion. La violence populaire est acceptée et presque négligée par les commentateurs. Ce qui est en jeu n’est pas le prix de l’essence. Ce n’est même pas le réchauffement climatique, décrit pourtant comme « la fin du monde » par le chef de l’Etat. C’est la réforme, sa dimension et son rythme, toutes choses contestées par ceux dont la vision ne va pas au-delà des « fins de mois ». M. Macron s’est engagé dans son projet avec la foi du charbonnier. A tort ou à raison, il croit devoir le poursuivre sans trop s’inquiéter des cris de douleur poussés par les Français. Il n’y a rien de surprenant dans le fait que la « transformation » du pays crée des souffrances dont les premières victimes sont aussi les gens les plus vulnérables. Mais l’objectif ne sera pas atteint si le pays est plongé dans un si grand trouble qu’il finira par préférer une autre aventure.

RICHARD LISCIA

 

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Le bras-de-fer

  1. Liberty8 dit :

    Soit M. Macron fait des concessions importantes, arrête peut être le mouvement, mais la reforme sera stoppée elle aussi, la France continuera dans sa descente aux enfers budgétaires et nous risquerons une politique des extrêmes qui nous vantent leur meilleure façon de faire fonctionner le pays (probablement à coups de trique).
    Soit M. Macron reste sur une ligne dure, le mouvement va se durcir et malgré le cap des reformes, les extrêmes pourront recueillir les miettes.
    Bref aucune solution n’est bonne, nous pilotons dans un brouillard dont personne ne peut prédire l’horizon. Bon courage à tous.

  2. Michel de Guibert dit :

    La mission d’un gouvernement est de gouverner et d’agir pour le bien commun, ce doit être la balise.

    Réponse
    On ne peut qu’être d’accord avec cette opinion, mais tout gouvernement vous dira que c’est exactement ce qu’il fait. Tout ce qui fait consensus, comme le bien commun, cache les mille diables qui sont dans les détails. La seule vraie question porte sur l’économie de marché et les inégalités qu’engendrent les libertés qu’elle garantit. Macron a tenté de vaincre les inégalités par la réforme. Il est en train d’échouer pour diverses raisons dont ses certitudes inaltérables ne sont pas les moins graves. Mais cet échec n’est bon ni pour lui, ni pour le pays. La France est unanime contre lui, alors que n’importe quelle alternative serait désastreuse. La presse, notamment, se réjouit bruyamment de ses déboires. Pourtant aucun parti, aucun commentateur n’est capable de présenter un projet capable de réussir ou, tout au moins, de nous unir.
    R.L.

    • ostré dit :

      En quoi le président avec ses réformes a-t-il tenté de réduire les inégalités ?
      Au contraire il les a accentuées : CSG, impôt sur la fortunes etc ..
      D’où ces révoltes.

      Réponse
      Vous êtes tellement prompt à commenter que vous ne lisez jamais.La suppression de l’ISF a pour but de retenir en France les créateurs de start-up qui sont aussi des créateurs d’emplois. La hausse de la CSG a été compensée par une baisse des charges sociales sur les salaires. Cela s’appelle un transfert. Vous pouvez penser ce que vous voulez, mais moi, je ne peux pas réécrire cent fois le même article.
      R.L.

      • ostré dit :

        Vous approuvez la suppression de l’ISF. A-t-elle eut le moindre résultat sur l’emploi ? Elle a diminué les recettes de l’état et favorisé les plus riches.
        L’augmentation de la CSG a touché les retraités.

        Réponse
        Je n’approuve pas la suppression de l’ISF, j’explique pourquoi elle a été supprimée. La France était le seul pays au monde à l’appliquer, c’était donc un handicap pour elle. Elle n’a pas seulement favorisé les riches, elle a favorisé aussi ceux qui ont payé leur logement pendant 30 ans et qui devaient payer l’ISF parce que leur appartement avait pris de la valeur, elle faisait fuir les fameux « riches » qui sont aussi des investisseurs sans lesquels on ne crée pas de nouvelles entreprises. Je me tue à dire que nous sommes dans une économie de marché. Si vous voulez les Soviets, votez communiste.
        Les décisions fiscales du gouvernement ont diminué mon propre revenu. J’essaie de dépasser mon cas personnel et d’essayer de voir ce qui est bon ou non pour le pays. Faites-en de même au lieu de vous délecter dans la réaction-mitraillette.
        Cela étant posé, le débat est clos.
        R.L.

        • Michel de Guibert dit :

          La suppression de l’ISF n’a pas favorisé les « riches » qui avaient investi dans leur logement car cet impôt n’a pas été supprimé pour la pierre.
          (je précise que je ne suis pas concerné !)

          Réponse
          Ce n’est pas une honte de payer l’ISF ou l’impôt qui le remplace.
          Dans de très nombreux cas, le seul prix de l’appartement ou de la maison suffisait à augmenter la valeur du patrimoine jusqu’au seuil d’imposition et, bien sûr, au delà. Il ne s’agissait pas de gens riches, mais de personnes dont le logement, celui où elles vivaient et qu’elles ne comptaient pas vendre, était inclus dans le calcul. En quarante ans, le prix d’un logement a été multiplié par sept, parfois plus. Aujourd’hui, le nouvel impôt sur la fortune immobilière taxe les logements dont la valeur dépasse 1 300 000 euros, ce qui est courant dans les grandes villes, mais l’impôt n’est déclenché que par ce seuil. Les biens mobiliers, en revanche, ne sont pas inclus dans le calcul. De sorte qu’on peut posséder un bien immobilier d’un prix élevé sans payer l’impôt.
          R.L.

  3. Picot dit :

    La réalité rattrape Macron. Élu avec 18% des inscrits sa cote de confiance serait à 23%, on y est presque. On parle de la fessée au Parlement alors qu’il y a des troubles graves dans le pays. Ces « politiques » sont complètement à l’ouest. S’ils ne redescendent pas sur terre rapidement les troubles continueront.

    Réponse
    Je trouve qu’il y a des fessées qui se perdent et je propose une loi pour autoriser la fessée des adultes.
    R.L.

  4. admin dit :

    Leroy dit :
    Permettez-moi de vous dire qu’il y a des choses incompréhensibles dans notre pays, et dans les décisions de nos dirigeants (qui ont tous fait des études prestigieuses comme Normale Sup et l’ENA, et qui sont censés comprendre les réalités factuelles), dans la crise actuelle : La France, dans le monde, représente autours de 1% des émissions de CO2, (0,9 % en 1015, d’après les chiffres gouvernementaux). Ce fait est lié, bien entendu, au mix énergétique actuel de production électrique : 80% de nucléaire, et 12 % d’hydroélectricité.
    Si, en augmentant les prix des carburants, et en accablant des gens actifs qui ont besoin de leur voiture pour aller travailler et faire leur course, on réduit encore de, mettons 20 %, ces émissions, combien fait-on gagner à la planète ? 20 % de 1% = 0,2 %. Bien.
    A côté de cela, les Etats-Unis ont relancé, sous l’influence de Trump, leur industrie électrique au charbon et sont, avec le gaz de schiste les premiers producteurs mondiaux de pétrole. Ils n’augmentent pas les taxes sur les carburants (du moins pas tous les Etats). Ils interviennent pour plus de 13 % dans les émissions de gaz à effet de serre mondiaux (GES). Les Allemands sont les premiers producteurs Européens de GES depuis qu’ils ont fermé leurs centrales nucléaires, et rouvert des centrales à charbon et à lignite.
    Par ailleurs, les différents ministres de l’écologie qui se sont succédé (S. Royal, N. Hulot, F De Rugy), sont tous des acharnés de la fermeture des centrales nucléaires, avec cependant, on doit le reconnaître, une évolution récente vers un certain réalisme (on a bien vu que cette fermeture était reléguée aux calendes grecques…).
    Questions : 1) pourquoi accable-t-on des Français plutôt défavorisés, et qui se révoltent, en augmentant les prix des carburants drastiquement, alors que la France est un des meilleurs contributeurs à la lutte contre le réchauffement climatique ?
    2- pourquoi a-t-on dépensé depuis 10 ans 144 milliards d’euros en subvention pour les éoliennes et les panneaux solaires qui représentent 5 % de la production électrique française ? (Le budget de la défense est d’environ 40 Md Euros et celui de l’éducation 72 Mds Euros à peu près). Et qui ne fonctionnent pas la nuit, pour le solaire, et pas sans vent, pour les éoliennes ?
    3- pourquoi, au lieu de subventionner les éoliennes et le panneaux solaires qui sont très polluants et qui ne sont pas pour la plupart, fabriqués en France, n’a-t-on pas consacré cet argent à la rénovation et l’isolation de l’habitat qui est un des premiers postes de production de CO2 pour le chauffage ? Ce qui aurait le mérite de limiter les pertes dans l’atmosphère…
    4- pourquoi fermer des centrales nucléaires qui fonctionnent bien ?
    Bref, je ne comprends pas du tout ces décisions et je m’étonne que les journalistes ne posent pas ces questions au pouvoir, car elles me paraissent de bon sens. mais j’ai l’impression que beaucoup de décisions sont prises plus par idéologie que par pragmatisme, non ?

    Réponse
    Ces questions sont posées, y compris par moi. En ce moment, nous sommes en pleine crise politique. Donc, en ce moment, je parle de la crise. Votre contribution apporte un éclairage écologique intéressant, mais on peut discuter à l’infini sur le nucléaire, le solaire et les éoliennes.
    R. L.

  5. chretien dit :

    Tout à fait d’accord avec M. Leroy sur le nucléaire, les éoliennes,la pollution. C’est ce que je me tue à dire depuis plusieurs mois en évoquant la place de la France à l’échelle mondiale, leur « écologie » n’aura aucun effet face à l’Inde, la Chine, l’Asie dans son ensemble, les USA et même l’Allemagne. Pour le bien de l’humanité,il faut mettre sur orbite N. Hulot pour qu’il aille plutôt prêcher sa bonne parole à travers le monde entier. Il sait être convaincant et c’est là qu’il faut convaincre.
    Rappel : en France, la place du bâtiment est de 40 % par rapport quand l’automobile ne représente que 15% dans la pollution générale.
    Aujourd’hui le cabinet Ernst et Young publie un rapport qui déclare que sous Hollande, nous avons subi 28 nouvelles taxes et 8 avec Macron,soit au total 36 taxes nouvelles. Et l’on s’étonne de la crise actuelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.