La vague démagogique

Bardella : ange ou bête?
(Photo AFP)

La parole de l’exécutif inonde le débat avant qu’il ait commencé. En posant plus de trente questions à l’opinion publique, Emmanuel Macron a déjà noyé la discussion. L’exercice de la réponse sera malaisé et on ne peut pas s’attendre à ce qu’il soit simplifié par les répondants, soit qu’ils ignorent les questions et qu’ils en posent d’autres, soit qu’ils apportent des solutions susceptibles d’ouvrir de nouveaux débats.

DANS LES propositions du président, il y a à peu près tout mais peut-être pas ce qui intéresse ses concitoyens. Les gilets jaunes réclament avec insistance  le rétablissement de l’ISF, le chef de l’État ne veut pas en parler. En revanche, il ouvre un dossier explosif, celui de l’immigration, qui ne figurait pas au sommet des préoccupations des manifestants.  Dans sa volonté de complaire à un groupe qui menace les institutions et son mandat, Emmanuel Macron n’est-il pas allé un peu trop loin ? Le contenu du débat ne sera vraiment intéressant que si y participent les Français attachés à la stabilité politique, à la Ve République et aux réformes. Ils sont encore nombreux mais ils risquent d’être intimidés par la procédure qui mêlera les propositions les moins et les plus raisonnables. Tous les rendez-vous qui sortent du calendrier électoral représentent de la dynamite : les référendums n’ont jamais servi qu’à dénoncer une politique ou un homme ; le contenu du débat sera écrasé par le fracas des colères ; la multiplicité des propositions les rendra inapplicables ; et en outre, si le débat fait ressortir des thèmes essentiels, il ne sera pas suivi par une consultation électorale, mais par le scrutin européen qui sera donc marqué par des passions sans rapport aucun avec les enjeux de cette élection spécifique.

Un débat déjà méprisé.

Certes, il fallait bien que le pouvoir répondît à la crise par un geste qui marquât les esprits. On a assisté, comme d’habitude, à une immense dénégation de l’intérêt de la démarche et des résultats auxquels elle peut aboutir. C’est même surprenant, cette irrationnelle unité des réactions, toutes négatives, au PS, à LR, au sein de la France insoumise, au Rassemblement national. Voilà que le RN se targue d’avoir mis en tête de liste des européennes un certain Jordan Bardella, 23 ans, sorti de son berceau galvanisé par la haine : « Je veux, dit-il, que Castaner (ministre de l’Intérieur) pleure au soir du résultat des européennes, je veux que Griveaux (porte-parole du gouvernement) bafouille pour expliquer la défaite de son parti ». Les démocrates ont peut-être eu tort de plaindre Marine Le Pen pour son comportement proche de la folie pendant le débat entre les deux-tours en 2017. Il ne faut pas épargner l’ennemi quand il ne se relève que pour vous abattre.  Mais ce qui se passe est assez clair pour qu’on n’attende pas de la lettre de Macron et du débat qui suivra des avancées susceptibles de le remettre en selle. L’inspiration des gilets jaunes et des casseurs que leur manifestations agrègent est clairement anti-démocratique. C’est justement la démocratie qu’ils critiquent, par exemple ce qui la fonde,  la liberté d’expression : regardez comment ils traitent les journalistes, naguère quatrième pouvoir, aujourd’hui boucs émissaires de leur rage destructrice.

Les impôts ne risquent pas de diminuer.

Dès lors que le président de la République a tout mis sur la table, y compris le scrutin à la proportionnelle, cet instrument efficace de l’instabilité et du régime des partis, y compris l’immigration, pomme de discorde nationale, y compris la fréquence des référendums qui sont autant de détonateurs, sa lettre et le débat ne risquent pas de lui être utiles personnellement. Il peut faire n’importe quoi, il sera aussitôt discrédité. Les Le Pen, Mélenchon, Dupont-Aignan et d’autres ôtent toute crédibilité à ses intentions avant même d’en discuter : si 35 propositions ne trouvent pas preneur, c’est qu’aucun parti ne veut se plier au cadrage voulu par le pouvoir. Inutile de dire qu’au terme de cette conversation nationale, dont la fureur tonitruante recouvrira les idées pertinentes, on continuera, ici et là, à réclamer la dissolution de l’Assemblée et la démission de Macron. C’est pratiquement écrit et il faudrait un miracle pour que le pouvoir et même le régime sortent intacts de la confrontation.

Nous aurons, à la fin de ce cycle, le pays que, collectivement, sinon individuellement, nous aurons réclamé. Un pays où on n’aura pas le droit de parler de dépense publique, d’équilibre budgétaire et de remboursement de la dette ; un pays où l’on distribuera de l’argent aux foules pour les calmer ; un pays où les journalistes ne pourront pas donner leur avis ou rendre compte de la consternante réalité ; un pays où les impôts seront augmentés pour satisfaire des revendications excessives ;  un pays, en somme, qui aura cédé aux assauts de la démagogie, du mensonge, des fake news et du simplisme. Quand on pense qu’il existe en France 66 millions d’avis différents, on n’imagine guère qu’ils s’entendront sur les grandes lignes d’une politique viable et juste. La démocratie, rappelons-le, est le plus mauvais des systèmes, à l’exception de tous les autres. Quand les gilets jaunes auront gagné, notre capacité à les combattre sera à peu près nulle.

RICHARD LISCIA

 

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9 réponses à La vague démagogique

  1. admin dit :

    LL (USA) dit :
    On va de la sous – à la sur-communication.

  2. Sphynge dit :

    Ne serait-ce pas le système institutionnel de notre démocratie, dont le débat n’est qu’un avatar peu convaincant, qui ne fonctionne pas, ou plus, ou en tout cas qui ne serait plus adapté à notre époque ?
    Réponse
    Non.
    R.L.

  3. chretien dit :

    Je vous trouve très pessimiste ! On arrêtera de philosopher et on sera face aux problèmes à traiter qui auraient pu(du) être réglés depuis plus de 30 ans.Les médias surtout les TV ( BFM /LCI et CNews ) qui ont mis le feu en diffusant des reportages en continu commencent à réfléchir à leurs actions et vont aider à la réflexion sur les 4 thèmes proposés par E. Macron.
    Les maires, les élites, les élus et la majorité silencieuse vont finir par se lever pour arrêter les gilets jaunes dans certaines de leurs élucubrations.
    Il faut espérer qu’à l’issue de la synthèse des débats, un référendum sera proposé sur les intentions du gouvernement pour leurs mises en application .

    Réponse
    Je vous trouve très optimiste.
    R. L.

  4. Vandelle dit :

    Encore une fois une analyse des plus pertinentes.
    J’ai lu la lettre du président (jusqu’au bout).
    C’est un fourre-tout de questions et de propositions à les résoudre pour des citoyens peu compétents à cet exercice, ce qui nous promet de jolies foires d’empoigne lors des débats (s’il y en a) avec comme résultat probable un pays qui continuera à courir à l’aventure et à quelques mois d’élections essentielles… Quel gâchis!

  5. PICOT François dit :

    Fourre tout, cahier des doléances, piège à imbéciles pour enterrer les problèmes, gagner du temps et éviter de parler des vrais soucis (taux des prélèvements obligatoires, immigration, aucun référendum depuis 2005 etc). Cela a déjà été fait, bis repetita, juste avant la révolution, par Louis XVI avec le résultat qu’on connaît. Et surtout il est impossible d’espérer l’élaboration d’une quelconque solution de la part d’un pouvoir qui est responsable, avec ses prédécesseurs il est vrai, des problèmes actuels.

    • daniel M dit :

      Le referendum n’est pas la panacée de la démocratie, car les électeurs ne répondent pas à la question posée, mais à celui qui la pose.

  6. JEAN L 59 dit :

    A mon sens une chose est certaine avec les gilets jaunes : l’imagination n’est pas prête à prendre le pouvoir.
    Qu’est-ce qu’un bon impôt ? C’est celui qui est payé par les autres.
    Qui est riche ? Celui qui gagne plus que moi.
    Avec un tel obscurantisme, on a tout à craindre pour l’avenir et dans la cacophonie actuelle qui a la capacité de faire l’unanimité ?

  7. mathieu dit :

    Petite proposition de référendum, à soumettre aux « gilets », avides d’ISF: retour de l’impôt sur la fortune, mais à toutes les fortunes, pour une égalité totale face à l’impôt: prélèvement annuel, sur le patrimoine déclaratif, mettons à partir de 50 000 €, progressif de 0,1 à 0,4 % selon l’étendue du patrimoine. Ce serait oui pour tous les Français (qui se sentiraient tous fortunés et fiers de payer l’ISF)…ou non pour tous les français! Rappelons que l’impôt sur les grandes fortunes a été remplacé par l’impôt sur la fortune…qui peut commencer au premier euro.

    Réponse
    L’ISF ne commençait pas au premier euro. Il s’appliquait à partir d’un patrimoine total de 1,3 million d’euros, mais l’impôt était calculé à partir de huit cent mille euros.
    R.L.

  8. JULIEN dit :

    La violence contre les journalistes est absolument insupportable. Pourquoi les hommes politiques, les intellectuels, les grandes consciences ne se manifestent pas tous ensemble pour dénoncer cette violence qui annonce peut-être des jours terribles ?

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