Suicide d’une nation

Theresa May hier soir
(Photo AFP)

L’accord dit de « compromis » entre le Royaume-Uni et l’Union européenne a été massivement rejeté hier soir par la Chambre des Communes par 432 voix contre 202. Une motion de censure contre le gouvernement sera débattue aujourd’hui en fin d’après-midi. Les conséquences de cette crise parlementaire seront désastreuses pour les Britanniques et pour les Européens.

LA PREMIERE ministre, Theresa May, ne s’attendait pas à un désaveu aussi massif. Elle espère encore, contre toute raison, un geste de la Commission européenne qui lui permettrait de franchir le cap. Elle est pourtant victime d’une sorte de coalition des oppositions : les Brexiters maœuvrent pour une rupture brutale entre leur pays et l’Union qui consacrerait leur dogme, un souverainisme érigé en Immaculée conception ; les anti-Brexiters veulent contraindre, mais sans beaucoup d’espoir, l’opinion et les élus à renoncer au Brexit.

Un second souffle.

Il y a 55 ans, seize auteurs de qualité, dirigés par l’écrivain Arthur Koestler, publiaient un ouvrage, intitulé « Suicide d’une nation ? » qui décrivait avec sévérité les atermoiements de la Grande-Bretagne face aux changements en Europe et dans le monde, son attachement à un Commonwealth périmé, que la décolonisation rendait obsolète et suspect, son hésitation à adhérer au Marché Commun, sa nostalgie d’une grandeur passée qui privait la société britannique de tout dynamisme. Dix ans plus tard, le royaume, dirigé par Edward Heath, adhérait à la CEE, avec le soutien de Georges Pompidou. Un acte pratiquement révolutionnaire, par rapport à l’apathie anglaise de l’époque, et qui a apporté à la Grande-Bretagne un nouveau souffle historique.

La paix par l’Europe.

Mais une porte n’est jamais close quand demeure au fond des cœurs une souche de nationalisme. C’est de ce syndrome, ravivé par le populisme, que souffre le Royaume-Uni d’aujourd’hui. C’est de cette conviction, d’ailleurs minoritaire, en dépit du référendum de 2016, que le pays, qui s’était montré si courageux pendant la Deuxième guerre mondiale, et pouvait se vanter d’un passé glorieux et de sa domination sur le monde jusqu’au XXe siècle, qu’a ressurgi la volonté illusoire de retourner à une forme absolue, religieuse, irrationnelle, d’indépendance. La construction européenne a pourtant démontré qu’elle ne limitait pas la souveraineté des nations qui la composent, en tout cas pour l’essentiel. Elle a associé des monarchies et des républiques ; elle a réuni des cultures et des langues diverses ; elle a, surtout, créé les conditions d’une paix irréfragable.

En ce 16 janvier 2019, à quelques brassées du 29 mars, date fatidique où les Britanniques devront avoir fait un choix clair et définitif, ils ne savent pas où ils en sont. Les Tories, qui n’ont pas craint de mettre à genoux leur Première ministre, ne souhaitent pas céder la place aux travaillistes et pourraient donc lui éviter le coup de grâce, la laissant se débattre avec un imbroglio parfaitement inextricable. Le Royaume-Uni peut renoncer à tout accord et prononcer la rupture, ce qui se traduirait aussitôt par le chaos dans les transports routiers et les échanges commerciaux alors que les Anglais ne peuvent pas se nourrir sans les importations et ne peuvent pas survivre sans les exportations. Mme May peut obtenir un sursis de quelques jours que la Commission lui accorderait par compassion pour cette femme encore debout, malgré l’immense énergie qu’elle a déployée au service d’une cause imbécile dictée par l’un des peuples les plus remarquables du monde. Elle peut procéder à des élections anticipées qui ne règleront rien, même si le chef du parti travailliste, l’incompréhensible Jeremy Corbin, qui ne veut incarner ni le Brexit ni l’anti-Brexit, s’empare du pouvoir. Elle a juré de ne pas organiser un nouveau référendum, qui se traduirait sans doute par la victoire d’un cheveu des anti-Brexit, ce qui serait insignifiant.

Une trahison.

Voilà comment l’ADN démocratique d’un très grand pays européen a été génétiquement modifié par une bande de voyous populistes, j’ai nommé principalement Boris Johnson et Nigel Farage, des hommes qui ont prospéré sur le mensonge à des fins purement politiciennes, et dont le comportement, en définitive, n’est pas trop éloigné de la trahison pure et simple. Tout cela au nom du souverainisme, celui qui anime quelques pantins français trépignant de joie à l’idée de vaincre bientôt Macron. En politique aussi, il y a la vertu et le vice. Après l’Amérique de Trump, l’Europe est saisie par le populisme qui n’est rien d’autre que le résidu, mis au goût du jour, du fascisme. Il s’agit d’une maladie endémique contre laquelle tous les traitements de la mémoire, films et livres sur la Shoah, documentaires sur la honte que fut Vichy, évocation des souffrances indicibles des Européens pendant la Seconde Guerre mondiale, sont impuissants. Rien n’est plus beau, plus nécessaire, plus vital que la liberté, sauf quand elle se transforme en canon sur la tempe.

RICHARD LISCIA

 

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6 Responses to Suicide d’une nation

  1. Bonjour
    Je veux commenter votre article bien dans la ligne des analyses du moment.
    Vous dites :  » l’Europe est saisie par le populisme qui n’est rien d’autre que le résidu, mis au goût du jour, du fascisme. Il s’agit d’une maladie endémique contre laquelle tous les traitements de la mémoire, films et livres sur la Shoah, documentaires sur la honte que fut Vichy, évocation des souffrances indicibles des Européens pendant la Seconde Guerre mondiale, sont impuissants. »
    Le « xanthisme planétaire » , dont le syndrome des gilets jaunes est une forme clinique, est un mouvement bien profond que les fermentations nationalistes récupérées par les extrêmistes (sans oublier les islamistes SVP).
    Nos populations ressentent quelque chose qu’elles ne savent ni exprimer ni expliquer. Elles ne veulent plus marcher avec les valeurs de la culture occidentale dominant la planète, parce qu’elles en vivent l’échec pour leur vie personnelle. Il est plus que temps de se creuser la tête pour analyser ce sur quoi notre humanité 2019 bute, tout en ressentant que la terre est gravement menacée par nos comportements.
    Je soumets une hypothèse, bien entendu, discutable et critiquable.
    Nous sommes prisonniers du dogme du déterminisme matérialiste. Remède ? Une critique sans tabou, et fondée sur les arguments scientifiques solides, de la valeur plus que douteuse que l’on peut encore accorder à cette croyance héritée du 19 ème siècle. Des pistes existent, ayons l’intelligence de les explorer avant qu’Homo Sapiens ait parachevé son suicide collectif.

    Réponse
    Déterminisme matérialiste ? C’est l’essentiel des revendications des gilets jaunes. Des sous, des sous ! La question ne porte pas sur une critique sans tabou, elle concerne la stabilité du pays et son avenir. Quant au rappel du terrorisme, il n’a d’utilité que pour démontrer que les attentats en France n’ont jamais empêché les manifestations qui dégénèrent en casse généralisée. Le xanthisme étant une maladie chromatique de certains animaux, l’usage de ce terme témoigne à n’en pas douter de la richesse de votre vocabulaire, mais n’est pas approprié à une crise qui menace une démocratie.
    R. L.

    • Michel de Guibert dit :

      Il me paraît singulièrement réducteur de ne voir dans les revendications des gilets jaunes que la demande matérialiste de sous.
      Certes, il y a cette frustration engendrée par notre société consumériste qui ne voit le bonheur que dans toujours plus d’avoir et qui laisse toujours insatisfait.
      Mais au-delà, la crise ne révèle-t-elle pas de manière encore souvent voilée une demande de sens à laquelle ne peut répondre la société de consommation ?

      Réponse
      Quelles que soient les revendications des gilets jaunes, la demande de destitution du président n’étant pas plus acceptable que le rejet des 12 milliards engagés dans l’amélioration de leur sort, la « demande de sens » dont vous parlez se traduit en réalité par la violence. Je veux bien qu’on trouve à tout une signification historique, je ne crois pas que ce qui anime les insurgés contienne une réflexion sur la vie en 2019. En d’autres termes, ce qui est « réducteur », c’est la haine des autres, la frustration, l’envie, la rage qui accompagnent un mouvement rongé par l’intolérance.
      R.L.

      • Michel de Guibert dit :

        Je suis d’accord avec vous là-dessus et je ne justifie aucun excès, mais je ne crois pas que tous les gilets jaunes relèvent tous de cette haine et de cette violence.
        Il me semble que le mouvement en question est plus composite et que tous les gilets jaunes ne sont pas sur la même posture que ceux qui ont pignon dans les medias.
        Par ailleurs, il est difficile aussi de s’entendre qualifier de « gens qui ne sont rien »… ou qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail…
        Le mépris peut engendrer un effet boomerang.

  2. PICOT François dit :

    Pompidou n’a pas suivi le Général de Gaulle qui ne voulait pas de l’Angleterre dans une organisation de l’Europe, et il avait des arguments solides. Les Anglais, in fine, ont voté pour le Brexit et dire qu’ils se suicident est pour le moins hâtif, ils font ce qu’ils veulent et nous verrons bien ce qui va se passer. A contrario faudrait il donc penser que le refus des politiques, chez nous, de tenir compte du résultat du référendum de 2005 nous a sauvé de la catastrophe ? L’UE n’empêche pas les souverainetés de s’exprimer ? Seulement en Allemagne où aucune décision de l’UE ne peut s’appliquer si le parlement n’est pas d’accord, ce qui n’est pas le cas chez nous et dans les autres pays européens, et ce n’est pas normal. Quant à dire que l’UE, c’est la paix, on peut en douter au vu de nos incursions au Moyen Orient et des troupes de l’OTAN de plus en plus nombreuses près de la frontière russe.

    Réponse
    La paix en Europe. Si vous sollicitiez votre mémoire, vous sauriez que les guerres européennes ont été dévastatrices. La répétition des mêmes convictions, jamais rattachées à l’actualité, ne fait pas de vous un analyste très convaincant.
    R.L.

  3. Chambouleyron dit :

    Bravo pour vos analyses sur ce mouvement bête et méchant et la multitude de contre-vérités toutes plus hilarantes les unes que les autres. Bravo pour flageller nos politiques de l’opposition au gouvernement pris en permanence à contrepied. Votre anxiété m’effraie.

  4. serpin dit :

    J’ai toujours comparé la société à une pyramide, les élus en haut, le peuple en bas. Avec une structure de ce type la pyramide tient debout, avec la base en haut et le sommet en bas,elle s’écroule. Nous sommes en route pour cette évolution géométrique.

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