Après le chaos

Embrassades américano-afghanes
(Photo AFP)

Les difficultés énormes engendrées par l’évacuation d’Afghans en proie à la panique et chaque jour plus nombreux n’inspirent pas le moindre optimisme. Mais la défaite des Alliés était prévisible, de sorte que toutes les conséquences du départ des forces de l’OTAN, au terme de deux décennies pendant lesquelles elle n’a pas ménagé ses efforts, ne seront pas nécessairement négatives.

LES JUGEMENTS de valeur ne sont pas appropriés : quelles que soient les intentions stratégiques des Américains et l’inanité de leur doctrine du « nation building », on ne peut pas prétendre qu’ils aient manqué de patience. C’est la conclusion à laquelle Joe Biden est parvenu : si les Afghans n’ont pas réussi pendant tant d’années à ériger un pare-feu contre les insurgés, ils n’en seront jamais capables. Mais ils n’auront failli que par rapport au plan initial, qui était de leur apporter la démocratie parlementaire sur un plateau d’argent. Personne n’est obligé de croire que les talibans représentent une alternative politique, mais peut-être que le remède au poison n’est pas nécessairement l’inverse de l’arbitraire qu’ils veulent imposer : l’Afghanistan ne sait pas ou ne veut pas instaurer un système politique à l’occidentale, cela ne signifie qu’il est plus à l’aise dans l’esclavage que lui offre la charia.

Une aversion unanime.

En tout cas, dans le chaos auquel le départ des puissances « protectrices » a conduit les Afghans, l’ingrédient principal, c’est l’aversion presque unanime qu’inspirent les talibans. Les sondages pour établir leur courbe de popularité sont inutiles : ils sont haïs à 100 % et ne peuvent régner que par la terreur. Certes l’avènement de la religion en tant que source de toutes les institutions a donné ailleurs, par exemple en Iran, mais aussi en Arabie Saoudite, des résultats durables. Souvenez-vous néanmoins que, en 2001, les talibans ont été expulsés en quelques mois par les alliés et par les milices armées hostiles à l’ordre strictement religieux. Ils se sont assurément renforcés, ils bénéficient aujourd’hui d’une expérience politique et militaire qui les rend plus solides, en tout cas beaucoup moins vulnérables, mais ils ont seulement remporté une bataille.

Ne pas insulter l’avenir.

La tendance isolationniste aux États-Unis est profonde. Elle s’abreuve aux sources des échecs militaires cumulés depuis plus de soixante-dix ans et la comparaison entre Kaboul et Saïgon est tout à fait appropriée. Mais on ne saurait comparer les Vietnamiens aux Afghans : la vérité est que les peuples qui se dressent contre les États-Unis finissent par reprendre langue avec eux parce qu’il s’agit du plus grand marché du monde. La Chine ne serait pas devenue la puissance qu’elle est aujourd’hui si elle n’avait été enrichie pendant trente ans par les exportations de produits chinois vers l’Amérique (et l’Europe). L’économie chinoise, qu’on le veuille ou non, est le satellite de l’économie américaine.

Les plus grands menteurs.

Pour ce qui concerne l’Afghanistan, l’histoire a démontré que ni les Anglais ni les Russes ni les Américains n’ont pu y affirmer leur influence. Cela témoigne d’un esprit farouchement indépendant et d’une culture ineffaçable, peut-être même insensible aux agressions extérieures. Assurément, les talibans sont des Afghans, il ne s’agit pas d’une armée d’invasion. Mais pourquoi ne pas reconnaître qu’ils perturbent davantage l’ordre afghan que les forces américaines ? Et que, dans ces conditions, leur main-mise sur Kaboul risque de n’être que de courte durée ? On ne niera pas qu’ils ont l’avantage pour le moment, qu’ils sont aguerris, qu’ils ont compris la nature de la communication (ce sont les plus grands menteurs du monde) et que leur brutalité intimide toux ceux qui ne souhaitent pas que règne à Kaboul l’ordre de la terreur. En revanche, trop de citoyens afghans ont souhaité partir sans qu’ils puissent arriver jusqu’à l’aéroport. Ils sont désespérés, mais ils peuvent encore se battre pour eux-mêmes au lieu de rejoindre les troupes de la barbarie.

L’histoire n’est pas finie.

Les alliés doivent les aider dans ce sens. Ils n’ont peut-être perdu qu’une manche. Aider ne signifie pas envahir, mais apporter les ressources civiles et militaires qui permettraient à l’ultime insurrection de reprendre Kaboul. Les talibans ont annoncé qu’ils allaient attaquer le fief des Massoud dans la vallée du Panchir, au nord de la capitale. C’est bien la preuve qu’ils craignent que les braises de la liberté ne soient pas éteintes en Afghanistan. Après la défaite, la stratégie alternative se présente comme une évidence : pas de conquête coloniale, mais assistance à des gens libres dont la résistance risque d’être écrasée. L’histoire n’est jamais finie et s’il est vrai que le mal l’emporte souvent, il arrive qu’il soit repoussé et battu. Une victoire des Afghans contre les talibans, aussi présomptueuse que l’idée puisse paraître, aurait le goût exquis du triomphe auto-généré. Quoi ? Encore vingt ans de guerre ? C’est le prix à payer pour une erreur colossale.

RICHARD LISCIA

 

 

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One Response to Après le chaos

  1. Laurent Liscia dit :

    Oui, 20 ans de guerre supplémentaire sans doute. Quelle calamité.

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