Jamais le dimanche


Une des enseignes concernées
(Photo AFP)

Les 14 grands commerces d’Ile-de-France qui ont bravé, hier dimanche, l’interdiction d’ouvrir leurs portes, n’ont pas manqué de courage. Elles encourent une amende de 120 000 euros. Le gouvernement a décidé de ne pas laisser s’envenimer un conflit qui ne fera que des perdants et il s’est penché sur le dossier dès ce matin. Mais le ministre du Travail, Michel Sapin, a déjà annoncé la couleur : « Pas question, a-t-il dit, de renoncer au repos dominical ».

QUEL REPOS ? Au moins deux millions et demi de salariés, hospitaliers, conducteurs de trains et de bus, journalistes, pompiers, policiers, agents de sécurité, militaires, surveillants de tous les systèmes qui fonctionnent sans relâche, du nucléaire aux serveurs informatiques, travaillent le dimanche. Le repos dominical est donc un principe largement battu en brèche par les nécessités de la vie moderne et de la sécurité nationale. En 2009, une loi a été adoptée qui réaffirme le principe du repos dominical mais instaure des dérogations « dans les zones touristiques et thermales ». Elle prévoit des « périmètres d’usage de consommation exceptionnelles », ou PUCE. Ce texte est la source du désordre. Il permet plusieurs interprétations, de sorte que les juges saisis d’une ouverture le dimanche considérée comme illicite ont fini par accorder des dérogations à des sociétés au détriment de leurs concurrentes, créant ainsi une inégalité insupportable.

Où la vertu devient perversité.

Comme chaque fois qu’une décision est prise au nom d’un principe sans qu’il soit tenu compte des réalités du terrain, la vertu se transforme vite en perversité. C’est ainsi que des syndicats ont obtenu triomphalement la fermeture de grands magasins le dimanche, privant les salariés, ceux-là même dont ils sont censés défendre les intérêts, d’un revenu appréciable. Comme si nous étions tous si riches que nous devrions augmenter nos jours de congé ; comme si le repos dominical devait être respecté jusqu’à ce qu’il plonge les gens dans le dénuement ; comme si le dimanche, jour du Seigneur et jour de repos, avait un caractère doublement sacré. Les grands commerces ou industries qui veulent produire de la richesse le dimanche, en paient le prix en doublant le salaire de la journée ; ils ne peuvent utiliser que des salariés volontaires ; et si leurs directions semblent vouloir banaliser le travail du dimanche, notamment en payant le même prix que les jours de la semaine, il faut les en empêcher.

Chômage et blocage mental.  

Encadrer le travail dominical, ce n’est pas l’interdire. Ce n’est pas priver les salariés d’un revenu supplémentaire et, dans beaucoup de cas, par exemple celui des étudiants, du seul salaire qu’ils perçoivent. Mais surtout, on ne comprend pas que des ministres et des syndicalistes n’établissent pas un rapport entre le taux de chômage accablant qui existe en France et le blocage mental qui a conduit au rejet du travail le dimanche et à la fiscalisation des heures supplémentaires. On ne comprend pas qu’une crise sociale aussi profonde ne balaie pas ce mensonge qu’est le repos dominical.

Non seulement des Français travaillent le dimanche, mais beaucoup d’autres souhaiteraient faire partie de ce groupe si la chance leur en était offerte. En plein marasme, on préfère créer des emplois aidés que des emplois marchands. Un comble : on empêche des chômeurs d’accéder à un emploi. Pour ceux qui travaillent le dimanche, les six autres jours de la semaine sont parfois des « jours de repos ». Qu’attend-on pour légaliser le travail dominical, pour s’assurer qu’il est correctement payé et qu’il ne donne lieu à aucun abus ? C’est à désespérer : si on refuse des emplois dans quelque circonstance que ce soit, parviendra-t-on jamais à faire reculer le chômage ?

RICHARD LISCIA

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9 réponses à Jamais le dimanche

  1. Tout à fait d’accord avec vous. Se méfier des « chrétiens de gauche », car le dimanche, il y a la messe, le culte protestant, le rite orthodoxe. Si en plus il faut penser au shabbat et au « dimanche musulman » … Ah la laïcité !

    • JMB dit :

      La IIIème République a fixé au dimanche le repos dominical en 1906…c’est-à-dire un an après la loi de séparation de l’Église et de l’État.

      • Bonjour JMB. « Dominical », forcément … En 1905, la loi de séparation entre César et Dieu a permis d’éviter une guerre civile en France. Ce n’était pas la peine d’en rajouter dans la provocation. Les choses ont un peu évolué depuis plus d’un siècle … Il est certain que l’Education nationale se repose le dimanche, et n’est pas prête de changer cet état de fait. D’autant qu’avec la semaine des quatre jeudis …

  2. Dr Jérôme Lefrançois dit :

    Bravo pour votre commentaire,tout y est!
    Et une fois de plus, l’archaïsme des syndicats (et de leurs amis au pouvoir) saute aux yeux : quand les électeurs ouvriront-ils les leurs ?

  3. Lebrun dit :

    Pourquoi se méfier des « chrétiens de gauche » et pas du « Dieu de la consommation »? Les emplois traditionnellement du dimanche étaient pour de l’utilitaire: santé, sécurité… et non pour de la « consommation »! Bien entendu, dans un système idéal, les personnes qui travailleront le dimanche, seront volontaires, bien rémunérées, avec compensation ou récupération… mais où existe ce système? Nulle part! Quid des personnes qui subiront des pressions pour travailler le dimanche? Quid des enfants et de la structure familiale? Quid d’une société où chacun prendra son jour de repos quand il le souhaite et où, finalement un autre jour que le dimanche sera imposé à tous? Essayons de réfléchir et d’imaginer le futur un peu plus loin que notre carte bancaire et notre petit confort à aller acheter le dernier bibelot si important pour la table du salon un dimanche à 12h15 car il n’y a pas trop de monde, que le bibelot « fera bien » pour les invités ce midi et qu’il sera encore possible de venir l’échanger dans l’après-midi si la couleur ne convient pas.

    • A3ro dit :

      Vous vous emballez, là. Il est clairement plus pratique pour le tout venant d’aller chez Castorama ou Leroy Merlin le week-end, dimanche inclus, car on y passe généralement du temps et que les travaux importants, chez soi, ne peuvent se faire que le week-end. Et pourquoi donc ? Précisément parce que, pour la majorité des salariés, le dimanche est le jour de repos, et qu’ils font leur travaux ce jour là.

      Permettre à des salariés de travailler le dimanche, contre une rémunération un peu plus avantageuse et pas carrément décourageante pour l’employeur, ne remettra pas en question un rythme de vie qui dure depuis des siècles. Quant aux pressions pour travailler le dimanche… S’il y a des compensations, sans qu’elles soient exorbitantes non plus, je préfèrerais qu’on m’incite à travailler le dimanche si ça peut permettre à l’entreprise de s’en sortir un peu mieux et donc de moins être tentée de taper dans les coûts et les salaires.

  4. JMB dit :

    En 2005, la réforme des gardes médicales de nuit distinguait déjà la nuit profonde, après minuit, de la période antérieure. En cette fin septembre, de nombreuses librairies ouvrirent à minuit pour permettre l’achat de la traduction française du dernier Harry Potter. Il était presque plus simple de soulager cette fièvre-là qu’une autre de cause médicale.
    Le progrès continue. Dorénavant, le dimanche seront assurés la santé, les risques accidentels, la maintenance industrielle indispensable, et la vente de vis et boulons.
    L’enfant fonctionne selon le principe “tout et tout de suite”, ne fait pas de hiérarchie, refuse toute contrariété sous risque de “péter les plombs” ou “disjoncter”. Ces ouvertures sont faites pour lui. Internet, accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, ne lui suffisait pas?
    Comment s’étonner des impatiences, incivilités et même violences dans les hôpitaux et cabinets médicaux ? C’est demander à ses concitoyens d’être schizophrènes.
    (Quand un professionnel accroît son temps de travail, le surcroît de revenus correspondants est imposable, doit-il en être différemment pour le salarié ?)

  5. JMB dit :

    En Allemagne, pays régulièrement proposé comme référence pour ses performances économiques, 70% de la population, selon un sondage, reste fermement attachée au dimanche non travaillé, qualifié de « jour de repos et d’élévation spirituelle ». (Il y a peu la quasi totalité des magasins était fermée dès le samedi après 16 heures)
    Apparemment, la vision du souci d’élévation spirituelle et des moyens pour y parvenir est différent de part et d’autre du Rhin.

  6. Levi-Martin dit :

    Ne soyons pas hypocrites, la société évolue ; s’il y des volontaires pour travailler, et il y en a beaucoup parmi les jeunes, ces magasins devraient pouvoir ouvrir. D’ailleurs, d’après les sondages, la majorité des français le souhaitent. Les syndicats ne représentent plus grand-chose.

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