L’autre crise sociale

Intermittents en colère
(Photo AFP)

Les intermittents du spectacle, c’est un feuilleton décennal. Je crois leur avoir consacré des articles il y a vingt ans et il y a dix ans. Ils sont assujettis à un système d’assurance-chômage censé les mettre à l’abri de la précarité. Bien entendu, le système devient hors de prix. Le régime des intermittents représenterait un quart du déficit de l’Unedic (4 milliards d’euros par an, alors qu’ils ne sont que 115 000 sur plus de trois millions de chômeurs), mais ils contestent ce chiffre et affirment qu’ils ne coûtent que 350 millions. 

IL NE S’AGIT pas d’une crise beaucoup moins grave que celle de la SNCF. L’été approche et de nombreux festivals risquent d’être annulés. Le sentiment existe que, si on ne donne pas satisfaction aux intermittents, la fameuse exception culturelle française va dépérir. Voilà donc une grève, largement plus populaire que celle des cheminots,  qui jaillit du tréfonds métaphysique du pays. D’autant qu’il est aisé de comprendre que, dans le spectacle, il n’y a pas d’emploi permanent. Le travail dépend du succès d’une pièce, de la durée d’un festival, des aléas saisonniers. Ils ne roulent pas sur l’or, beaucoup ont du mal à joindre les deux bouts, bref, ils méritent mieux qu’une vision comptable de leur travail.

Le prix de l’exception culturelle.

Mais les chiffres sont têtus et même tenaces. L’immense question des dépenses au-dessus de nos moyens étant posée, se pose forcément celle d’une « production », si l’on ose dire, qui, en définitive, coûte bien plus cher que le prix du billet d’entrée. Beaucoup d’entreprises du spectacle, des théâtres à la télévision en passant par le cinéma, profiteraient du système en  limitant le nombre de jours de travail déclarés et en laissant l’Unedic payer le reste. Depuis la crise des intermittents d’il y a quelques dix ans, l’Unedic est plus vigilante et combat ce genre d’abus, mais le déficit du régime des intermittents continue d’augmenter.

Pour des métiers aussi particuliers, comme ceux de la culture, il faudrait donc poser le problème d’une autre manière, peut-être en faisant sortir les intermittents de l’Unedic et prévoir pour eux un autre payeur, l’État par exemple, c’est-à-dire le contribuable. Le moment n’est pas idéal pour ce genre de réforme, le gouvernement ne souhaitant pas affecter à l’État une partie de la dette de la Sécurité sociale, même si in fine, cela revient au même. Il demeure que le chômage des intermittents n’est pas conjoncturel, il est structurel, il fait partie intégrante de leur travail. Il est pratiquement impossible pour un intermittent d’être occupé à plein temps comme dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée. Et n’échappent à la précarité que les acteurs qui sont assez bien payés pour ne pas souffrir du creux qui sépare deux films ou deux pièces.

Investir dans la culture.

L’opinion, le gouvernement, les gens doivent savoir ce qu’ils veulent. La France s’est battue sur tous les fronts diplomatiques pour défendre et imposer l’exception culturelle française ; à l’étranger, on loue les résultats obtenus et on reconnaît bien volontiers que la culture en France se répand dans toutes les couches sociales. Si on estime que ce bien est précieux, si on admet aussi que les intermittents participent au développement économique en favorisant le tourisme, cela signifie qu’il faut financer la culture française et qu’elle doit être la bénéficiaire d’un investissement national, au même titre qu’une grande industrie comme l’aéronautique, laquelle n’a réussi que parce qu’elle a obtenu des fonds publics.

Le vrai problème se situe dans la bizarrerie d’une longue négociation au terme de laquelle les partenaires sociaux ont présenté au gouvernement une réforme qu’il doit maintenant agréer et qui n’a soulevé la colère des intermittents et de leurs nombreux supporters que lorsque le paquet était ficelé. Or le projet est exemplaire : il résulte d’un dialogue social entre patronat et syndicats que le gouvernement appelle tous les jours de ses voeux. S’il ne convient pas, n’est-ce pas parce que les principaux intéressés ont omis de surveiller et de contester les engagements de leurs représentants syndicaux ? Est-il juste de demander maintenant au gouvernement de refuser son agrément à l’accord?

RICHARD LISCIA 

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3 réponses à L’autre crise sociale

  1. A3ro dit :

    Tout dépend de ce qu’on appelle intermittent du spectacle. Il ne me paraît pas absurde que des émissions de télévision, prévues largement à l’avance, ne passent pas leurs employés sous statut d’intermittents (ce d’autant plus que leur statut culturel reste souvent à démontrer). Par contre, les gens qui font les festivals, musiciens, comédiens, ont besoin d’un statut, c’est clair.
    De toute façon, la culture, c’est comme la santé : si on veut en garder une de bonne qualité, il faudra la payer. Et si on ne veut pas que le « consommateur » direct paye complètement, à l’acte, alors il faut un soutien étatique via les impôts/cotisations sociales. En revanche, le système devient plus compliqué, risque d’abus, protestation chaque fois qu’il y a des ajustements, etc…

  2. Dr Jérôme Lefrançois dit :

    Voilà bien encore un exemple typiquement français de privilèges incroyables, survivants de l’époque d’abondance des trente glorieuses, qu’une caste (les intermittents) veut maintenir pour elle-même.
    Nous connaissons tous des intermittents qui se font faire des faux contrats destinés à faire croire qu’ils ont fait leurs quotas d’heures, pour bénéficier des prestations liées à leur statut, pendant tout le reste de l’année où ils ne travaillent pas.
    S’ils n’étaient pas payés à ne rien faire pendant plusieurs mois, ils devraient retrousser leurs manches et travailler pour assurer leur (sur)vie, par exemple dans les multiples emplois artisanaux et manuels qui ne trouvent pas preneurs.
    Mais, au pays des intellectuels (surtout de gauche), au pays des bobos au pouvoir (vous savez, cette espèce particulière qui a le portefeuille à droite et le coeur et le cerveau politique à gauche, espèce s’étant particulièrement multipliée en France), il est hors de question que ces intermittents s’abaissent à des tâches si méprisables (pour eux)…
    Pauvre France,
    Pays qui n’a pas aboli les privilèges de tant de minorités qui continuent de vivre au crochet d’une majorité silencieuse mais qui travaille (elle !)..

  3. E_Leb dit :

    Je rejoins A3ro. Certes les « vrais » intermittents doivent avoir un statut mais quand leur nombre explose comme c’est le cas, peut-être faut-il se poser la question de leur définition même? Peut-être faut-il se poser la question de « leurs titres et travaux »? Beaucoup s’intitulent intermittents du spectacle mais sont surtout intermittents! Les intérimaires dans les agences sont aussi intermittents et eux aussi ont des périodes vides entre deux contrats. Je dois être simpliste mais n’y a-t-il pas moyen d’aligner les protections sociales?

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