Alep, Poutine et nous

Poutine a remporté une bataille, pas la guerre (Photo AFP)

Poutine a remporté une bataille, pas la guerre
(Photo AFP)

La chute d’Alep était inéluctable parce que les forces loyalistes soutenues par la Russie et l’Iran ont utilisé des moyens relevant de la force brute qui n’ont pas épargné les civils.

CE QU’IL RESTE de la rebellion contre Bachar Al-Assad peut toujours appeler à l’aide, l’Occident est sourd et l’ONU se contente d’un langage alarmant qui dénonce la crise humanitaire sans disposer d’aucun instrument, militaire et diplomatique, pour protéger les civils. Toute lamentation est indécente. Américains et Européens ont obtenu le résultat inévitable de leur passivité que Vladimir Poutine, au mépris de toutes les règles et de tous les appels lancés par les chancelleries, a exploitée jusqu’au bout, avec le cynisme d’un homme qui ne croit qu’à la force mais reproche hypocritement à l’Ouest de maltraiter la Russie. Déplorer le sort infligé aux civils est inutile et contre-productif. M. Poutine ne se préoccupe pas des dommages collatéraux.

Une fausse comparaison.

Il ne craint ni les critiques d’une opposition russe muselée, ni les condamnations des pays étrangers car il a forgé une solide alliance avec l’Iran et les forces chiites, dont le Hezbollah libanais, qui soutiennent les troupes loyalistes syriennes. La vérité toute simple, c’est que l’Amérique et l’Europe ont fait une croix sur Alep, y compris sur ces malheureux Syriens que leur régime extermine. On pense à ceux qui théorisent la stratégie du moindre mal et rappellent avec componction que l’Occident n’a pas hésité à s’allier avec Staline pour en finir avec Hitler. C’est une thèse qui prétend que Bachar Al-Assad est moins sanguinaire que Daech et confond deux périodes historiques sans aucun rapport. L’URSS se croyait protégée par un pacte de non-agression conclu entre Staline et Hitler. Quand les troupes nazies ont envahi la moitié orientale de la Pologne puis le territoire soviétique, Moscou n’avait pas d’autre choix que de se rapprocher des États-Unis dont il a obtenu une aide militaire exceptionnelle. C’est le nationalisme russe qui a résisté au nazisme. Staline s’est défendu contre une invasion qui menaçait Moscou. Aujourd’hui, il ne s’agit pas pour Poutine de protéger le territoire de la Russie, mais seulement de maintenir sa base militaire de Tartous qui garantit l’accès de la flotte russe aux mers chaudes. Rien à voir avec un choix entre la vie et la mort.

Une nouvelle carte de la région.

Il est donc impossible de relativiser le menace que Poutine et Bachar exercent sur les populations civiles au nom du statu quo maintenu par l’écrasement d’une révolution. La France et les États-Unis continuent d’ailleurs à bombarder Daech en Syrie. Le gouvernement américain coordonne l’offensive contre Mossoul en Irak. Tout le monde s’étonne de la lenteur de la progression des forces chiites, irakiennes et kurdes, qui ne sont pas encore arrivées au coeur de la ville. Mais le fait est que les Américains ont exigé qu’il y ait un minimum de pertes civiles pendant l’opération, ce qui, évidemment, est un atout pour les forces terroristes. Les Occidentaux n’ont pas dit leur dernier mot. Ils préparent une offensive contre Raqqa, autre grande ville de Syrie, qui mettra un terme au prétendu « califat » de l’État islamique. La prise d’Alep est une victoire pour Bachar, mais son pays est dépecé, alors que se met lentement en place, et au grand dam des Turcs, un début d’État kurde à cheval entre la Syrie et l’Irak. La géographie politique de la région change complètement et la Russie n’est pas assurée d’y conserver ses atouts parce qu’elle a misé sur un dictateur qui, après avoir, grâce à elle, remporté quelques succès, risque de perdre la guerre civile.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Alep, Poutine et nous

  1. Acrostyche dit :

    La comparaison que vous rappelez avec la seconde guerre mondiale est hors sujet. Il s’agit de savoir si, oui ou non, Bachar est pire que Daesh, point final. Vous ne l’avez pas démontré. Pour moi, entre ceux qui font de l’égorgement une règle de vie, et un dictateur qui ne tue que pour survivre, il n’y a pas photo. Pour éviter, donc, que les égorgeurs ayant noyauté toute la rébellion armée syrienne ne fassent pire que Bachar el Assad, M. Poutine est OBLIGE de gagner militairement. Il ne peut pas le faire sans la seule force terrestre digne de ce nom qui est l’armée de Bachar. Il faut donc frapper et laisser frapper le méchant Bachar, quitte à tuer les civils retenus en otages (boucliers humains) par les gentils rebelles. Les américains, eux, ont non seulement laissé libre cours à la violence islamisto- « modérée », mais ils l’ont armée! Par ailleurs, vous n’êtes pas sans savoir que la Russie tente d’organiser des corridors d’évacuation depuis longtemps, et qu’aujourd’hui ça commence à marcher pour la vielle ville d’Alep, vu que les terroristes ont été assez laminés par les bombes pour perdre de leur emprise sur les populations. Eh oui, la guerre aussi peut faire du bien aux hommes, comme la maladie enrichit les médecins. C’est la vie, dure et moche. Faites descendre Dieu sur terre et vous pourrez faire le puritain de la morale humanitaire.
    M. Poutine sert aussi les intérêts de la Russie? Il a bien raison. Les Américains, eux, n’ont fait QUE servir leurs intérêts depuis qu’ils ont causé la mort de millions d’enfants grâce à leurs deux guerres « humanitaires » et leur embargo « qui l’était tout autant » contre l’Iraq. La contribution au bien-être de l’humanité s’arrête, pour eux comme pour tous les Tartuffes, là où ils commencent à prendre des risques. Et affronter la Russie en est un. Voilà pourquoi ils ont déserté la région.

    Réponse
    Une bien longue lettre pour exalter le cynisme, la brutalité et la cruauté.
    1) Ce n’est pas moi qui fais la comparaison entre Hitler et Staline, je m’efforce même de la démonter
    2) Poutine est obligé de gagner ? Par qui ou quoi ? Nous sommes quelques-uns à lui dire le contraire.
    3) Les Américains ont quitté la région ? Ils sont à Mossoul, à Rakka et bombardent Daech tous les jours en Syrie.
    4) La guerre fait du bien aux hommes ? Quelle énormité allez-vous écrire pour être sûr d’avoir raison ?
    5) La vie est dure et moche ? Heureusement que vous n’êtes pas au pouvoir. Je vous recommande d’autres lectures que ce blog.

    R.L.

    • Acrostyche dit :

      Je ne veux pas entamer une polémique avec vous, Monsieur. Je vois que vous êtes dans l’affect beaucoup plus que dans la réflexion. J’aimerais seulement savoir si vous avez déjà manifesté, contre les interventions américaines, le quart du tiers de l’indignation qui vous anime ici.

    • Saad kamel dit :

      La maladie enrichit les medecins
      L estomac enrichit l epicier du coin
      Le tourisme enrichit le pilot d air France
      Le pétrole volé enrichit l occident

  2. Labro dit :

    Je pense que les Américains s’occupaient beaucoup moins des civils lorsqu’ils massacraient au phosphore les habitants de Dresde (50 000 morts) ville qui n’avait aucun objectif militaire, pas plus qu’à Hiroshima. Mais on faisait la guerre, disaient-ils, donc j’en conclus qu’ils ne la font pas contre Daesh. Et puis ils oublient que si des civils meurent au Moyen-Orient c’est uniquement grâce à eux et l’intervention de Bush en Irak. C’est tellement plus simple de mettre tous les torts sur Poutine et Bachar.

    Réponse
    J’essaie de comprendre pourquoi quand les Américains font la guerre, il faut les condamner et pourquoi quand les autres font la guerre, il faut encore condamner les Américains. C’est tellement facile de leur reprocher Dresde et Hiroshima plutôt que de se rappeler contre quels monstres cette guerre était livrée. A Dresde, 50 000 morts, dites-vous ? Et dans les camps de la mort, combien de millions ? Sans les Américains, nous ne serions peut-être pas là pour discuter. A Alep, me semble-t-il, ce sont les Russes qui bombardent, aujourd’hui, pas il y a 70 ans. Je ne vois pas du tout en quoi les Américains sont concernés.

  3. Un peu d’histoire ne nuit pas :

    – Guerre de Crimée avec défaite de l’empire Russe (1856) face à l’empire ottoman + France + Angleterre.

    – Chute de l’empire ottoman (allié aux allemands) à la fin de la première guerre mondiale.

    – Accords secrets Skypes-Picot en 1916 (partage du Moyen-Orient entre la France et l’Angleterre), Accord Fayçal-Weizmann en 1919, conférence de Sanremo et traité de Sèvres en 1920. Nouvelles frontières. Pour la France, la Syrie actuelle et le Liban; pour l’Angleterre la Palestine (Hitler a 31 ans) et la Mésopotamie (actuel Irak); Clémenceau donne Mossoul aux Anglais (en échange d’avantages pétroliers du bassin de Kirkouk). Fayçal (roi de Syrie) n’est pas content mais perd contre les Français (alliés des Anglais). Les Anglais lui laissent l’Irak. Mustapha Kémal n’est pas content non plus et le traité de Lausanne en 1923 lui donne la Turquie actuelle.

    – Abdelaziz Al Saoud fonde l’actuelle Arabie saoudite en 1932. Pétrole découvert en 1938.

    – Deuxième guerre mondiale, Shoah, création de l’Etat d’Israël d’après la Palestine « donnée » aux Anglais.

    – Dans les années 1950-1960, l’Union soviétique soutient les nationalismes arabes alors que l’Arabie saoudite est l’alliée des Etats-Unis.

    – Israël a signé un traité de paix avec l’Egypte et la Jordanie, mais reste en conflit avec la Syrie, le Liban et le peuple palestinien.

    – Sans oublier l’ancienne Perse, dénommée Iran.

    Cordialement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *