Crise de régime ?

Hollande aujourd’hui
(Photo AFP)

Entre hier et aujourd’hui, l’affaire Cahuzac a pris une dimension exceptionnelle. Le pouvoir croyait s’en tirer en prononçant une condamnation morale particulièrement sévère de l’ancien ministre. Cela ne suffit pas pour éteindre l’incendie. Toutes tendances confondues, les partis politiques exigent que M. Hollande et son gouvernement prouvent qu’ils ne savaient pas que M. Cahuzac était compromis et qu’ils n’ont rien fait pour le protéger.

LE PARTI SOCIALISTE mesure son isolement. Il n’est soutenu ni par les Verts, ni par l’UDI de M. Borloo, ni par l’extrême gauche, ni par l’UMP, ni par le Front national ; et, au sein même du PS, l’irritation, l’agacement ou l’exaspération caractérisent beaucoup de déclarations. Le président, son gouvernement et Harlem Désir (premier secrétaire du PS) semblent penser qu’ils peuvent se contenter de fustiger l’homme qui leur a menti, qui les a trahis, et d’annoncer la réforme du Conseil national de la magistrature pour que la crise se termine. Il n’en est rien. Il y a deux problèmes sérieux.

Le ballet de toutes les vertus.

Le premier porte sur la forme, mais il a son importance. La crise déclenchée par Jérôme Cahuzac méritait au moins que le pouvoir changeât de langage. Nous reparler de « République exemplaire » quand le bateau coule sous le poids du scandale, c’est vraiment prendre les gens pour des imbéciles ou jouer la seule partition que l’on connaisse. Depuis ce matin, on assiste au ballet de toutes les vertus, la transparence, l’honnêteté, la sincérité, une discipline de fer, plus éthique que mois tu meurs, avec le contrechant permanent du bon soldat Désir, dans une ambiance où l’exaltation des valeurs prend forcément une tonalité hypocrite. Il ne suffit pas que le gouvernement prenne des dispositions draconiennes pour vaincre la corruption. Il faut qu’il nous explique comment, avec les moyens d’information policière et judiciaire dont il dispose, il s’est fait enfumer par les mensonges de M. Cahuzac. De ce point de vue, la déclaration « solennelle », prononcée par le chef de l’État, aujourd’hui, avant son départ pour le Maroc, n’aura impressionné personne.

Le second problème, c’est la curée. Tout le monde veut savoir ce que savait exactement le pouvoir quand l’affaire a éclaté. S’il a été indulgent et laxiste ou s’il a voulu protéger l’un des siens. La presse, qui avait pris les révélations de Mediapart avec des pincettes, jure qu’on ne l’y reprendra plus et va devenir féroce pour compenser son indifférence ou ses négligences des quatre derniers mois. À part le PS, tous les partis sont désormais dans l’opposition et ne lâcheront pas le gouvernement tant qu’il n’aura pas donné des explications plausibles sur le rôle qu’il a joué.

Ceux qui veulent tirer profit du scandale.

Bien entendu, il y a ceux qui veulent tirer profit du scandale et qui, comme le Front national, réclament la démission du président. Leur revendication est hors de propos. Mais si la crise s’envenime, si on découvre un autre pot-aux-roses, si on s’aperçoit que le pouvoir, dans l’affaire, a été moins « candide » qu’il veut bien le dire, il n’y aura pas de limite à l’effondrement de nos dirigeants. M. Hollande peut être tenté de changer de Premier ministre et de gouvernement. Huit mois après son entrée à l’Élysée, l’effet serait plutôt négatif. Il peut envisager (mais pas avant que la première année de son mandat ne soit écoulée) de dissoudre l’Assemblée mais il risque d’obtenir le même résultat que Jacques Chirac en 1997.

Il y a tant de colère, d’indignation, de douleur dans le pays qu’il vaut mieux ne pas pécher par optimisme. Il demeure que, incapables de nous réjouir d’une dégradation lamentable de la vie politique, qui s’ajoute aux dommages causés par la crise, nous ne saurions souhaiter les bouleversements institutionnels que les extrêmes appellent de leurs voeux. L’UMP semble réclamer le départ de Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, qui s’est débattu comme un beau diable, pendant toute la journée, face à l’inquisition médiatique : on le somme de dire s’il en savait plus sur l’affaire Cahuzac, ce qu’il nie. La dissolution est impossible, à la fois sur le plan technique et sur celui des intérêts bien compris du pays. Quant au président, il ne partira pas, il vaut mieux le savoir.

RICHARD LISCIA

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 Responses to Crise de régime ?

  1. geyl dit :

    À quand un état sérieux du patrimoine réel de nos dirigeants ?

  2. Pottier dit :

     » La dissolution est impossible, à la fois sur le plan technique et sur celui des intérêts bien compris du pays »: sur le plan technique, peut-être, mais surtout sur celui des intérêts bien compris des élus actuels dont on remarque la parfaite cohésion de tous bords quand il s’agit voter les améliorations de leur statut financier.
    De quoi avez-vous peur, de l’arrivée en masse de députés façon Le Pen ou Mélenchon ?
    Ne pouvez-vous pas imaginer que les Français, échaudés par les discours populistes de la dernière campagne, ne vont pas enfin se tourner vers ceux qui proposent une politique réaliste ni de gauche ni de droite mais prenant ce qu’il y a de mieux dans les deux ?
    Le problème des centristes n’est pas leur programme mais le manque de charisme de leurs dirigeants et la modestie de leur audience internationale.
    Hollande a été élu sur la simple raison d’une saturation de l’opinion publique quant à la personnalité de son prédécesseur. Il n’a évidemment pas la carrure d’un chef d’État dans le monde actuel.
    Il faut donc avoir le courage de tout changer car laisser les choses en l’état en attendant une embellie générale, c’est prendre un pari beaucoup plus risqué!

  3. admin dit :

    Je m’apprête à développer la thèse complètement inverse de celle de M. Pottier.

  4. Herodote dit :

    La déclaration du président ajoute à la consternation générale. Elle est sévèrement jugée dans « les Echos », ( « La République exemplaire doit commencer au sommet, par un président exemplaire dans l’art de s’entourer. Contre la négligence de celui qui nomme, aucune commission de déontologie, aucune loi de moralisation ne pourra jamais rien. »)
    C’est dire que le pouvoir actuel est inapte à la gouvernance du pays.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.