Écoutes : un scandale atténué

Pas d’asile français pour Snowden
(Photo AFP)

La négociation pour un accord de libre-échange entre l’Union européenne et les États-Unis commence aujourd’hui (elle durera deux mois) sans que les Américains, sommés par François Hollande de cesser leurs pratiques, aient fait des excuses ou que les Français en aient fait un préalable. Entre-temps, il est vrai, les révélations du « Monde » sur l’existence d’un système comparable à la DGSE (Direction générale des services extérieurs) ont affaibli l’intransigeance française.

ON PEUT TOUJOURS se tromper, mais on a bien l’impression que le gouvernement a l’intention de balayer la poussière sous le tapis et préfère que l’on ne débatte plus, en France, du rôle joué par les États-Unis dans la surveillance des Européens. Il est assez curieux que le scandale d’une semaine devienne un non-sujet la semaine suivante, peut-être parce que le libre-échange est considéré, notamment par l’Allemagne qui, décidément, semble diriger la totalité de la politique européenne, comme utile à notre santé économique alors que l’abolition des écoutes aurait des effets imperceptibles pour la population de notre pays. Il faut donc évaluer avec la plus grande prudence la réaffirmation, souvent hypocrite, des grands principes éthiques par le gouvernement. Quelques éditoriaux enflammés parus dans la presse nationale sont tombés à plat dès lors qu’ils n’incluaient pas le comportement de la France elle-même. Si les écoutes constituent une atteinte insupportable à nos libertés, commençons à faire le ménage chez nous et suspendons les conversations avec les États-Unis.

Snowden, ce héros.

Non seulement nous ne le faisons pas, mais nous nous sommes payé le luxe de refuser l’asile politique à Edward Snowden, le lanceur d’alerte qui a déclenché le scandale et a été érigé en héros par nombre de commentateurs français, lesquels, en bonne logique, devraient maintenant critiquer sévèrement les autorités françaises. C’est peut-être que M. Snowden n’est pas le chevalier blanc que l’on nous a présenté, risquant sa liberté et peut-être sa vie pour faire émerger la vérité : il a cru trouver un havre de paix à Moscou, mais le généreux Vladimir Poutine n’a pas voulu lui offrir une pension complète. Snowden voit dans le Venezuela et dans la Bolivie d’Evo Morales de « vraies démocraties ». Ce n’est pas non plus un homme prêt à souffrir excessivement pour ses idées et il entend bien échapper à toute poursuite : s’il croit avoir agi honnêtement, il peut défendre sa cause devant un tribunal américain. Le soutien sans failles que lui a apporté Julian Assange, maître des fuites sur Internet, croupissant à l’ambassade de l’Équateur à Londres depuis des mois et poursuivi par la Suède pour viol, ne change rien à son sort.

Une parfaite imposture.

Le plus drôle, dans tout ça, c’est que ni la France, ni les États-Unis, ni l’Allemagne n’entendent renoncer aux renseignements que leur procurent les écoutes. Il faudrait y réfléchir longuement et s’interroger sur les moyens d’en finir avec elles, pour autant que, ce faisant, on n’augmente pas l’insécurité en Europe. En revanche, l’idée que nos démocraties seraient atteintes d’une maladie si grave que, du coup, la Russie, le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie disposeraient d’un système supérieur à celui des démocraties occidentales, est une parfaite imposture. En sonnant le tocsin au sujet de services de renseignements dont l’action est d’abord animée par la nécessité de vaincre le terrorisme, on commet plusieurs fautes : on oublie qu’un seul acte de djihadiste suffit à balayer les préventions contre ces services et que le public, quel qu’il soit, préférera toujours sa sécurité à une liberté totale ; on laisse des régimes autoritaires prétendre partout et en toute occasion que leurs régimes sont meilleurs que les nôtres ;  on nourrit chez nous un sentiment de culpabilité alors que nous sommes les cibles du terrorisme islamiste.

Ce qui ne signifie pas pour autant que nous devions accepter l’espionnage des citoyens comme une chose naturelle. L’idéal, bien sûr, serait que nous ne soyons plus surveillés. Mais tant que l’insécurité règnera, tant que les relations économiques entre tous les pays ne seront pas strictement réglementées, tant qu’il nous faudra établir un ordre de priorités où la lutte contre l’usage criminel des correspondances et des communications arrive en premier,  nous devrons sacrifier une partie de nos libertés à la prévention des attentats.

RICHARD LISCIA

 

 

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One Response to Écoutes : un scandale atténué

  1. A3ro dit :

    Ce qui est contraire aux libertés dans le programme de la NSA et celui de la DGSE, ce n’est pas que tous les échanges de données soient scrutés. C’est que ces intrusions dans la vie privée ne soient pas régulées par un pouvoir judiciaire. On peut comparer cela aux écoutes téléphoniques : s’il le faut, on peut le faire, à condition d’avoir un mandat. Ici, tout reste stocké, c’est vrai ; mais si chaque requête dans cette base de donnée était autorisée par un juge, cela ne me choquerait pas.

    De plus, il faut être cohérent. On a mis au pilori la DCRI et le FBI pour ne pas avoir arrêté Mohammed Merah ou les frères Tsarnaiev. Or repérer la plupart de ces « loups solitaires » n’est possible qu’au prix de tels programmes de surveillance – bien que cela ne soit pas toujours suffisant.

    Enfin, concernant l’asile à Edward Snowden : le protéger reviendrait à dire à toutes les personnes accréditées Secret Défense que tant que vous estimez (car c’est de cela qu’il s’agit) que quelque chose viole la liberté des citoyens, il faut le dénoncer et vous ne risquez rien pour cela. Ainsi, des secrets potentiellement dangereux peuvent être éventés parce qu’un analyste aurait fait une erreur de jugement. M. Snowden a trahi un serment, il doit être jugé. Son combat est certes important, mais si le programme respectait parfaitement la loi américaine, le dénoncer revient à affaiblir la sécurité des États-Unis. On ne peut prendre le risque que quelqu’un fasse cette erreur, même en toute bonne foi.

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