Tunisie : à qui profite le crime ?


Mohamed Brahmi, mort pour ses idées
(Photo AFP)

Un député de l’opposition, Mohamed Brahmi, a été assassiné jeudi en Tunisie de quatorze balles tirées à bout portant. L’UGTT, centrale syndicale, a décidé une journée de grève nationale et le gouvernement a décrété trois jours de deuil. Depuis le début de la révolution tunisienne, c’est le deuxième crime politique. Le premier avait été commis contre un opposant de gauche, Chokri Belaïd, tué en février dernier.

COMME DANS LE CAS de Belaïd, les Tunisiens accusent Ennahda, le parti islamiste au pouvoir. Il est plus vraisemblable que les salafistes souhaitent déborder Ennahda et le mettre devant le fait accompli, en créant un chaos suffisant pour que les islamistes n’aient qu’un choix : se débarrasser par la force de l’opposition laïque ou de gauche. Mais les dés ne sont pas jetés. L’effet principal de ce nouveau crime politique, c’est la mobilisation de l’UGTT, dont l’influence est considérable, et des laïcs, contre Ennahda, qu’accusent les familles des victimes et la plupart des Tunisiens. Ce qui ne favorisera pas le maintien d’Ennahda au pouvoir, d’autant que l’Égypte a donné l’exemple en renversant le gouvernement des Frères musulmans.

Une vaine coalition.

La situation en Tunisie est cependant différente : le pays est dirigé par un gouvernement de coalition de trois partis dont chacun  tente, souvent en vain, de ménager les autres. L’expérience n’est pas concluante : la rédaction de la Constitution a pris du retard, car Ennahda tente d’écrire un texte inspiré par l’islam alors que les laïcs et la gauche veulent avant tout préserver les libertés et les femmes. Maintenant que beaucoup de Tunisiens, femmes, jeunes et laïcs, sont persuadés, à tort ou à raison, qu’Ennahda a commis l’assassinat de M. Brahmi, d’autant plus révoltant qu’il représentait Sidi Bouzid, la ville d’où est partie la révolution, la légitimité des islamistes est proche de zéro. Les Tunisiens ne sont d’ailleurs pas du tout satisfaits du fonctionnement de la coalition. Ils jugent trop indulgente l’attitude à l’égard d’Ennahda qu’a adoptée le président de la République, Moncef Marzouki. Beaucoup d’élus de gauche, laïcs ou bourguibistes, comme Béji Caïd Essebsi, ancien chef du gouvernement sous Bourguiba, sont menacés de mort.

La Tunisie mérite mieux.

De nouveaux crimes politiques déclencheraient une nouvelle confrontation directe, et dans la rue, entre non-islamistes et islamistes. Ils mettraient fin à la coalition gouvernementale. Ils produiraient une désagrégation puisque l’Assemblée constituante a été incapable de mettre en place un socle institutionnel. Les extrémistes veulent en découdre, en espérant tirer leur épingle du jeu d’un affrontement violent. Les laïcs commencent à croire qu’il n’y a pas d’autre solution qu’une explication par les armes, en gardant l’espoir que l’armée et la police seront de leur côté. Ce serait même indispensable, car les salafistes sont armés et beaucoup se sont formés à la guérilla dans d’autres pays. Nul doute qu’un début de guerre civile attirerait des combattants islamistes étrangers.

La Tunisie ne mérite pas une telle issue. Contrairement à l’Égypte, elle a tous les talents nécessaires au fonctionnement d’une démocratie et les ressources humaines capables d’assurer sa prospérité. Mais, comme en Égypte, sa révolution a été partiellement confisquée par les islamistes qui, comme les Frères musulmans, ont fait la preuve de leur incompétence. En outre, Ennahda s’inspire d’une philosophie politique sans aucun rapport avec un pays géographiquement proche de l’Europe, influencé par les valeurs françaises,  ouvert au commerce  et au développement. Certes, c’est un vote qui a offert le pouvoir à Ennahda, mais il n’en était pas digne. Il s’y cramponne avec d’autant plus de vigueur que de nouvelles élections, ou simplement celles qui sont prévues après l’adoption d’une Constitution, l’écarteraient durablement du pouvoir.

RICHARD LISCIA

 

 

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