Piketty le frondeur

Une décision politique
(Photo AFP)

Thomas Piketty, l’économiste de gauche que son livre, vendu à un million et demi d’exemplaires (« le Capital au XXIème siècle ») a rendu célèbre, a refusé la Légion d’Honneur que le gouvernement souhaitait lui décerner. L’Élysée a accepté sa décision, mais quelques élus socialistes l’ont critiquée : Thierry Mandon, secrétaire d’État à la Réforme de l’État, a notamment remarqué que le geste de M. Piketty n’était pas dicté par « l’humilité ».

LES CAS ne sont pas rares de personnages célèbres qui rejettent les honneurs publics, qu’il s’agisse des prix littéraires, des prix Nobel ou des décorations. La réaction de Thomas Piketty n’est donc ni anormale ni exceptionnelle. D’autant qu’il n’a pas eu envie d’être récupéré (politiquement, s’entend) par le pouvoir. Chacun sait qu’il n’y a, dans le choix d’un lauréat, aucune justice : des foules d’anonymes n’ont jamais été primés ou décorés alors qu’ils le méritaient parfois davantage que ceux qui ont été consacrés. Bien entendu, il n’est pas question ici de contester la remise du prix Nobel à Albert Camus. Mais comment ignorer le malaise qu’entretiennent des remises de Légions d’Honneur à des hommes ou des femmes dont le public ne perçoit pas toujours le mérite qui expliquerait qu’ils aient été choisis ? Bref, l’élu ne devrait compter que sur les suffrages de ses électeurs, l’écrivain sur le nombre de ses lecteurs et le tout un chacun ne se verrait pas comme le grand perdant des distributions honorifiques si, justement, elles n’existaient pas

Arrière-pensées politiques.

Quel besoin, en effet, d’ajouter à un talent qui s’est imposé, à un acte de portée majeure, à un fait d’armes, les breloques par lesquelles le pays, en vérité l’État, exprime sa gratitude? Dans une époque où tout se sait et où il n’est pas difficile de déceler ce qu’il peut y avoir de grand, de vertueux ou de noble dans la conduite d’un personnage, les institutions, privées ou publiques, n’ont pas besoin d’ajouter des récompenses à la notoriété, surtout si ces récompenses sont dictées par une arrière-pensée politique.

Mais Thomas Piketty n’est ni Sartre refusant le Nobel de littérature ni l’instituteur parvenu au terme de sa vie qui ne voit pas l’intérêt d’obtenir les palmes académiques.  Il a fait savoir son rejet de la politique économique et sociale engagée par le gouvernement, il a même reproché à François Hollande ne de pas avoir procédé à la grande réforme fiscale qui permettrait enfin de mettre un terme aux inégalités sociales. Précisément, son ouvrage est une somme quasi scientifique sur l’aggravation des inégalités depuis la révolution industrielle. Curieusement, c’est dans le pays qui s’inquiète le moins de ces inégalités, les États-Unis, que ce travail a eu le plus grand retentissement, comme si les Américains découvraient que les écarts entre les revenus chez eux devenaient insupportables.

Une réforme difficile.

Que M. Piketty refuse la Légion d’Honneur parce qu’il ne veut rien devoir à un pouvoir politique dont il conteste le programme indique que, dans tous les cas de figure, il n’aurait pas voulu de cette décoration. Car ce n’est pas un gouvernement Sarkozy, par exemple, qui aurait trouvé grâce à ses yeux. Quoi qu’il en soit, il y a loin de la théorie économique à l’administration des deniers publics et M. Piketty aurait dû s’en souvenir avant d’apporter une riposte circonstanciée à la distinction que l’Élysée souhaitait lui offrir. Dans une économie de marché en difficulté, le laminage des inégalités par le biais de la fiscalité risque de produire une récession.

MM. Hollande et Valls s’en sont rendus compte, qui mettent l’accent aujourd’hui sur une politique de l’offre, soutenue par un baisse du coût du travail. C’est le choix approprié si l’on veut relancer l’économie et gagner quelques points de croissance. En revanche, se lancer dans une réforme fiscale (souhaitable dans l’absolu mais pas dans une conjoncture aussi morose) qui effrayerait les entreprises, aboutirait à augmenter le chômage. Je suis sûr que M. Piketty n’est pas d’accord avec moi, qu’il dispose d’un arsenal d’arguments pour me renvoyer dans les cordes et qu’il peut prouver qu’il a raison. Mais, avec une détermination sans failles, qui n’appelle aucune décoration, aucun compliment, aucune sorte de reconnaissance publique, je continuerai à dire que la croissance précède nécessairement la lutte contre les inégalités.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Piketty le frondeur

  1. Domurado dit :

    « MM. Hollande et Valls s’en sont rendus compte » ?

    Non, MM. Hollande et Valls s’en sont rendu compte ! En effet, le complément d’objet direct du verbe rendre (participe passé rendu) est compte, qui est au singulier. MM. Hollande et Valls ne se sont pas, jusqu’à preuve du contraire, rendus.

    Cordialement.

    Réponse
    Lecteur, ton attitude impitoyable ! Mea culpa. Mais la leçon n’est pas nécessaire. J’ai rédigé près de 600 articles dans cet espace et je me corrige tout seul. L’explication est plus simple : il faut comprendre la phrase de la manière suivante : « MM. Hollande et Valls ont rendu compte à eux-mêmes ».

  2. gilles dit :

    Le refus de la légion d’honneur semble plus relever d’une blessure narcissique d’un économiste, surement brillant, ayant tutoyé les arcanes du pouvoir lors de la campagne présidentielle pour être ensuite renvoyé aux oubliettes…

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