Le dernier des Mohicans

Le meilleur des hommes dans un monde mauvais (Photo AFP)

Le meilleur des hommes dans un monde mauvais
(Photo AFP)

Jean-Pierre Masseret, 71 ans, a refusé de retirer au second tour la liste socialiste qu’il dirige aux élections régionales et qui est arrivée en troisième position au premier tour. Il n’a pas obéi aux injonctions de la rue de Solférino et le nombre de candidats PS qui se sont désistés est insuffisant pour contraindre la préfecture à retirer la liste. Il livrera donc dimanche son ultime bataille.

C’EST un personnage de roman, un homme qui a milité toute sa vie au PS, a été sénateur et secrétaire d’État (aux Anciens combattants) dans le gouvernement Jospin, un candidat digne et honorable qui s’est parfaitement expliqué sur ses motivations : « Je ne m’accroche pas à un poste, a-t-il déclaré. Je suis désolé, mais il y a des choses que je ne sais pas faire. Une chose qu’on ne peut pas m’enlever, c’est que je suis socialiste ». Comment ne pas être touché par cette obstination à la fois politique, idéologique, morale et désespérée ? Comment ne pas comprendre qu’un homme qui s’est battu toute sa vie refuse de se suicider et préfère périr dans la bataille ? Comment ne pas discerner chez M. Masseret ce qu’il y a d’éthique, d’irréductible, de passionné et de courageux ? Il y a quelque chose d’émouvant, et même de pathétique quand il se réclame de Jaurès et de Blum qui, eux, étaient des hommes de leur temps, au moment précis où il ne se rend pas compte qu’il est dépassé. Un apparatchik soudainement largué par son parti ? « Vous imaginez bien que pour moi c’est extrêmement difficile d’être dans cette confrontation », dit-il, pas heureux pour un sou de jouer aux cowboys solitaires et de bénéficier, à son âge, d’une notoriété nationale, mais éphémère.

Le choc de deux mondes.

M. Masseret est un personnage d’autant plus intéressant qu’il symbolise à lui seul le choc de deux mondes et une incroyable transition historique. Le PS, c’est, au moins théoriquement, le pouvoir au service des citoyens, quelles que soient ses dérives, ses erreurs et ses brebis galeuses. M. Masseret continue d’y croire. En même temps, il croit au monde qui, ayant changé, le rejette brutalement. Il croit qu’il faut des gens de gauche dans un conseil régional pour contre-carrer les desseins coupables de la droite et de l’extrême droite. Il a raison au sein de son propre univers. Il n’a pas vraiment compris que le temps et l’espace ne sont plus ceux qu’il a connus comme militant. Ce qui arrive à M. Masseret est un phénomène universel. C’est d’abord la mondialisation que la France n’a toujours pas comprise et qu’elle gère comme si elle n’avait pas d’impact sur notre économie et sur nos moeurs. C’est ensuite une crise économique et sociale qui a bouleversé nos méthodes de gestion : la compensation permanente par l’État du chômage, d’un temps de travail trop court, de besoins croissants en matière de santé et de retraites, c’est du passé. L’État-providence, c’est fini, il faut trouver d’autres sources d’emplois, réduire la dépense publique, vivre moins confortablement pour lutter contre de multiples et cruelles concurrences.

Le pont de la rivière Kwaï.

Nous avons tous, et M. Masseret avec nous, quelque trente ans ans de retard. La mondialisation, l’immigration, le terrorisme ont permis à l’extrême droite de renaître de ses cendres pétainistes. Les Français ont la mémoire courte. Comme en 40, ils se jettent dans les bras de ceux qui se présentent comme leurs protecteurs alors qu’ils s’apprêtent à les conduire à un désastre historique. M. Masseret n’a pas compris que le danger, ce n’est pas le recul ou même la disparition du PS, c’est l’arrivée du Front au pouvoir. Il n’a pas compris que le choix de se désister est encore plus courageux que le sien, qu’en maintenant sa liste, il donne une chance de plus au FN qui, s’il l’emportait dans sa région au second tour, deviendrait un poids bien encombrant pour la vie des Alsaciens et, accessoirement, pour la conscience de M. Masseret.
Il ressemble à l’officier britannique du pont de la rivière Kwaï. Tant que le statut des prisonniers anglais est respecté par l’ennemi japonais, l’homme accepte d’affecter ses soldats à la construction d’un pont. Il ne devine pas que ce qui compte, ce n’est pas de faire les choses dans les règles, domaine où il excelle (et quel beau pont, en vérité, les Anglais construiront !) c’est de gagner la guerre. Après les sacrifices inouïs des détenus, le pont est finalement détruit par l’aviation britannique.
Il n’existe aucune certitude quant à l’effet sur l’électorat du désistement d’une liste. Il y a seulement un risque, dans ce cas précis, à maintenir celle du PS. Le risque n’est pas que les administrés du Grand Est soient privés de quelques subventions, mais d’offrir au Front national une marche de plus vers le pouvoir.

RICHARD LISCIA

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4 Responses to Le dernier des Mohicans

  1. Num dit :

    Ce qui est fou c’est qu’on a l’impression depuis trois jours que le principal danger pour la France, celui pour lequel politiques, artistes et médias se mobilisent, celui qui est identifié comme l’ennemi à abattre c’est le Front National !
    Mais combien de morts, combien de blessés, combien d’attentats ont commis ces dangereux pervers, catalogués par la vindicte médiatique de fascistes et d’antirépublicains (sur quels critères, ça on ne le sait toujours pas) : même Valls ne le dit pas), pour qu’on ait déjà oublié qu’il y a moins d’un mois, 130 personnes innocentes ont été sauvagement assassinées par les kalachnikovs d’islamistes barbares ?
    Je me souviens que dans ce même blog, la semaine dernière, vous aviez osé cette comparaison. On marche sur la tête dans ce pays. Ceci explique sans doute peut être cela.

    Réponse

    Si je comprends bien, le terrorisme doit entraîner aussitôt l’arrivée du FN au pouvoir. Aucun rapport. On marche sur la tête ? Ma position sur le FN est très claire et je ne vais pas la justifier chaque jour.

    • Num dit :

      Excusez moi si je me suis mal fait comprendre: je ne dis pas que l’islamisme doit entraîner l’arrivée du FN au pouvoir et je ne soutiens pas ce parti, loin de là. Je dis que que faire du FN l’ennemi public no 1 dans ces temps troublés, c’est se tromper d’ennemi et c’est tout à fait excessif. En cela, on marche sur la tête. Et cela jette un trouble qui peut exaspérer un certain nombre de gens.
      Bref, à vouloir trop en faire, on obtient l’effet inverse de celui recherché. Laissons la démocratie s’exprimer. Combattons le FN par des arguments, des débats ; montrons en quoi son programme est contre-productif ; proposons un vrai projet d’avenir avec une vraie vision: là est la solution. Taxer ce vote d’immoral, d’antidémocratique, en faire une position de principe, est malsain.

      Réponse
      A quel moment peut-on clore un débat avec vous ? Il n’y a aucune proposition de principe : il existe un argumentaire inépuisable pour montrer que voter pour le FN nous conduit à un pouvoir malsain et anti-démocratique. Cet argumentaire, je l’ai développé dans quantité d’articles (blogs et Quotidien du médecin). Je ne peux pas le reproduire tous les jours et c’est absurde de dire : montrons en quoi il est contre-productif. C’est fait. De plus, ce n’était nullement le sujet de ce blog. Le sujet, c’était comment un homme tout à fait intègre peut faire un choix désastreux. J’aurais souhaité que vous le compreniez, mais hélas…
      R.L.

  2. Michel PIER. dit :

    L’argumentaire se tient, les motivations de Masseret ont été par lui bien expliquées et elle se tiennent aussi notamment en permettant malgré tout un ensemencement du CR par quelques socialistes. Par contre, l’argumentaire du PS et du votre pour décider de se retirer n’est toujours pas clair, celui de la seule opposition radicale au FN est d’autant moins satisfaisant qu’il sous entend des manoeuvres d’appareil, qui faute d’être bien dites, sont soupçonnées d’être inavouables; rien que cela renforcerait pour le moyen terme et ferait à coup sûr immédiatement encore monter le FN.
    Bref les résultats de dimanche seront intéressants à analyser et surtout la présence de cette opposition socialiste même croupion sera la garantie d’une opposition, gage d’avenir.

  3. Emperaire dit :

    Au risque de faire un doublon de mon commentaire (tant pis),je souhaitais vous dire que la comparaison entre la situation que nous vivons avec la montée du FN et celle de 1940 est erronée au plan historique. En 1940,après une défaite, plus une déroute, plus une funeste débâcle, face aux allemands à qui nous avions déclaré la guerre (et pas l’inverse) le maréchal Petain a été sollicité avec vigueur par le pouvoir en place responsable de la défaite (où étaient les socialistes d’alors) pour s’occuper des Français : il a accepté (pourquoi n’est-il pas resté tranquillement ambassadeur en Espagne?) soutenu par 40 million de nos concitoyens.
    Cela est un fait historique, que vous balayez en quelques mots!
    Aujourd’hui le FN demande les voix des Français dans une élection où sa participation est légale comme le rappelle M. Sarkozy. C’est peut-être gênant, irritant, pour les bobos de gauche, mais c’est comme ça et nul ne peut le contester.
    Vote pour ce parti, qui estime qu’il pourrait remplacer les incompétents qui nous gouvernent depuis si longtemps : c’est la liberté du suffrage universel, enfin liberté ou bêtise diraient certains. Si le suffrage n’était pas universel il y a longtemps que le FN aurait gagné les élections !
    Cela est une autre question que celle qui nous occupe.
    Notre situation actuelle et celle de 1940 ne sont en rien comparables et vous avez eu tort de les comparer.
    Vous participez ainsi, comme les honteux livres d’histoire qui sont dans les mains de nos petits enfants, à une interprétation, une relecture de faits historiques qui doivent être respectés et ne le sont pas.
    Quel que soit le bulletin de vote que vous mettrez dimanche prochain dans l’urne, et qui ne regarde que vous, vous ne pouvez vous soustraire à un minimum d’honnêteté intellectuelle.
    Avec mes salutations les plus encourageantes.

    Réponse
    Merci pour la leçon d’histoire et d’honnêteté intellectuelle, mais je me crois plus qualifié que vous pour juger de mes connaissances et de ma morale personnelle. Contrairement à ce que vous dites, les deux situations sont comparables, justement en vertu des arguments que vous invoquez vous-même : suffrage universel, légalité de la procédure qui conduit au pouvoir, basculement dans le fascisme d’un peuple désespéré. En réalité, c’est vous qui faites une interprétation très personnelle des faits historiques tels qu’ils sont expliqués dans les livres d’histoire qui n’ont de honteux que ce que vous fait dire votre surexcitation. Merci également de ne pas me dire comment je dois voter. Je vous laisse vénérer Pétain et je vous rappelle que rien ne vous oblige à me lire, et encore moins à me harceler de vos sornettes.
    R.L.

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