L’erreur de l’Arabie

À Bahrein, des femmes manifestent (Photo AFP)

À Bahrein, des femmes manifestent
(Photo AFP)

La justice saoudienne a fait exécuter 47 condamnés dont un imam chiite, le cheikh al-Nimr, qui combattait le régime. L’élimination d’un opposant dont le courant religieux est celui de l’Iran a entraîné des émeutes à Téhéran, la mise à sac de l’ambassade de l’Arabie saoudite et la rupture des relations diplomatiques entre Téhéran et Ryad. Cette crise entre les deux pays éloigne l’espoir de venir à bout de l’État islamique (EI).

À TÉHÉRAN, les émeutiers ont brûlé des drapeaux américains et israéliens, mais ni Washington ni Jérusalem ne soutiennent la politique du pire qu’a adoptée l’Arabie saoudite. Les Iraniens n’ont jamais détesté les amalgames et c’est pourquoi ils tentent de dénoncer une alliance entre l’Arabie, l’Amérique et Israël qui serait dirigée contre eux, ce qui n’est plus vrai depuis la conclusion d’un accord sur le nucléaire qui a eu lieu au milieu de l’année dernière. Ce qui est vrai en revanche, c’est que l’Iran chiite et l’Arabie sunnite s’affrontent depuis très longtemps au sujet du leadership du monde arabo-musulman et que les déchirements du Proche-Orient auxquels nous assistons depuis 70 ans risquent de s’aggraver si l’escalade se poursuit.

Un acte de faiblesse.

L’Arabie a agi, paradoxalement, par faiblesse. Outre que sa façon d’exercer la justice n’est pas différente de celle de Daech et que ses décapitations en masse sont comparables à celles que pratique cette organisation, elle a voulu prouver à l’EI que, dans sa lutte contre le terrorisme, elle ne se borne pas à condamner à mort des sunnites, et qu’elle vise aussi des chiites. Ce faisant, elle a pris le risque de déclencher avec l’Iran un conflit grave, alors que le monde espérait un retour progressif de l’Iran à la normale. Les dirigeants saoudiens ont cru qu’ils pouvaient engager une politique de force alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Au Yémen, où leur armée a été incapable de mater une rébellion chiite, ils se contentent d’accompagner le chaos politique d’un État failli. Le traitement qu’ils infligent à la minorité chiite d’Arabie saoudite, le retard qu’ils ont pris, même en comparaison avec l’Iran, en matière de libertés et de droits des femmes, traduisent la stagnation de leur société et leur incapacité à réformer leur pays.

Ghetto géopolitique.

L’Iran, non sans raison, dénonce un pays qui est largement responsable de l’apparition d’Al Qaïda d’abord et de Daech ensuite. Personne n’oublie la part des ressortissants et de l’argent saoudiens dans les attentats commis par l’organisation d’Oussama Ben Laden, monstre enfanté par le wahhabisme qui s’est retourné contre l’Arabie. Aujourd’hui, l’État islamique n’a pas d’autre objectif que de constituer au Proche-Orient un califat sunnite voué à guerroyer contre l’Iran et qui soumettrait l’Arabie à sa puissance rétrograde. En Iran, même si le « Guide suprême » et les Gardiens de la révolution continuent à diriger le pays, le peuple réclame ouvertement des aménagements à un système oppressif et anachronique. On ne peut pas dire que, en Arabie, la pression sur les dirigeants soit comparable.
Le gouvernement saoudien n’ira nulle part s’il continue à croire qu’il peut maintenir l’Iran dans son ghetto géopolitique car il n’y a personne, en Amérique, en Europe ou en Russie, qui approuverait un tel projet. Il doit reprendre le chemin diplomatique. Une attitude plus souple à l’égard de l’Iran passe probablement par une libéralisation des moeurs en Arabie. L’expérience montre que ce changement est difficile à obtenir.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to L’erreur de l’Arabie

  1. BISROR dit :

    Le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran ne nous concerne pas. Laissons-les régler entre eux leur problème de rivalité religieuse. Le conflit Iran Irak a fortement retardé l’acquisition de l’arme atomique par l’Iran.L’Irak de Saddam Hussein avait une armée très forte, pouvait envoyer des Scuds contre Israël sans protestations de la communauté internationale.Aujourd’hui, l’Irak n’existe plus, et va se fragmenter entre trois entités kurde, chiite et sunnite.
    La Syrie, qui était la crainte d’Israël, prend le même chemin. La démocratie est incompatible avec l’islam. Nous faire croire que l’Iran est plus démocratique que l’Arabie saoudite est une supercherie qui profite à l’Iran. Le nombre d’exécutions et de personnes torturées par les pasdarans est bien supérieur en Iran qu’en Arabie saoudite.

  2. JMB dit :

    Comme son nom l’indique, l’Arabie saoudite se définit par la famille qui possède ce pays. Même sous la monarchie, la France se définissait comme Royaume de France et non comme la France valoisienne ou bourbonienne. Les habitants de l’Arabie ne sont pas des citoyens mais des sujets de la famille qui définit ce pays. De plus, les chiites qui représentent plus de deux millions de la population sont des sujets de seconde zone: par exemple leurs témoignages s’effacent devant ceux des sunnites.
    Pendant la Première guerre mondiale, les Anglais ont poussé l’hachémite Hussein, gardien de La Mecque, à se révolter contre l’Empire ottoman. Non seulement, le royaume arabe promis ne sera pas réalisé, mais les Occidentaux laisseront son fils Fayçal être chassé de La Mecque par Ibn Séoud dont la famille est le bras politique du wahhabisme depuis son émergence au XVIIIème siècle. Arabie saoudite et États Unis signent un pacte pétrole contre protection. Par contre, les États Unis font renverser le modéré Mossadegh qui avait eu l’audace de nationaliser des compagnies pétrolières anglo-saxonnes qui s’opposaient à toute renégociation des contrats d’exploitation.
    Aux événements rappelés, mentionnons la fusillade de San Bernardino du 2 décembre, qui implique un couple dont l’épouse a été “formée” en Arabie saoudite.

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