Une révolution suspecte

Le président égyptien Al-Sissi (Photo AFP)

Le président égyptien Al-Sissi
(Photo AFP)

Il est de bon ton aujourd’hui de commémorer le commencement du printemps arabe par le départ en exil du président tunisien Zine el Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011. La révolution tunisienne qui, en définitive, est celle qui permet les meilleurs espoirs en dépit du terrorisme djihadiste, a déclenché un immense chaos humanitaire dans le monde arabo-musulman.

LE BILAN du printemps arabe est catastrophique. Il l’est non seulement parce qu’il laisse des nations « faillies », comme la Syrie, l’Irak, le Liban, le Yemen, mais parce que son échec prouve que, livrés à eux-mêmes, les pays du Proche-Orient ont été incapables de se réformer après qu’ils se sont dressés avec colère contre la prétention des néo-conservateurs américains de leur apporter la démocratie dans les fourgons de l’invasion.

Une lumière dans la conscience occidentale.

Quoi qu’on en dise, c’est Barack Obama qui a administré la preuve de cette impuissance arabe. Il a, en gros, refusé d’intervenir là où les affrontements entre des régimes corrompus et des peuples saisis par le désir de liberté ont causé le plus grand nombre de victimes et de dégâts matériels, notamment la Syrie. On le lui a reproché, de la même manière qu’on reprochait à George W. Bush de vouloir vainement changer le régime irakien, totalitaire et corrompu, par la guerre pure et simple. L’ancien président a sans nul doute une responsabilité dans l’anarchie qui règne en Irak. Mais M. Obama n’en a aucune en Syrie. Je note, pour ma part, que le recours aux drones par l’administration Obama a été très vivement critiqué sous le prétexte que c’est une façon « inégalitaire » de faire la guerre. Autrement dit, il faudrait qu’un pays donne à ses propres soldats une bonne chance de mourir. Voilà comment certains raisonnent en France.
Quand le printemps arabe a commencé, une lumière s’est allumée dans la conscience occidentale : « Mais, bon sang, c’est évident ! Nous n’avions pas besoin d’intervenir, les peuples de la région se chargeront eux-mêmes de la conquête de leurs droits ». La leçon est terrible, la régression effrayante, le retour au point de départ, comme en Égypte où un régime militaire a remplacé un autre régime militaire, apparaît presque, dans certains cas, comme une nécessité. M. Obama n’a pas réagi au coup d’État du général Al Sissi avec enthousiasme. Il avait en effet de bonnes raisons d’y voir le triomphe de l’arbitraire. Là encore, il a été très critiqué. En réalité, c’est presque avec soulagement que le monde a accueilli la mise au pas des Frères musulmans en Égypte. M. Obama a prononcé avant-hier son dernier discours sur l’état de l’Union et les commentaires des journalistes en France ont fait de ses deux mandats un bilan très mitigé, dénonçant notamment son impuissance dans le conflit israélo-palestinien, en Syrie et dans le conflit atroce qu’a provoqué l’État islamique. On a envie de leur donner les clefs de la Maison Blanche et de les y voir.

Restons fermes sur nos principes.

Il n’y a pas de meilleure façon de lutter contre l’indescriptible violence du monde arabe que de continuer à préconiser sans relâche l’indispensable accès de tous les peuples aux libertés essentielles. Pas d’autre moyen que de soutenir et aider la Tunisie, la seule qui ait réussi sa révolution, mais qui reste néanmoins extraordinairement fragile. Pas d’autre moyen que de garder ses repères dont le premier est que, comme l’a dit M. Obama dans son discours, les États-Unis « restent la première puissance mondiale. Point final », pas seulement parce qu’ils représentent l’économie numéro un, mais parce qu’ils sont le pôle radieux des droits de l’homme et de la liberté, ce que l’usage des drones et le Patriot Act n’ont pas entamé. Pas d’autre moyen que de nous préserver par toutes les méthodes possibles de prévention des attaques terroristes. Pas d’autre moyen que de renoncer à chercher des alternatives, comme la Russie ou la Chine, pays encore très loins du compte, à l’influence américaine, qui n’est d’ailleurs rien d’autre que le produit d’une affinité philosophique entre les États-Unis et l’Europe.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Une révolution suspecte

  1. Michel de Guibert dit :

    Ne faites pas d’angélisme : il s’en est fallu de peu que les États-Unis et la France interviennent en Syrie contre le régime de Bachar El Assad… après les interventions américaines désastreuses en Irak ou l’intervention française désastreuse en Libye.
    C’est aujourd’hui avec un peu plus de lucidité qu’ils interviennent contre Daech, qui représente le danger majeur dans la région..
    Quant au président égyptien Al Sissi, il a sauvé l’Égypte du chaos et du climat de guerre civile dans lesquels l’entraînaient les Frères musulmans.

    Réponse
    LES interventions des Etats-Unis ont été désastreuses ? Pas celle de 1991 qui a permis au Koweit de se libérer après l’invasion de l’armée irakienne. Certes, Al Sissi a sauvé l’Egypte du chaos, mais en tournant le dos aux libertés. Ce que vous appelez « angélisme » est au contraire du réalisme.
    R.L.

    • A3ro dit :

      Sans compter que :
      -1/ Nous n’étions pas seuls en Libye.
      -2/ il serait assez étrange de préférer la Syrie actuelle à la Libye actuelle. Donc l’intervention a dû avoir quelques mérites…

  2. JMB dit :

    Si la révolution tunisienne est celle qui provoque le moins de réticences, n’est-ce pas parce que ses populations ont plus d’ancienneté à vivre ensemble (depuis l’Ifriqiya) que les pays du Moyen-Orient découpés selon les convenances des pays européens et notamment de la Grande-Bretagne?
    Ainsi, en a-t-il été en particulier du Liban, de la Syrie, de l’Irak.
    Les Kurdes sont caressés dans le sens du poil comme alliés dans la lutte contre Daech, mais l’Etat qui leur avait été promis après la Première guerre mondiale n’est toujours pas réalisé. L’Irak a été constitué pour incorporer le wilayet de Mossoul: ayant le mandat sur ce pays, la Grande-Bretagne comptait bien s’approprier le pétrole récemment découvert. Et selon la bonne règle diviser pour régner, on s’est appuyé sur la minorité (sunnite dans ce cas) contre la majorité.
    Si en 1991, George Bush Senior a limité son intervention à la libération du Koweït, il faut noter qu’en 1920, les puissances occidentales ont laissé l’Arabie saoudite naissante s’accaparer une large partie des territoires de l’émirat koweitien. Mais en 1990, l’indépendance de cet Etat pétrolier qui avait appartenu au wilayet de Bassorah sous l’Empire ottoman était devenue essentielle.
    Il est étonnant que les leçons de la guerre d’Espagne ne sont toujours pas tirées: la France issue de la Révolution pensait être accueillie à bras ouverts dans ce pays très conservateur, mais les populations ont surtout ressenti que des étrangers voulaient faire la loi chez eux. Le non violent Gandhi ne pensera pas différemment quant à la domination anglaise.

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