Honorables et honorés

C'était le 4 mars (Photo AFP)

C’était le 4 mars
(Photo AFP)

Je ne résiste pas à la tentation de revenir sur la légion d’honneur accordée au prince héritier d’Arabie saoudite, même si l’affaire court les médias depuis trois ou quatre jours. En quelques jours, en effet, elle a pris des proportions énormes.

C’EST très discrètement que, le 4 mars, le président de la République a décoré de la légion d’honneur le prince héritier d’Arabie, Mohamed Ben Nayef. L’Élysée s’est contenté de publier des photos sans légende sur Internet, ce qui a conduit l’AFP à poser quelques questions. Qu’une cérémonie de ce genre ait lieu pratiquement dans le secret suffit à montrer que le chef de l’État n’était pas à l’aise quand, cédant à la realpolitik, il s’est décidé, par ce geste, à renforcer les liens de la France avec l’Arabie. Jean-Marc Ayrault, interrogé par France-Inter, a évoqué une « pratique diplomatique » courante. D’autres membres du gouvernement ont insisté sur le caractère purement « protocolaire » de la décoration. D’autres enfin ont rappelé que François Hollande lui-même a été décoré par le roi d’Arabie et qu’il fallait bien lui renvoyer la bonne manière.

L’alternative, c’est la rupture.

La première question est la suivante : faut-il vraiment s’indigner de ce que la France honore, sans y être contrainte, un régime qui ne respecte aucun des droits de l’homme, qui pratique la peine capitale à tout-va, et qui maintient les femmes dans un statut inacceptable ? M. Hollande voudrait pouvoir dire qu’il n’ignore rien de ce qui se passe dans ce pays, mais que la France ne peut pas être fâchée avec tout le monde, qu’il lui faut des alliés dans la région et que le président sauve des emplois en vendant des armes à l’Arabie saoudite. La vérité est que nos rapports avec ce pays ne peuvent pas rester seulement froids et pragmatiques et que les Saoudiens, en échange de leur argent, veulent aussi des mots réconfortants et l’impression que nous leur sommes sincèrement attachés. L’alternative proposée par ceux des Français qui s’indignent de cette décoration, c’est la rupture des relations.
M. Hollande, s’il avait la moindre envie de s’expliquer sur son geste envers le prince héritier, s’empresserait de nous rappeler que nous ne sommes pas les seuls à maintenir avec Ryad des liens chaleureux et étroits, que ses prédécesseurs ont décoré des gens bien moins reluisants que le prince d’Arabie, que Bachar Al Assad et Mouammar Khadafi ont été invités officiellement en France par Nicolas Sarkozy, même si le cynisme des uns n’excuse pas celui des autres. En ce début du XXIè siècle où la référence de la gouvernance efficace est Vladimir Poutine, où Russes et Américains imposent, avec la coopération de Bachar, un cessez-le-feu en Syrie, où l’ennemi de la veille devient l’ami du lendemain, où un pays comme l’Arabie peut être à la fois celui qui nourrit et celui qui combat le terrorisme, les jugements définitifs n’ont pas cours et en tout cas, notre président se refuse à les prononcer.

Le sens du ridicule.

Ce qui pose en réalité la question de l’existence même d’une légion d’honneur qui, en définitive, décore des héros et des assassins, des humanistes et des ignares, des artistes éminents et des bandits au pouvoir. Il paraît qu’on doit la demander pour avoir une chance de l’obtenir mais, dès lors qu’elle est attribuée, entre autres, à des gens peu recommandables, il faut avoir perdu tout sens moral pour la réclamer. Pire : un décoré qui se croit soudainement imprégné par l’honneur officiel, transcendé par l’institution, sublimé par la main quasi divine qui a épinglé la légion d’honneur sur le revers de son veston n’a pas le sens du ridicule et ne sait pas qui il côtoie parmi les membres de son club prestigieux. Il faut établir une distinction entre les honorables, qui ne sont pas forcément honorés, et les honorés, qui ne sont pas nécessairement honorables. Je sais qu’il y a des personnes qui vouent à la légion d’honneur un amour sans bornes directement lié à leur patriotisme, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que, pour être au-dessus de tout soupçon, le meilleur moyen est encore de ne pas l’avoir.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to Honorables et honorés

  1. phban dit :

    Un petit bémol pour nuancer votre billet d’humeur : la Légion d’honneur à titre militaire me semble garder toute sa valeur et mériter le respect.

  2. Mafalda dit :

    Le problème n’est pas qu’il l’ait attribuée, mais qu’il s’était vanté et engagé à ne pas se livrer à de tels pratiques ! Quels que soient les arguments, il s’est déshonoré.

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