Occident : la crise de nerfs

Qu'est-ce qu'il a pour lui, ce Poutine ? (Photo AFP)

Qu’est-ce qu’il a pour lui, ce Poutine ?
(Photo AFP)

Le creusement des inégalités, le faiblesse de la croissance, l’immigration, le déclassement, les perspectives médiocres de développement ont transformé les peuples occidentaux en collectivités dépressives. Ce qui les conduit à rechercher des alternatives dangereuses, sans qu’elles se rendent compte que l’herbe n’est pas plus verte dans les pays à régime autoritaire.

LE ROYAUME-UNI est l’exemple parfait d’une société réglée pendant des siècles par un système immuable et qui, sous l’emprise de la peur de l’autre, la crainte de perdre quelques avantages à cause du changement, le refus de s’adapter à une évolution du monde pourtant irrésistible, sombre tout à coup dans la pire des intolérances. Non contente d’avoir juré d’appliquer le Brexit jusqu’au bout, la Première ministre, Theresa May, annonce maintenant qu’elle va lister les étrangers travaillant en Grande-Bretagne. Il ne s’agit pas de pourchasser les immigrés clandestins, mais de vérifier que les étrangers, y compris les Européens, méritent la place qu’ils se sont taillée dans le royaume. La mesure, si elle est appliquée, traduit la pire des inspirations politiques (il y a 200 000 Français qui travaillent à Londres), elle ne facilitera guère les négociations anglo-européennes sur la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union, elle est bien sûr très dangereuse pour l’économie britannique.

La prise en compte de la détresse populaire.

Qu’est-ce qui amène des dirigeants démocrates, respectueux des lois de leur pays, rompus à la tolérance, à l’aise dans les relations avec les pays étrangers, à se conduire brusquement comme des populistes et même comme des fascistes ? C’est l’idée que leur peuple ressentirait une telle détresse qu’ils sont obligés de rompre les règles en vigueur et de considérer que certains problèmes sont si aigus qu’ils ne peuvent être résolus que par des mesures draconiennes, même si elles sont incompatibles avec la loi. Qu’à cela ne tienne : ce qu’un Parlement a fait, il peut le défaire. On ne se privera pas de comparer le Royaume-Uni de Churchill et celui de Mme May. Résister contre le danger, fût-il mortel, c’est ce qui fait la force d’une démocratie ; croire, aujourd’hui, qu’une crise sociale ou la menace de l’immigration sont pires qu’une guerre avec Hitler, c’est perdre toute mesure. On avait de l’estime pour le calme et le caractère de Theresa May, on s’aperçoit qu’elle est une copie bien pâle de son illustre prédécesseur et quand on sait que Boris Johnson, l’actuel ministre des Affaires étrangères, a consacré un livre élogieux à Churchill, on se prend à penser qu’il n’a pas beaucoup appris du Premier ministre des années quarante.
Il en va de même aux États-Unis où les problèmes sont certes nombreux et sérieux, mais où une croissance plutôt bonne et une situation proche du plein emploi ne justifient pas la haine exprimée contre le personnel politique et, surtout, le choix d’un populiste comme candidat à la présidence. Et pas n’importe quel populiste. Un homme manifestement ignorant, incapable de gérer les grands dossiers de l’économie ou de la politique extérieure, malhonnête de surcroît, menteur et mythomane. Comment des électeurs américains peuvent-ils croire qu’un milliardaire qui ne paie pas ses impôts va améliorer leur train de vie ? Et pourquoi les difficultés actuelles de la société américaine créent-elles une telle révolte alors qu’elle a connu, elle aussi, des guerres dévastatrices ? Pourquoi, comme en Angleterre, la crainte du déclassement conduit-elle à une telle aversion de l’autre, à un tel cynisme, à un tel racisme, et justifie-t-elle le choix d’un homme qui, il n’y a pas si longtemps, aurait été ridiculisé par l’électorat ?

Nous sommes tous des Gribouille.

D’une certaine manière, la persistance du chômage de masse en France explique mieux la colère des gens. Elle n’est pas pire que l’Occupation (du pays par les nazis), mais on peut dire que la classe politique, droite et gauche confondues, n’ont pas su remettre le pays au travail et que le Front national en retire un immense avantage. Cependant aucun malheur ne frappe la société française qui soit comparable aux drames sanglants des deux Guerres mondiales du vingtième siècle. Dans ce cas, pourquoi la révolte gronde-t-elle, pourquoi cette exigence de changement un peu partout dans le pays, pourquoi ces déchirements sociaux entre pauvres et riches, entre gouvernants et gouvernés, entre gauche et gauche, entre droite et droite ? Pourquoi les sociétés occidentales, en Europe ou ailleurs, trouvent-elles du charme à un pays, la Russie, qui n’est ni un modèle économique et social, ni une démocratie, ni un exemple moral ? Pourquoi sommes-nous si obsédés par nos propres travers, notre inconfort, nos comptes à régler que nous n’éprouvons plus la moindre compassion pour les migrants menacés de noyade, pour les Syriens assassinés dans leurs rues par les avions de Poutine, alors que le temps mondial est le même pour tous, que les moyens de communication ont supprimé les distances et que la vraie tragédie se passe tout près de chez nous? Nous n’avons pas pour la paix et la stabilité le respect infini qu’elles méritent. Nous faisons un drame d’échecs ou de revers qu’un peu plus de réflexion permettrait peut-être de surmonter. Comme Gribouille, nous nous jetons à l’eau pour éviter d’être mouillés.

RICHARD LISCIA

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2 Responses to Occident : la crise de nerfs

  1. mXmF dit :

    « Pourquoi la révolte gronde-t-elle…? » Peut-être parce que les menaces réelles sur l’identité des peuples sont bien plus fondamentales pour ces peuples que les difficultés économiques et autres difficultés de la vie actuelle. Il est, depuis plusieurs décennies, convenu de le nier mais les attachements profonds de l’humanité ne se plient peut-être pas aux injonctions des idéaux révolutionnaires et post-révolutionnaires. Les peuples dans leur majorité, semble-t-il, jugent inacceptables l’immigration massive menée (au moins en France) depuis la dernière guerre et les grands mouvements migratoires actuels : ils ont peut-être tort mais c’est ainsi et les tentatives de faire un « homme nouveau » correspondant aux idéaux sus-mentionnés n’ont jusqu’ici donnés que des résultats inquiétants. La bonne politique serait de faire avec les individus tels qu’ils sont et non pas tels que l’on imagine ou souhaite qu’il devraient être. Quant à les « améliorer » (et avec quelles certitudes et de quel droit ?), les religions et les philosophies depuis des millénaires n’y sont pas parvenues…

    Réponse
    La France, depuis longtemps, n’est plus un pays d’immigration massive. Ce n’est pas celui qui accueille le plus d’immigrés. Sans oublier que la France a organisé elle-même l’immigration en provenance du Maghreb et d’Afrique noire au lendemain de la Seconde guerre mondiale pour la reconstruction du pays.
    R.L.

    • JMB dit :

      Il a été rappelé par un récent numéro de la revue « L’Histoire », où des enseignants et chercheurs font part de leurs travaux, qu’au XIXè s. « le monde était à nous », siècle d’explorations, de découvertes mais aussi d’expansions coloniales soutenues par canons et fusils. 55 millions d’Européens se sont répandus à travers le monde.
      Une sociologue s’étonna que l’on puisse se désoler de l’immigration actuelle après avoir été des thuriféraires de la colonisation.
      Les colonisés ont payé leur tribut aux conflits mondiaux bien que n’ayant pas été reconnus comme citoyens à part entière. Lors de la Grande guerre on fit même venir des immigrés chinois.
      Mais l’amnésie est sélective.

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