La Turquie contre l’Europe

Manifestation turque à Rotterdam
(Photo AFP)

Le refus d’un certain nombre d’États européens, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas, assorti d’un consentement de la France, à propos de la campagne électorale que les autorités turques veulent mener en Europe dans le cadre d’un référendum, souligne à la fois les provocations incessantes d’Ankara et l’incapacité de l’Union européenne à adopter une position commune sur des sujets importants et urgents.

FRANÇOIS HOLLANDE et son gouvernement estiment normal d’autoriser cette campagne conduite sur notre sol par un gouvernement étranger. Un meeting turc a donc eu lieu hier à Metz. Il n’y a pas de règle en la matière. Cependant, on compte 650 000 sujets Turcs vivant en France qui disposent, comme tout le monde, de la liberté d’expression. Il est logique qu’ils puissent voter dans leurs consulats, ce qui a déjà eu lieu à plusieurs reprises. Il est moins logique de demander à un pays d’immigration d’ajouter à ses propres campagnes électorales celles que souhaiteraient y tenir de multiples nationalités. On n’en finirait plus, sur un plan exclusivement pratique. Et on est en droit de s’inquiéter des menées du président turc, Recep Erdogan, dont chacun sait qu’il a des relations exécrables avec les pays de l’Union européenne depuis que, tirant parti d’un putsch organisé l’an dernier contre lui, il se livre à une répression d’une incroyable violence contre ses militaires, ses juges, ses policiers, ses enseignants, des dizaines de milliers de fonctionnaires et fait régner sur la Turquie une atmosphère de suspicion permanente, de peur, de haine, sans compter les familles dévastées par la perte d’un emploi ou par leur mise au ban de la société.

La facile accusation de « nazisme ».

Fidèle à un comportement populiste poussé jusqu’à la vulgarité, M. Erdogan a accusé l’Allemagne et les Pays-Bas de « nazisme » et ses militants à Metz nous ont donné une « leçon de démocratie » en nous rappelant vigoureusement une liberté d’expression dont nous aurions oublié le caractère sacré. Cette attitude est agaçante, mais, surtout, elle couvre d’un voile pudique les vraies intentions de M. Erdogan, qui n’est pas certain d’obtenir la majorité absolue lors de son référendum, destiné à changer la Constitution turque pour qu’il ait les pleins pouvoirs, et qui cherche un complément de voix turques en Europe. La France n’a pas à entrer dans ce débat strictement interne à la Turquie. Tous les ressortissants turcs vivant en France sont en mesure de s’exprimer en déposant leur bulletin dans l’urne. Monter des meetings pour exalter la puissance de M. Erdogan n’est pas notre tasse de thé.

Relations tendues avec l’Europe.

Les relations de l’Europe avec la Turquie sont d’une complexité extrême. Il est désormais très improbable qu’un accord d’adhésion de la Turquie sera signé. Il n’était déjà plus souhaitable depuis que les autorités turques ont choisi l’islamisation au détriment de la laïcité. Il devient carrément impossible parce que la Turquie est en train de perdre les libertés indispensables à sa qualification. Il ne faut pas oublier que la chancelière Angela Merkel a conclu avec M. Erdogan un accord qui, moyennant quelques milliards, a presque figé l’immigration en Europe de personnes en provenance du Proche-Orient. L’accord fonctionne mais, régulièrement, M. Erdogan menace de le dénoncer. Ce n’est pas la moindre des ironies que l’Allemagne a interdit les meetings de la campagne turque en dépit de l’existence de cet accord, censé fournir un moyen de pression à Ankara, alors que la France, qui ne doit rien à la Turquie, s’est montrée excessivement conciliante avec elle. Il ne suffit pas de dénoncer la dérive du régime turc vers l’autoritarisme, pour ne pas dire pire. Il faut lui montrer à quelles conséquences il s’expose s’il renonce aux valeurs démocratiques.
La sévère attitude de la Hollande, qui a reconduit deux ministres turcs à la frontière, ce que a fait hurler de rage le président turc, est sans doute dictée par l’approche des élections aux Pays-Bas, où le parti équivalent à notre Front national, est devenu, comme le Front, la première formation néerlandaise, donc susceptible de gagner les législatives. Le Premier ministre devait sans doute donner un gage à son opinion. Il aurait pu toutefois éviter d’humilier le gouvernement turc. Il ne faut pas s’étonner, en tout cas, du durcissement hollandais : les méthodes du gouvernement turc finissent par entraîner des réactions d’intolérance, y compris aux Pays-Bas, nation naguère attachée à la modération mais inquiète et frustrée depuis qu’elle est coincée dans l’étau immigration-populisme.

RICHARD LISCIA

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3 Responses to La Turquie contre l’Europe

  1. Michel de Guibert dit :

    D’accord à 100 %.

  2. Patrice Martin dit :

    99 % pour moi parce que je rapproche les deux derniers articles de Richard Liscia. Le constat de cette incapacité de l’Europe à adopter une position commune sur un problème somme toute mineur pour elle, ne fait que donner du grain à moudre aux tenants du Brexit qui y verront une preuve supplémentaire qu’elle n’est qu’un gadget coûteux et inefficace. Sauf à réduire drastiquement le budget de fonctionnement, le nombre de députés et de fonctionnaires, à homogénéiser les politiques dans la plupart des domaines, l’Europe court à sa perte.

  3. Alan dit :

    Je suis étonnée que les gouvernements hollandais et allemand n’aient pas été plus ouvertement agacés de l’attitude française.

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